Brigade blues

La vie de remplaçante

« Ah non ! Moi je tiens à rester hyper professionnelle ! » disait-elle à ses amies/collègues en sortant de l’IUFM.

« Non mais c’est vrai, je préfère ne pas m’attacher, après tout des profs ils en auront d’autres dans leur scolarité… Puis bon faut pas pousser, ce ne sont pas nos enfants ! J’adore mon métier mais faut savoir rester à sa place. »

brigade

2 septembre

C’est sa deuxième rentrée en tant que professeur des écoles titulaire. Sa deuxième rentrée en tant que brigade aussi.

La veille, elle avait pris ses quartiers dans son école de rattachement, fait connaissance avec ses collègues.

Ce matin-là, dans sa voiture, elle avait écouté l’horoscope… Certes, elle n’aimait pas s’attacher à la futilité de ces chroniques ésoteriques, mais celle-ci l’avait interpellée : « Saisissez la chance qui se présentera à vous aujourd’hui, ça en vaut la peine. »

8 h 20. Ce jour-là, il n’y aura pas d’élèves. C’est encore un jour de pré-rentrée. Elle finit par se dire que la seule chance qu’elle aura aujourd’hui, ce sera sans doute de trouver quelque chose à faire après avoir quémandé une occupation auprès de ses collègues préparant leur classe… Car c’est ce qui lui manque : une classe !

Certains collègues se damneraient pour avoir sa place. Brigade ? Un nom bien bizarre signifiant tout simplement « remplaçante » (mais au moins, il a l’avantage de bien dissimuler l’aspect péjoratif de cette fonction). Un remplaçant, c’est un enseignant comme les autres sauf qu’il gagne plus d’argent, qu’il est mobile et que c’est un gros fainéant bon qu’à faire colorier des mandalas (comme dirait l’autre). Une place en or massif !

Que demander de plus ?

Une classe à elle… un jour… vite…

Alors qu’elle était assise sur un banc de la cour de récréation, à attendre qu’un collègue arrive pour lui ouvrir la porte de l’école (oui car les remplaçants ont beau être des enseignants à part entière,  bien souvent ils n’ont même pas les clés de leur école de rattachement), une jeune femme arrive vers elle, d’un pas décidé.

Une grande brune, la trentaine dynamique :

« Je t’embarque ! Je suis la directrice de l’école maternelle d’à côté. » Notre maîtresse brigade la regarde, quelque peu incrédule. La jeune femme poursuit : « Nous avons besoin d’une remplaçante, car l’une de nos collègues ne pourra pas reprendre au moins jusqu’à Toussaint. Tu aurais la classe de Petite section. Tu es partante ? »

Elle n’eut pas besoin de répondre, tant son visage trahissait son impatience. Un semblant de classe : ENFIN ! Juste pour deux mois mais ce n’est pas grave, elle se donnerait à fond.

3 septembre

Le grand jour est arrivé pour 30 petits enfants de 3 ans n’ayant jamais mis les pieds à l’école. Des pleurs, des parents paniqués, mais aussi des sourires, des bisous. Notre brigade s’en sort tant bien que mal. Elle explique aux parents que ce n’est pas elle la « vraie » maîtresse. Oui oui, elle est bien enseignante diplômée, mais c’est juste que pour l’instant elle est remplaçante. Bon, elle ne sait pas trop si le message a été bien compris mais au moins elle l’aura fait passer.

Pour les enfants, aucun doute possible. La Maîtresse c’est bien elle. Comment pourrait-il en être autrement ? Même si sur le « papier » c’est un autre nom, ce nom n’a pas de visage… C’est elle, c’est tout.

Les jours passent, et notre maîtresse brigade prend ses marques jusqu’à se sentir comme un poisson dans l’eau.

Ses collègues sont adorables, une belle complicité s’installe. Les enfants et les parents sont ravis. Souvent, elle reçoit des compliments de ces derniers « Les enfants vous adorent Mademoiselle ! » « On est rassurés que nos enfants aient une enseignante comme vous ! »

Pourtant, il ne lui semble pas avoir mérité tant d’éloges. Elle fait juste son travail. Aider au mieux ces enfants à devenir « élèves », avec toute sa bonne volonté.

Vacances de la Toussaint

La collègue qu’elle remplace ne pourra pas reprendre la classe et prolonge son arrêt. Peu importe, comme cette dernière ne donne aucune nouvelle, tout le monde aime à penser que notre maîtresse brigade va rester toute l’année.

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Elle fait partie de l’équipe, s’investit à fond, a mis en place des habitudes de travail dans « sa » classe.« L’autre » n’a rien fait, elle n’est même pas venue voir « ses » élèves. Personne ne la connaît.

Et la frise du temps se déroule. Tous les matins, c’est un bonheur pour elle d’aller travailler. Tout est devenu si plaisant !

Les sourires de ses élèves sont devenus son moteur. Ils avancent, progressent, de vrais petits écoliers en devenir.

Janvier

« Je reprends après les vacances. Merci de me faire parvenir ce qui a été fait jusqu’à présent. »

Le coup de massue.

Pourtant, c’était une évidence. Qui était la vraie maîtresse de cette classe ? Celle qui avait son nom sur le « papier » ou celle qui avait fait avancer ces enfants pendant tout un trimestre ?

Hélas, notre maîtresse brigade s’était leurrée… Cette classe n’était pas la sienne et ne le serait jamais. Il fallait qu’elle tire sa révérence car c’était ça aussi son boulot.

Il lui restait une semaine pour accuser le coup. C’est le cœur serré qu’elle a rangé ses affaires, et dit au revoir aux familles. Certaines mamans, les yeux embués de larmes, des roses à la main, la remercient.

Et vient le moment de dire tout simplement et le plus naturellement du monde aux élèves qu’elle avait tant aimés : « Quand vous reviendrez à l’école, vous aurez une nouvelle maîtresse. Elle s’appelle K. Et moi je ne serai plus là, mais peut-être qu’on se reverra ! »

Les enfants de cet âge ne se rendent compte de rien… ou presque. Est-ce un mal ? Certainement pas. Des maîtresses ils en auront d’autres, ils en aimeront d’autres, et heureusement !

Mais elle… C’est le cœur vidé qu’elle franchit le portail de l’école, en marchant vers l’inconnu… avec néanmoins le souvenir d’une expérience formidable.

5 ans plus tard…

Notre maîtresse brigade est passée « adjointe ». Par chance, elle a décroché une classe de CE2 dans ce même groupe scolaire et a retrouvé avec émotion ses élèves qu’elle n’avait pas oubliés et… eux non plus !

 

Une chronique de Céline P

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