Ulysse et la grève

Les élèves invisibles

Cette semaine, j’ai accueilli mon 32e élève. Je suis enseignante en CM2.

Ulysse-ULIS

Dans la classe, ça bouge, ça vit, ça travaille, ça se chamaille. Notre préfa est spacieux mais il n’amortit aucun bruit. Au contraire, j’ai l’impression qu’il le décuple et que parfois on pourrait couvrir les vrombissements d’un A380 au décollage. Mon inspecteur m’a conseillé d’installer des balles de tennis sous les pieds des chaises ! Vous avez déjà vu des balles de tennis sous les chaises d’une salle d’attente ? Dans les bureaux d’une entreprise ? Dans les couloirs d’un hôpital ? Se renseigner auprès des clubs de tennis, récolter au bas mot 140 balles, les fendre avec un cutter, les placer sous chaque pied…et trouver une réponse adaptée à la question « pourquoi t’as autant de pansements autour des doigts ? ».

Cette semaine, j’ai accueilli mon 32e élève. C’est du moins le calcul que je fais lorsque je les compte. Mais l’Éducation Nationale ne dispose pas des mêmes règles. Dans la réalité administrative, je n’en ai que 30. Eh oui, j’intègre deux Ulis (Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire) et ces deux enfants ne comptent pas. Pourquoi ? Cela ferait augmenter les effectifs de l’école et contrarierait les opérations de carte scolaire. C’est difficile de se dire que dans la classe, les élèves aux besoins spécifiques ne comptent pas. Déontologiquement, c’est aussi dur à avaler que l’augmentation de la fortune de Pinault un jour de grève.

L’enseignant des Ulis, un jeune homme d’un mètre quatre-vingt-cinq, ne compte pas non plus. Il se démène comme un diable pour faire avancer une classe aussi hétéroclite et colorée qu’une Gay Pride. Cela ferait diminuer les effectifs de l’école par enseignant et ça contrarierait les opérations de carte scolaire.

On bricole comme on peut

On nous confie des DYS, des autistes, des troublés de la cognition, des réfractaires aux apprentissages… et on se démène comme on peut pour les amener sur le chemin de l’autre et/ou de la connaissance (en gérant parfois les insultes, les coups, les fugues, les pleurs, et la souffrance). Pourtant, ils ne comptent pas ! Nos aficionados des cartes scolaires, nos érudits de l’éducation auraient-ils confondu l’Ulis avec Ulysse chanté par Homère (rien à voir avec les Simpson !). Nos héros atypiques ne méritent-ils pas de compter pour deux ou trois ?

En attendant, on les accueille dans nos classes, on les installe sur nos chaises insonorisées high-tech… Des formatrices (rien de telles que des femmes pour comprendre et enseigner le handicap !!!) nous ont rendus spécialistes en 6 heures de formation. Alors même que vous n’oseriez pas confier votre voiture à un CAP de plomberie, on nous confie le handicap. On bricole les « joints de classe », on « vidange » les angoisses, on serre les « durites », on renforce les « courroies » et on allume les « bougies ».

Cette semaine, j’ai accueilli mon 32e élève. C’est du moins le calcul que je fais lorsque je les compte. Et je fais grève. Pour le maintien et le développement d’une école PUBLIQUE de qualité, pour que les moyens mis dans les établissements soient plus généreusement répartis, pour qu’un jour on offre à tous nos Icare les mêmes cartes pour sortir du labyrinthe !

Une chronique de Fabienne Lepineux

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  1. PICAUDÉ Bruno 30 mars 2018

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *