L’alternance, c’est maintenant !

Chronique d’un vieux formateur d’UFA

10 ans que j’ai passé les portes de l’apprentissage. Portes qui servent souvent d’étrier à l’Éducation Nationale, sorte de petit nid douillet où on trouve confort et chaleur, bien loin des «  heures faites – heures payées » du CFA. Souvent donc, on y entre, on y prend ses marques pédagogiques, on s’essaye à jouer le rôle du méchant formateur qui fronce les sourcils au moindre bruit suspect, ou du gentil formateur qui va manger au resto avec ses apprentis entre midi et deux. Puis on en sort.

alternance

Et moi j’y suis resté. Double casquette enseignant/formateur. Même pas peur. Et je me suis nourri de l’un pour m’aguerrir de l’autre. Et inversement.

 

Petite explication de texte. Car après tout c’est mon credo.

Le paysagiste pédagogique

L’alternance, c’est un peu la Tourtel de la formation initiale. Ça ressemble à la formation initiale, ça sent comme la formation initiale (surtout dans les classes surchauffées avec douze gars d’1 m 80), mais… Ce n’est pas de la formation initiale ! Et la comparaison s’arrête là car ça peut être super alcoolisé aussi.

 

Quand j’entrai en apprentissage, on me donna le référentiel de français-histoire-géo-EMC.

Je dis : « Oui d’accord. »

On me dit alors : « Tu dois faire tout ça, mais sur une vingtaine de semaines, en deux ans. »

Je dis : « Ouais, mais pas d’accord. »

 

Et pourtant, c’était le deal. Je me sentais comme Faust signant le fameux contrat, et je me voyais mal barré quant à la poursuite de ma carrière, les flammes me pourléchaient déjà la nuque.

Comment faire ?

C’est là que je fis ce que n’importe quel producteur américain aurait fait s’il avait dû passer Basic Instinct sur Disney Channel.

Des coupes franches. Le paysagiste pédagogique, qu’on m’appelait. Aménageant le programme pour le faire entrer dans ce système, sans pour autant le dénaturer puisqu’à la fin, les élèves passent le même diplôme, bien entendu. Et en contrôle final s’il vous plaît. Il fallait donc faire du light consistant.

Oxymore.

Et bim.

 

À cela s’ajoutent des difficultés supplémentaires, car sinon ce serait pas assez fun. J’en dénombre deux principales.

 

La première se situe au niveau mémoriel. Si les scientifiques américains déterminent que la capacité de stockage du cerveau se situe sur l’équivalent d’un pétaoctet (10 puissance 15) ; celui de l’apprenti fonctionne en effet légèrement différemment. Il est donc possible que d’un regroupement à l’autre (environ 3 à 4 semaines), vos apprentis aient à la fois oublié l’existence de vos cours, mais également votre propre existence. Sachant que vos élèves de lycée oublient du lundi au mardi de prendre leur livre d’histoire, comment en vouloir à des jeunes qui vous voient beaucoup moins ? D’où une impression de « déjà vu », ou plutôt de « déjà dit » qui risque d’émailler de vos cours. C’est normal. Ça passe au fur et à mesure de l’année. Ou pas.

 

Deuxième difficulté, vous êtes face à des jeunes, ou moins jeunes d’ailleurs, qui ont un travail, un salaire, bref une vraie « vie » qui tranche avec celle des lycéens classique, et la règle des 3P ne s’applique pas forcément avec eux (RAPPEL DU PPP : Poulet frites – Portable – PS4). Vous remarquerez donc que la plupart du temps, surtout en industriel, ils ont des horaires de dingue quand ils sont en entreprise.

Allez-vous donc les assommer de devoirs maison la semaine de regroupement lorsque, le reste du temps, ils commencent le travail quand vous allez vous coucher, et ceci le samedi et le dimanche parfois également ? Non, n’étant pas un disciple Pol Potien. Je m’abstiens. Je m’adapte.

A-dap-ta-tion

Adaptation semble donc le maître mot en apprentissage : vous avez face à vous des jeunes adultes en devenir, à cheval entre un système scolaire qu’ils fuient à toute vitesse et le monde du travail qu’ils découvrent. La maïeutique du savoir est donc plus douloureuse.

 

En retour, vous pouvez et devrez utiliser cette maturité pour les rendre plus acteurs de leur formation, et les enrichir en regard de leur parcours.

Travail d’orfèvre, n’est-ce pas.

 

En échange ? Beaucoup d’échanges justement. Un rapport différent. Des décrocheurs qu’on accroche par des méthodes différentes ; le formateur a sans doute un costume moins étriqué que l’enseignant classique, il peut faire des mouvements inédits, plus périlleux, et retomber toujours sur ses pattes.

Car.

Chaque regroupement, un nouveau recommencement, n’est-ce pas ?

 

Et puisqu’il paraît que l’alternance, c’est l’Avenir. Peut-être devriez-vous y venir….

Une chronique de Frédéric Lapraz

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One Response

  1. chat 8 mars 2018

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *