EPI : qu’en dit la recherche ?

Entretien avec Catherine Reverdy

Au sein de l’IFÉ (Institut Français de l’Éducation), Catherine Reverdy travaille au service veille et analyse, créé en 2003. Cette équipe de six personnes fait le point sur les revues de littérature scientifique sur des thématiques liées à l’éducation et la formation. L’objectif est de produire des dossiers recoupant des regards internationaux, en essayant de coller à l’actualité et d’apporter des références récentes. Catherine Reverdy a en particulier travaillé sur l’interdisciplinarité et l’apprentissage par projets, des thématiques qui ont été beaucoup évoquées en France avec l’apparition des EPI. Nous lui avons posé quelques questions.

catherine-reverdy

• Où en est-on de la mise en place de projets interdisciplinaires en France aujourd’hui ?

L’interdisciplinarité en général est très difficile à mettre en place en France. On fait face à un poids des traditions disciplinaires. Et la forme scolaire elle-même ne s’y prête pas, avec des emplois du temps découpés par matières. Il est compliqué de lutter contre ces rigidités organisationnelles. C’est le cas aussi bien pour les EPI que pour les « éducations à… », par exemple sur l’éducation à la citoyenneté ou l’éducation au développement durable. On ne peut pas traiter ces questions « le mardi de 8 heures à 9 heures », on a besoin de plusieurs regards disciplinaires, et si possible en même temps.

• D’où proviennent ces difficultés de mise en œuvre ?

En France, culturellement, les enseignants ont l’habitude de travailler individuellement, ou alors par équipe disciplinaire. Il n’est pas anodin que la France soit l’un des rares pays en Europe, où pour devenir enseignant, on entame d’abord des études disciplinaires, avant de se tourner vers une formation professionnelle en master. Dans les autres pays, on trouve généralement des facultés de pédagogie, ou leur équivalent. Or, même dans les études disciplinaires en France, on ne s’intéresse qu’à du contenu, pas à la pédagogie ni à l’épistémologie de sa discipline. C’est-à-dire qu’on n’étudie jamais le périmètre de sa discipline, les frontières avec les disciplines connexes. De ce fait, pour certains enseignants, la discipline est reine et elle n’a pas de frontières nettes. Pourtant, en comprendre les limites, c’est un pas nécessaire pour travailler avec les autres.
Les nouveaux programmes du collège vont dans ce sens, avec la mention de thèmes transversaux qui permettent de croiser les disciplines, de faire des liens.

• Pour les élèves, quel est l’intérêt de l’interdisciplinarité ?

Pour qu’un élève comprenne un sujet large, par exemple le développement durable, qui ne rentre pas dans la case d’une matière, si chaque enseignant traite ce qui lui semble relever de sa partie, qui fait le lien entre les différents éléments reçus ? C’est l’élève. Mais faire le lien, c’est justement le plus difficile, et ce n’est pas normal que l’élève se retrouve seul pour cela. L’interdisciplinarité permet de créer le lien entre les éléments donc de donner du sens.

• Quel est le rapport entre les disciplines et l’interdisciplinarité ?

Certains enseignants trouvent que l’interdisciplinarité ne prend pas en compte à leur juste valeur les disciplines, alors qu’elle ne peut exister sans. Apprendre par projets, par exemple, nécessite d’utiliser des contenus disciplinaires, mis au service d’une thématique, en créant une réalisation. Bien sûr, on ne peut pas utiliser cette méthode avec tout. C’est une façon de travailler, mais ce n’est pas la seule. L’élève peut piocher dans les disciplines pour résoudre un problème et réaliser une production concrète, y compris numérique. Mais tout cela ne s’improvise pas, il faut le structurer en amont, y réfléchir, et cela vaut aussi pour l’évaluation. Il faut garder une marge de souplesse, pouvoir s’adapter aux réactions des élèves.

• Pouvez-vous nous parler du projet Cross-curricular teaching ?

Ce projet a été lancé par le CIEP (Centre international d’études pédagogiques) l’an dernier. Face à la levée de boucliers que l’on a observée contre l’annonce des EPI, l’idée était d’aller voir ailleurs en Europe comment l’interdisciplinarité est mise en place dans le secondaire. Le projet a été lancé en septembre 2016 et réunit 8 partenaires répartis dans 6 pays : le Danemark, la Norvège, la Finlande, la Pologne, le Portugal et la France. Le but était d’aller voir sur place tout ce qui est transversal, que ce soit les projets interdisciplinaires, les « éducation à… », etc.

Le projet va durer 3 ans. La première année était celle de l’enquête, dans 5 établissements par pays, pour observer les pratiques interdisciplinaires et mieux comprendre les leviers et les obstacles de la mise en place de l’interdisciplinarité. Durant les deux années suivantes, nous allons construire une plateforme de formation pour les enseignants, en nous appuyant sur nos observations.

Donc, même si un jour cela ne s’appelle plus EPI, les projets interdisciplinaires vont perdurer.

• Qu’avez-vous pu observer dans les établissements visités avec le projet Cross-curricular teaching ?

Nous avons observé l’équivalent des collèges dans 3 pays, et l’équivalent des lycées dans les 3 autres, même si le découpage entre primaire et secondaire et les limites de l’enseignement obligatoire sont très différentes dans les pays concernés. En France, dans les collèges, les enseignants étaient un peu perdus avec la réforme, ce qui est normal : il y a eu beaucoup de nouveautés en même temps, entre les programmes, les EPI, l’accompagnement personnalisé qui a été généralisé… Cela génère de la confusion. On a par exemple observé un beau projet interdisciplinaire français-maths en 6e, en AP. Il s’agissait de créer un jeu de société sur l’Antiquité, pour travailler les compétences autrement.

À l’étranger on a vu des choses qui ne nous semblent pas envisageables en France à l’heure actuelle. Au Danemark par exemple, des entreprises demandent aux élèves de l’équivalent de la classe de 3e de résoudre une question, un problème. Par exemple réaliser des affiches pour communiquer sur tel sujet. En groupe, ils ont une semaine pour proposer une solution, en autonomie. Ils travaillent en mode projet, en s’organisant entre élèves. Ils sont dans des petits espaces, et mettent des pancartes « ne pas déranger » ou « nous avons besoin d’aide » lorsqu’ils souhaitent l’avis d’un enseignant. Et les entreprises utilisent a priori vraiment les productions finales, ce qui est extrêmement valorisant pour les élèves. En France, on n’est pas forcément prêts à cela, on penserait tout de suite à des questions financières ou au fait que les productions des élèves ne seraient pas au niveau pour être utilisées par les entreprises… Alors qu’il s’agit aussi d’adapter la demande de départ pour que les jeunes puissent vraiment produire quelque chose de bien et d’utile. Parfois les élèves ont le choix du sujet, ce qui est encore plus engageant et valorisant d’une autre façon.

Dans un collège français, nous avons aussi observé la banalisation d’une semaine interdisciplinaire. C’était une semaine dédiée aux EPI pour les 5e, 4e et 3e, pendant que les 6e avaient cours normalement. Dans un tel cas, les enseignants font beaucoup d’heures dans la semaine, a fortiori s’ils sont engagés dans plusieurs EPI. Et le vendredi après-midi, les élèves présentent leur production à leurs camarades, ce qui leur donne une échéance. On a observé des sujets assez variés, comme un travail sur la prévention routière, la découverte de sa ville par un jeu de piste, la création d’un escape game dans une salle de classe, un spectacle d’EPS autour d’une artiste espagnole…

• Ces expériences portent-elles leurs fruits ?

Il est trop tôt pour tirer un quelconque bilan global des EPI. Mais pour les projets observés sur une semaine, oui, ça fonctionne plutôt pas mal, mais moins pour les élèves très scolaires qui sont un peu déboussolés. Il faut un certain entraînement (par exemple sous forme de petits projets, disciplinaires ou non) pour s’adapter à cette modalité de travail et d’apprentissage. À force d’en faire, de se « projeter », les élèves apprennent à construire leurs propres projets, ce qui leur servira dans le monde professionnel mais aussi dans leur vie personnelle.
Dans les projets pédagogiques, on peut également travailler la coopération entre élèves. C’est compliqué bien sûr d’en mesurer les effets : auraient-ils mieux ou moins bien compris ou réussi seuls ? Travailler ensemble, cela s’apprend aussi. Donc, soit on utilise les premiers projets collectifs pour apprendre à coopérer, le temps que des mécanismes de travail de groupe se mettent en place, soit on prend du temps pour cela avant les projets.

• L’interdisciplinarité, selon vous, est appelée à s’implanter durablement ?

En réalité, depuis les années 1970, il y a toujours eu des projets interdisciplinaires en France. C’est une demande de la société, que l’école s’ouvre sur des sujets comme l’éducation aux médias, la sécurité routière, le développement durable… Autant de sujets qui ne peuvent pas forcément s’étudier de manière disciplinaire.

• Quels vont être les enjeux pour les EPI l’an prochain ?

Les EPI sont différents des projets qui ont existé précédemment tels que les IDD. Les modalités ne sont pas les mêmes : les EPI permettent de traiter des parties des programmes, il ne s’agit pas de quelque chose de supplémentaire. L’enjeu est de diversifier les méthodes d’apprentissage. Mais en restreignant l’obligation à un seul EPI par collège, le risque est que seules deux disciplines soient concernées, à la marge des enseignements. Et cela change complètement l’esprit de la réforme. Il ne faut pas confondre la pluridisciplinarité, ce qui veut dire que chacun apporte des éléments qui se juxtaposent, et l’interdisciplinarité, qui constitue un dialogue, une véritable interaction entre les disciplines.

On l’a vu pour d’autres innovations, comme les travaux personnels encadrés (TPE) : au début, les enseignants n’étaient pas tous partants, mais lorsqu’il a été question de les attaquer par la suite, ils les ont défendus, car ils en avaient découvert les intérêts. Il faut prendre le temps d’avancer contre l’inertie du système, et éviter de multiplier les bouleversements. Maintenant que les EPI ont été lancés, l’idée est de continuer à essayer de mettre en place l’interdisciplinarité. De toute façon, supprimer une innovation, ce n’est jamais revenir à ce qui préexistait, car son introduction a nécessairement induit des évolutions, et notamment dans les pratiques enseignantes.

 

La rédac

Commentaires

commentaires

One Response

  1. Philippe CA 27 septembre 2017

Répondre

Vous n'êtes pas un bot hein ? *