Expliquer la radicalisation : comment faire ?

Est-ce vraiment excuser ?

« Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille  ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.»

radicalisation

Le décalage entre cette saillie de Manuel Valls prononcée lors de la commémoration de ­l’attaque contre l’Hyper Cacher le 9 janvier 2016 et le travail engagé par les enseignants après les attentats de Charlie Hebdo m’a toujours sidéré. Qu’un Premier Ministre exige qu’on ferme le ban d’un travail réflexif en construction alors que les élèves n’ont que des « Pourquoi ? » à la bouche est éminemment contradictoire. Assignés à retisser le lien social en portant les valeurs de la République, les enseignants ne peuvent éluder des questions posées par les enfants et les adolescents sur le mal mystérieux qui entraîne des humains dans la barbarie. Dans un article du Parisien en 2015, l’islamologue franco-marocain Rachid Benzine, auteur du livre Le Coran expliqué aux jeunes, disait que « faute de donner du sens à leur vie, les djihadistes veulent donner du sens à leur mort ». Comment ces jeunes ont-il été embrigadés jusqu’au point de déchirer le contrat social qui nous unit tous ? Et surtout comment le faire comprendre à nos élèves pour bâtir un rempart solide contre la barbarie ?

Une pièce de théâtre qui fait l’unanimité

En fin d’année 2017, nous avons eu la chance de pouvoir emmener nos élèves de 3e au théâtre pour assister à la pièce Djihad, d’Ismaël Saidi. Dans le cadre de la politique de lutte contre la radicalisation violente et les filières terroristes, l’Éducation nationale a mis en place un plan de prévention qui offre la possibilité au public scolaire d’assister gratuitement à cette représentation. Le pitch de la pièce est le suivant :

« Ben, Reda et Ismaël, trois jeunes Bruxellois qui ne savent pas trop quoi faire de leur vie, décident de partir en Syrie. Tout au long de cette odyssée tragi-comique qui les mènera de Schaerbeek à Homs, en passant par Istanbul, ils découvriront les raisons qui les ont chacun poussés à partir et devront faire face à une situation beaucoup moins idyllique que prévue. »

Véritable succès en Belgique, la pièce Djihad a été reconnue d’utilité publique par le gouvernement belge et présentée aux lycéens. Débarquée à Paris fin 2016, la pièce s’offre depuis au public scolaire français et l’accueil est le même. Djihad questionne les raisons de l’endoctrinement des jeunes et la dualité identitaire qui peut les tarauder. La pièce donne à voir une jeunesse désenchantée en quête d’idéaux manipulée par Daech, mais c’est en puisant dans l’humour, le parler et les références des ados que se construit un discours puissant contre l’embrigadement religieux.

Pour mes élèves, la pièce a fait l’unanimité. Ils ont énormément ri mais aussi réfléchi avec les comédiens qui, à la fin de la représentation, prennent le temps d’échanger avec le public pour expliquer l’histoire de la pièce, leur démarche et évidemment répondre aux questions tous azimuts.

Une piste de travail pour prévenir la radicalisation

Pour préparer ce travail de prévention sur la radicalisation des jeunes, j’avais axé la séquence en EMC autour de trois figures, celles de la victime, du djihadiste et de l’enquêteur. Dans une première séance, nous avons étudié la lettre d’Antoine Leiris « Vous n’aurez pas ma haine », écrite suite au décès de sa femme au Bataclan. La pièce de théâtre a permis un travail sur le cheminement des djihadistes et sur le sentiment d’appartenance à la nation française. Cette séquence s’est terminée autour d’un jeu sérieux (Isis the end) qui met l’élève en position d’enquêter sur des profils suspectés de radicalisation pour voir comment certains basculent et quelles solutions existent.

Isis the end, un jeu sérieux qui nous place en situation d’enquêter pour lutter contre la radicalisation des jeunes. Immersif et très bien documenté. http://www.isistheend.com/

Travail d’élève après une expérience de jeu sur Isis the end

En Français, mes collègues avaient sélectionné des textes en parallèle et les élèves ont pris beaucoup de plaisir à travailler et jouer des scènes de Djihad au collège. Auprès des jeunes, l’art est indéniablement un de nos leviers les plus puissants pour faire saisir les mécaniques de la rupture identitaire et de la radicalisation. Cette vidéo d’Entrée libre (France 5) propose d’autres œuvres, notamment cinématographiques, qui offrent des supports de travail et de réflexion efficaces pour expliquer la radicalisation des jeunes dans nos classes. En attendant l’adaptation au cinéma de Djihad qui est en cours…

Une chronique d’Emmanuel Grange

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  1. Violette eric 24 janvier 2018

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *