Apprenants sous contrôle

Monsieur, on a devoir, là ?

Une phrase, une question qui pourrait sembler anodine. Parfaitement sibylline bien que syntaxiquement pauvre et mal fichue.

Oui mais non.

Les bureaux ont été rangés de manière équidistante ; correctement alignés selon le méridien de Greenwich. Sur chacun d’entre eux, une feuille. Blanche. Immaculée. A été déposée. Ainsi qu’une feuille de brouillon de couleur différente. C’est dur de trouver des variations colorimétriques pour 26. De demander du bleu magenta au chef des travaux sans avoir l’air lourdaud.

devoir surveillé

«  Monsieur, on a pas éval là monsieur non hein ? »

Plus complet mais toujours branlant syntaxiquement. Vous noterez le passage à la négation qui symbolise la peur, l’effroi.

«  Non non Quentin, j’avais juste envie de disposer le mobilier ainsi car je souffre de troubles obsessionnels compulsifs et je m’ennuie souvent lors des pauses récréatives, vois-tu ? Je peux aller me laver les mains une douzième fois ? »

«  Ha, ça va Monsieur,  j’avais peur on avait contrôle là. »

……………………………………….

 

L’évaluation.

Il était temps que je me penche sur la question. Quand je parle évaluation, je parle ici de la théâtralisation de l’évaluation au sein d’un Établissement scolaire. Le Devoir Surveillé.

LE DS.

« Fuyez, pauvres fous », dirait Gandalf le gris.

Le contrôle sur table, au sens liturgique du terme, se prépare, s’anticipe, se façonne, comme Molly Jensen manie la glaise alors que son défunt la regarde. Le côté érotique en moins.

Donc il est important de mettre en scène ce qui va être le lieu des crépitations spirituelles durant une heure ou plus si affinités. D’abord par le positionnement des tables, des chaises, mais aussi le choix de la salle. Oui la salle.

La salle est très importante, voir capitale si vous voulez mettre les apprenants dans des conditions idéales pour leur maïeutique de compétences. Si vous prenez une salle trop chauffée, vous devrez gérer les élèves qui, à leur tour, vont répéter cette même phrase.

«  Il fait chaud. »

Comme si le fait de la prononcer une vingtaine de fois allait faire baisser le baromètre de manière drastique. Surtout que Tom porte sa doudoune JOTT toute l’année. Il l’a retirée une fois. On lui a demandé de la remettre. Rapidement.

Alors Alexia sortira tranquillement de son sac sa bouteille d’Hépar. Car elle est au régime. Et tout le monde voudra boire. Et elle dira non. Car Alexia, elle craint la salive des autres. Sauf apparemment celle de Tom. Comme quoi.

Ne prenez pas non plus une salle trop proche de la cour. Sinon vous aurez des remarques sur le niveau sonore qui empêche toute concentration : «  Y a tarpin de bruits, oh l’équipe ! »

Comme si une légère conversation pouvait gêner Adrien, qui passe son temps à hurler littéralement durant les cours.

Salle. Choisie avec soin.

Tables, chaises. Rien ne grince. Rien n’est branlant.

Il n’y a aucun graffiti sur les tables. Pour éviter à un élève de passer l’heure à déchiffrer le graffiti.

«  Monsieur j’ai trouvé, c’est : nique toute ta race ! »

Bravo Julien. Bravo.

 

On place donc les étudiants, et on s’attèle à ce qu’ils éteignent leur téléphone portable. J’insiste bien sur éteindre. On n’a souvent pas idée du bruit d’un vibreur dans une salle silencieuse.

«  Hé Damien, ton vibreur c’est le 3310, c’est un Airbus ton truc ha ha ! »

«  C’est ta mère l’Airbus ! »

Donc oui, on éteint les portables.

 

Compte à rebours

Une fois la mise en place effectuée, on donne les trois coups et on lance le compte à rebours. Trouillomètre au maximum. Tout le monde est sur la ligne de départ. Sauf Katia qui cherche encore son stylo. Et c’est le départ.

Et là. Très important. Le silence doit s’imposer. Être irascible. Seul face à la grève se comporter comme Kim Jong-un face à l’ONU. Ne répondre à rien. Car si tout se passe correctement, comme dans toute salle de DS classique… Vous n’aurez qu’à patienter une dizaine de secondes pour voir des doigts se lever brusquement.

«  Monsieur,  j’ai pas compris la un. »

«  Monsieur, vous pouvez expliquer la un ? »

«  Monsieur, la un, on l’a jamais vu ? »

«  Monsieur, vous êtes énervé non avec la un ? »

«  Monsieur, je peux demander un stylo ? » (Katia)

Dix secondes. Quatre questions.

Les élèves posent des questions. Sans lire les questions.

Ils lisent : « Quel est le… »

Et ils lèvent le doigt. Reflexe syntaxo-musculaire. Réponse à un stimuli.

À une agression extérieure. En l’occurrence la vôtre.

Donc répondre, c’est renoncer. Renoncer à les faire bosser seuls une heure sur un sujet que vous avez potassé durant deux heures hier soir avec les cours sous les yeux pour ne pas risquer une seule crise pédago-diplomatique. Donc restez de marbre. On vous haïra. Dure vie que celle de l’enseignant surveillant.

Une fois l’évaluation lancée, il suffira de guetter les signes d’éventuelles fraudes. Des susurrations inhabituelles entre élèves ne s’adressant jamais la parole. Des regards braiseux, niaiseux ou biaiseux sur la copie adverse. Ou implorants à votre encontre.

On se croirait un samedi après-midi à la SPA. On aurait tous envie de les adopter.

Le temps passe.

Et on a rapidement les archétypes scolaires qui se mettent en mouvements.

 

Celui qui rend sa copie avant tout le monde : «  Monsieur, avec ça, si j’ai pas 20 ! » (modestie mise à part)

Celui qui dessine au lieu de composer : «  De toute manière j’ai rien compris à votre truc là. »

Celui qui écrit tout au brouillon, celle qui regarde tout le temps en l’air pour chercher l’inspiration, celui qui se parle à voix basse et visiblement se déteste, celui qui transpire à grosses gouttes, celui qui demande une troisième copie double, celle qui veut aller aux toilettes, celui qui bloque toujours sur la question 1.

Vaudeville.

La cloche sonne. Il faut rendre les copies.

 

 

Et brusquement celui qui bloquait compte faire les 29 autres questions en 1 minute.

Et celui qui a rendu sa copie veut la récupérer car il a oublié un truc.

 

Rideau.

Fin du game.

 

Copies ramassées. Votre cartable alourdi, vous fermerez votre salle, et rentrerez chez vous, le pas pesant.

Vous croiserez alors Quentin dans le métro, qui vous dira :

« Monsieur, vous rendez les devoirs demain matin, hein ? »

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

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