EPI : et ailleurs, que se passe-t-il ?

Entretien avec Yves Lenoir

Yves Lenoir est professeur titulaire à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche senior du Canada sur l’intervention éducative. Il préside depuis 2000 l’Association mondiale des sciences de l’éducation (AMSE). Il s’intéresse à de nombreux sujets pédagogiques, dont l’interdisciplinarité, en particulier à l’école primaire et secondaire. Nous lui avons posé quelques questions.

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  • Pouvez-vous nous dire où en est l’introduction de l’interdisciplinarité au Québec aujourd’hui ?

C’est un sujet que l’on évoque depuis les années 1970 au Québec, et sur lequel nous avons étudié les résultats depuis les années 1980. Même si on l’évoque depuis longtemps, la mise en place de l’interdisciplinarité reste très difficile aujourd’hui. On se heurte à une incompréhension ou à une mésinterprétation générale sur le sens de l’interdisciplinarité. Quatre obstacles majeurs à son application sont récurrents :

– On met parfois en place une « pseudo-interdisciplinarité » qui consiste à faire travailler les élèves sur un même thème dans plusieurs disciplines. Par exemple à l’école primaire, on va emmener les enfants visiter une ferme et faire des activités sur la ferme en français, en maths… Mais ce n’est pas pour autant de l’interdisciplinarité.

– On a tendance à avoir une vision hégémonique d’une discipline et utiliser les autres comme prétextes, par exemple faire du français sur un sujet historique, mais ce n’est pas non plus faire de l’interdisciplinarité.

– On constate souvent un éclatement, un manque de sens global, avec la volonté de mêler toutes les disciplines d’une façon qui ne favorise pas la compréhension.

– On assiste même parfois avec une disparition totale des disciplines, comme si tout était dans tout et réciproquement.

Or, dans « interdisciplinarité », il y a « discipline ». L’interdisciplinarité, si on la pratique vraiment, crée une relation étroite et complémentaire entre les savoirs et les aspects méthodologiques propres à chaque discipline.

  • Comment peut-on alors vraiment pratiquer l’interdisciplinarité ?

L’interdisciplinarité devient intéressante si les disciplines sont reliées par des démarches didactiques : la conceptualisation, la résolution de problème, l’expérimentation et la communication.

Voici deux exemples d’applications possibles :

– À la période de Pâques, au Québec, on fait souvent l’expérience de faire couver des œufs en classe pour obtenir des poussins. On attend 21 jours et on voit si les œufs éclosent. Malheureusement, si ce n’est pas le cas, on ne sait pas forcément pourquoi, faute d’avoir pris en compte tous les aspects.

Dans une démarche interdisciplinaire, on commencerait par chercher des informations telles que les caractéristiques des œufs (il faut qu’ils soient fécondés), l’humidité et la température optimales dans la couveuse, le placement idéal des œufs (il faut les tourner deux fois par jour, même le week-end !). C’est la conceptualisation. Ensuite vient la résolution de problème : comment va-t-on mettre en place un protocole qui permette de remplir les conditions et de vérifier que l’on fait bien tout ce qu’il faut au quotidien pour favoriser l’éclosion ? Puis l’expérimentation peut commencer : on contrôle sur un tableau que l’on a bien fait tout ce qu’il fallait chaque jour. Et si les œufs n’éclosent pas, on peut voir à quel stade la croissance des poussins s’est arrêtée et formuler des hypothèses.

– En 4e année (équivalent du CM1), on demande généralement aux élèves de savoir lire une lettre dans un manuel puis d’en écrire une, à quelqu’un avec qui ils auraient passé des vacances, par exemple. Souvent, les élèves manquent d’idées et réécrivent ce qu’ils ont lu dans le manuel.

Alors qu’en interdisciplinarité, on peut entrer dans une perspective historique, en faisant une frise chronologique représentant le temps des vacances, et dans une perspective géographique, en plaçant sur une carte les lieux visités. Ainsi on permet aux enfants de construire le temps passé et de s’approprier leurs souvenirs. Ils peuvent ensuite écrire une lettre de plus d’une page, personnalisée, riche, avec plus de vocabulaire.

  • Du point de vue de l’enseignant, que change l’interdisciplinarité ?

Cela demande de grandes compétences des enseignants, qui n’y sont pas formés. Ceux qui se destinent à l’enseignement en primaire sont formés pour devenir des généralistes pédagogues, et ceux du secondaire sont des spécialistes auxquels on n’apprend pas la coopération.

L’interdisciplinarité, comme le fonctionnement par projets, ne sont pas une finalité, ni une technique ou une étude transversale. La finalité[1] est double : permettre aux élèves d’acquérir des processus cognitifs, des démarches d’apprentissage ; mais aussi conduire à une appropriation des savoirs qui découle de ces processus.

La fonction enseignante, ce n’est pas de transmettre un savoir de manière frontale, mais d’agir sur le rapport que l’élève entretien au savoir. Au centre des apprentissages, on ne trouve ni l’enseignant ni l’élève, mais la SEA, la situation d’enseignement-apprentissage[2], où se rencontrent l’enseignant, l’élève et le savoir. Il ne s’agit ni de transmettre, ni de laisser faire mais de soutenir le processus cognitif mis en place par l’élève.

Or il y a sur ces sujets un vrai problème de formation des enseignants et d’orientation politique.

  • Vous avez étudié nos EPI français, quels en étaient selon vous les enjeux ?

Pour moi, il y en a trois principaux. Premièrement, la question de la centration sur les réalités du quotidien, qui transparaît dans le choix des thèmes retenus pour les EPI. J’ai quelques réserves à ce sujet car l’école n’est pas là pour apprendre des éléments de la vie courante, mais pour faire acquérir des outils d’analyse du quotidien, apprendre à conceptualiser. Il ne faut pas en rester à des éléments morcelés, la réalité peut servir de point de départ mais pas d’objet. Il faut développer la capacité d’abstraction des élèves.

Deuxièmement, c’est bien sûr la dimension interdisciplinaire dont nous avons parlé qu’il s’agit de développer.

Troisièmement, c’est la question du rapport entre approche pédagogique et approche didactique. L’approche pédagogique, c’est la manière de soutenir l’intérêt de l’élève, avec une action psycho-affective et organisationnelle. L’approche didactique, elle, est le rapport au savoir pour lequel l’élève va à l’école, et est constituée de démarches d’apprentissage à caractère scientifique. Le risque est de ne pas prendre en compte cette approche didactique et de proposer des activités qui se contentent de délivrer de l’information pure, et parfois de façon morcelée.

  • Que peuvent apporter des projets interdisciplinaires comme les EPI ?

Les EPI, comme les « éducations à » au Québec[3], peuvent présenter un danger si on reste dans une vision utilitariste et techniciste, selon laquelle l’école chercherait dès le primaire à préparer à un métier. Or la France et le Québec ont le même soubassement éducatif, une vision néo-libéraliste.

Ce qui est important, c’est l’interprétation que l’on fait de thématiques qui au départ sont assez vagues. L’idée, c’est d’en retirer des questions vives. Il y a trente ans, il existait une émission de radio où des élèves posaient des questions à des enseignants. Dès six ans, leurs préoccupations tournaient autour de grandes questions : la mort, la violence familiale, les injustices sociales… Ce sont des questions vives, qui touchent directement les enfants, plus que des éléments concrets du quotidien comme les fleurs de leur jardin. Il ne s’agit bien sûr pas de résoudre ces questions existentielles en classe, mais on peut y réfléchir et introduire ce que Michael Young appelle les powerful knowledges[4], qui permettent de comprendre le monde dans lequel on vit.

L’intérêt des EPI, c’est lorsqu’on s’appuie sur les moteurs de l’action. Par exemple, dans un projet de sciences que j’avais dû animer il y a vingt ans, qui consistait à fabriquer un objet qui roule, un élève qu’on m’avait présenté comme perturbateur avait été très motivé et d’une grande aide pour ses camarades. Quand je l’ai félicité, il m’a dit « mon père est ingénieur, alors j’ai aimé ce travail. » Il faut comprendre que les élèves n’apprennent pas par amour du savoir, mais ce qui les motive, c’est le désir de savoir qu’ils perçoivent chez un autre, et notamment chez l’enseignant. C’est un processus dialectique. D’où l’importance de la SEA.

Le travail en équipe est également un bon point, mais il ne faut pas laisser les jeunes sans médiation de l’enseignant, car de quatre ignorances ne peut sortir que de l’ignorance.

La rédac

[1] Lenoir, Y., Adigüzel, O., Lenoir, A., Libâneo, J. C. et Tupin, F. (dir.). (2016). Les finalités éducatives scolaires. Une étude critique des approches théoriques, philosophiques et idéologiques. T. 1 : Fondements, notions et enjeux socioéducatifs. Saint-Lambert : Éditions Cursus universitaire. Préface de Christian Laval.

[2] Lenoir, Y. (2017). Les médiations au cœur des pratiques d’enseignement-appren­tis­sage : une approche dialectique. Des fondements à leur actualisation en classe. Éléments pour une théorie de l’intervention éducative (2e éd. rev. et augm.). Saint-Lambert : Éditions Cursus universitaire (1re éd. 2014). Préface de Marc Bru.

[3] Hasni, A., Lebrun, J. et Lenoir, Y. (dir.). (2016). Les disciplines scolaires et la vie hors de l’école. Le cas des « éducations à » au Québec. Éducation à la santé, éducation à l’environnement et éducation à la citoyenneté. Saint-Lambert : Groupéditions Éditeurs.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=r_S5Denaj-k

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