La reconnaissance : dans les deux sens.

Être reconnue et reconnaître…

Premier retour, 10 ans après, sur la petite île qui m’a vu enseigner durant 15 ans. Je sors de l’aéroport. Une jeune femme m’interpelle. Je suis étonnée d’entendre le nom de jeune fille que je ne porte plus depuis 20 ans. « Vous étiez ma prof de français. » Elle relève ses lunettes de soleil. Je la reconnais.

reconnaissance

Son visage a changé un peu mais ses yeux sont exactement les mêmes. Son sourire aussi. Melissa, 5e1, 96-97. Tout en la regardant, je la revois dans la classe. Je suis émue. Parce que je la reconnais et qu’elle me reconnaît. Elle me dit qu’elle est devenue prof ! J’adore. Ce premier pas, sur mon île, 10 ans après, est déjà magique. Ce n’est que le premier pas de mes vacances au soleil de la reconnaissance…

Se reconnaître

Presque chaque jour, je croise un ancien élève. Je les trouve encore plus grands, encore plus beaux. Au supermarché, dans la rue, ou parce qu’on se donne RDV. Avoir des nouvelles de mes adolescents devenus grands, c’est le bonheur. Ils ont un métier. La vie s’est agrandie avec des enfants, aussi grands que les miens parfois. De vrais adultes ! Je les regardais pendant les contrôles en rêvant de ce qu’ils deviendraient : je les voyais comme des blocs de possibilités et ces blocs se sont épanouis, et je trouve qu’ils restent fidèles à eux-mêmes, ou fidèles à ma mémoire. Je les reconnais. Tous. Ce que je crois avoir oublié remonte à la surface avec une facilité surprenante. Je les revois ados, dans notre salle de classe, je me souviens de leur caractère fort ou de leur discrétion,  de leurs soucis ou de leurs facilités, parfois de ce qu’ils rêvaient de devenir et de leur écriture presque toujours, tant j’ai corrigé de leurs copies. Formidable mémoire ! Ils ont beaucoup grandi…et je suis restée petite ; normal, les élèves dépassent le maître.

Se surprendre

À la fin du séjour, nous allons voir en famille le dernier coucher de soleil sur le front de mer… Enfin, c’est ce que je crois.  De loin, sous un kiosque, décoré de ballons roses, j’aperçois Séverine, puis Étienne, Erika puis Aurélie qui court vers moi… Je dis : « Mais je connais tout ce monde ! Que se passe-t-il ? C’est une fête ? » Je ne comprends pas. Est-ce l’anniversaire de l’un d’eux, de l’une d’elles ? Ce sont mes anciens élèves mais de classes et d’années différentes… Mais comment est-ce possible ? Malgré ce que me dit Aurélie, il me faut plusieurs minutes pour réaliser que c’est un regroupement de mes anciens élèves pour moi ! La surprise est totale. Les larmes d’émotion ne sont pas loin mais ce n’est pas le moment, je veux leur parler, entendre ce qu’ils sont devenus et leurs souvenirs.

Se souvenir

Notre collège. Notre salle H. Le spectacle, sur l’abolition de l’esclavage, qui nous a fait gagner une jolie somme : une moitié pour Aide et Action et l’autre moitié pour nous offrir une belle journée récréative. « Ça m’a servi de faire du théâtre avec vous, je m’en sers pour redonner confiance aux femmes dans le foyer où je travaille. »

Carole, devenue à son tour prof de français, me rappelle mon explosion de colère quand elle a dit « Madame, on perd du temps » alors que j’entamais une longue tirade moralisante sur les bavardages qui nous faisaient justement perdre du temps. Oui, je m’en souviens.

Soraya fait resurgir des détails.  La chanson de Renaud « Manhattan Kaboul ». Le placement par ordre alphabétique, parce que c’était plus simple de récupérer les copies dans l’ordre pour relever les notes et pour les redistribuer efficacement, sans avoir à faire des allers et retours aux quatre coins de la classe. Pour ne pas perdre de temps.

Les titres des livres étudiés remontent aussi à la mémoire. Avec quelques raccourcis parfois. « Le livre antisémite » pour Voyage à Pitchipoï : euh… non, ce n’est pas un livre antisémite, mais un témoignage sur la déportation des juifs. La séquence autobiographie « D’où je viens, qui je suis, où je vais ? » qui nous permettait d’aborder l’orientation en 3e.  Le cahier où l’on mettait toutes les lectures, les citations et les poèmes aimés. Mes élèves se souviennent : 10, 15 ou 20 ans après !

Je reçois même avec plaisir l’aveu d’une tricherie : deux livres à lire pendant les vacances. Ils ont fait circuler la cassette vidéo de Vipère au poing et tout le monde a assuré pour le contrôle de lecture. Et je les ai soupçonnés d’avoir triché… Tant d’années après, cet aveu est un régal.

« Je regrette de vous avoir donné tant de travail. Vous m’en voulez ?

– Non, c’est grâce à ça qu’on est devenu ce qu’on est. »

La re-connaissance

Je repars avec un beau livre-cahier contenant des mots très touchants pour me prouver que ce n’était pas un rêve.

J’ai souvent douté d’être une prof à la hauteur. On m’a souvent dit : « Tu n’es pas là pour aimer les élèves mais pour leur transmettre LA connaissance. »

Plus que la connaissance, au cœur de notre métier, se trouve la reconnaissance. De nous à eux et de eux à nous. Il y a le super pouvoir de l’enseignant et le super pouvoir de l’élève.

 

Merci à eux, à ceux qui étaient là et à ceux qui n’étaient pas là, qui nous ont manqué, merci surtout à Séverine et Aurélie, qui n’ont pas perdu de temps pour organiser ce merveilleux cadeau. 

 

Une chronique de Claire Nunn

 

Commentaires

commentaires

5 Comments

  1. Sophie Laporte 27 mars 2018
  2. Charlène 20 mars 2018
  3. Violette 20 mars 2018
  4. Diana 20 mars 2018
    • Nunn Claire 20 mars 2018

Répondre