Comment Frédéric découvrit son nouveau lycée et ses nouveaux élèves

Et ce qui en advint.

Quand Frédéric arriva dans son nouvel établissement le jour de la rentrée des élèves, il fut étonné du calme et de la sérénité qui régnaient dans les couloirs une fois que la cloche sonnait. « Comment cela-est-il-possible ? » s’adressa-t-il à un bambin qui se rendait à son cours d’arithmétique. « C’est qu’il nous plaît de nous rendre en cours pour y apprendre nos leçons, afin de devenir des gens honnêtes et travailleurs ; veuillez me laisser maintenant, car je vais être en retard. » Frédéric fut ébahi par tant de bonne volonté et aurait voulu que son Ministre, le bon Blangloss, fut là pour admirer ce bon déroulement.

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Frédéric mit donc pied à terre dans sa classe, qui était fort bien décorée par des dessins à l’effigie de l’histoire de France et dont les pupitres, savamment alignés, brillaient comme des souliers neufs mis le dimanche. « Voilà pourtant un lieu fort aimable pour y étudier, il vaut mieux que mon ancien établissement. »

Et voilà qu’à ces pensées, les enfants entrèrent en silence, souriant de leurs belles dents blanches, et ils saluèrent Frédéric, qui s’amusait à les voir ainsi s’installer. Ils se mirent devant leur écritoire, et regardèrent leur professeur sans piper mot.

« Mais qu’attendez-vous là mes enfants, vous ne comptez pas rester dans cette posture inconfortable une heure durant ? »

Un enfant fit alors un geste qui conduisit Frédéric à lui donner la parole. « C’est que nous attendons votre assentiment pour nous asseoir, maître Lapraz. » Frédéric s’exclama en son esprit : «  Où sommes-nous ? Il faut que les enfants de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à attendre l’autorisation de siéger ! »

Les présentations commencèrent, où Frédéric leur expliqua ce qu’il attendait de cette année, et sa manière de mener les apprentissages. Les bambins écoutaient religieusement, nonobstant ils avaient cette habitude bizarre de lever leur index haut vers le ciel, vers le Puissant. Le plus curieux étant qu’ils refusaient catégoriquement de s’exprimer si Frédéric ne leur faisait pas au préalable ce geste d’assentiment de la tête, consistant à pivoter le visage de haut en bas avec une moue compréhensive. Là les visages des bambins s’éclairaient et ils repliaient lentement leur index avant de poser leur question.

Autre chose remarquable, les étudiants possédaient un large éventail de matériel scolaire, dont ils se servaient uniquement pour l’apprentissage de notre douce langue. « Tu ne vas point le jeter sur ton camarade une fois que j’aurais le dos tourné ? » demanda Frédéric à Ulysse, le jeune garçon aux boucles blondes du premier rang. « Pourquoi donc ? » répondit-il. « Mon stylo ne me sert que pour écrire le contenu de mon cours et corriger mes exercices réalisés avec soin, et non pas comme projectile, car ce ne serait pas du tout poli de ma part, Monsieur. » Et il se replongea dans la fiche de présentation demandée par Frédéric en début d’heure.

Une fois les fiches remplies avec soin, Frédéric prit le temps d’en lire quelques-unes pendant que la classe confectionnait les intercalaires, nommant ainsi les différentes matières enseignées par Frédéric.

« Il n’y a donc personne qui soit venu en cette école contraint et forcé ? Auquel la pensée de suivre une année scolaire dans sa totalité ne donne la bile noire ou la mélancolie ? N’y-a-t-il donc personne qui exècre ce lieu plus que l’arracheur de dents ? »

Les bambins le regardèrent et firent non de la tête, comme une seule personne.

À ce spectacle, Frédéric faillit s’évanouir, mais reprenant ses esprits, et ayant dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, et de la raison suffisante qui avait mis son humeur sens dessus-dessous.

«  Je n’avais jamais connu » dit Frédéric toujours en son for intérieur «  une classe, une si douce classe, avec de tels phénomènes de la nature, quel est donc ce lycée où toute la nature est d’une espèce si différente de celle que j’ai côtoyée naguère ? C’est sûrement l’école où tout va bien ; car il faut absolument qu’il y en ait de cette espèce. Et, quoi qu’en dise maître Blangloss, qu’il faut un diagnostic juste si l’on veut des remèdes appropriés ; je ne vois point ici de remèdes à donner à ses enfants, si ce n’est mon maigre savoir du français et de la philosophie. »

L’heure se poursuivit et parvint à sa fin, à une vitesse grandiloquente. Les présentations. Effectuées. Le programme. Prestement présenté. Les fiches. Correctement rédigées et bien orthographiées. Le matériel. Correctement étalé et préparé. Les règles. Parfaitement édictées. Le premier texte. Délivré par l’assemblée.

Tout ceci sous une nuée de doigts levés. La cloche sonne. Mais pas un seul mouvement. Frédéric, qui s’attendait à un raz-de-marée continu vers la porte d’entrée, en est étourdi. Il s’exclame « Ne sortez-vous pas pour déjeuner, car le temps presse et il vous faut aller à la cantine qui se situe bien loin d’ici il me semble ? »

« C’est que nous attendions d’abord nos devoirs pour nos soirées à la maison, maître Lapraz, ne faut-il pas relire le texte, en ressortir la substantifique moelle, et peut-être vous rendre quelques essais pour la fois prochaine ? »  Souareba l’apprenti forgeron avait parlé pour tous.

Frédéric, époustouflé, interdit, éperdu, tout transpirant, tout palpitant, se disait à lui−même : « Si c’est ici le meilleur des lycées possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n’étais que stupéfait, je l’ai été dans les couloirs. Mais, ô mon cher Meirieu ! le plus grand des philosophes, faut-il que je vous écrive pour vous raconter tout cela ! Ô mon cher Blangloss, le meilleur des hommes, faut-il que vous soyez envoyé vers le vieux port ! Ô Mon Jul ! la perle des ménestrels, faut-il qu’on vous ait oublié tout à coup ? »

Les élèves sortirent en silence et souriants du cours dispensé et Frédéric se retrouva seul en classe. Mais voilà que débarqua un autre enseignant, qui disait à Frédéric : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n’aviez pas été muté en ce lycée, après avoir servi une huitaine d’années dans un autre, après avoir commencé dans un autre, après avoir fait la faculté, et le lycée, et le collège et l’élémentaire, pour en commencer au primaire, vous ne mangeriez pas ici aujourd’hui votre poulet et vos pâtes dans votre jolie gamelle ! »

 

Cela est bien dit, répondit Frédéric, mais il faut cultiver notre jardin.

Une chronique de Frédéric Lapraz

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