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L’ortografe bienveillente

La pédagogie bienveillante ou la bienveillance de la démagogie ?

Valoriser, encourager sont les maîtres-mots de mon métier, mais ne deviendraient-ils pas de traîtres-maux ?

Il fut un temps (que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) où la fantaisie et l’orthographe ne s’accordaient pas. Les blouses grises et les sourcils en accent circonflexe des enseignants d’antan y veillaient ! À cette époque, le « s » marquait encore le pluriel des noms (sauf exceptions) et la non-application de cette règle ne manquait jamais d’entraîner courroux et punitions. Une méthode efficace mais pédagogiquement limitée, convenons-en !

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Aujourd’hui, les élèves deviennent acteurs de leurs apprentissages, se réapproprient l’orthographe, la font passer à la moulinette de leurs envies fantasques et les mots voguent et galèrent sur les lignes bleues délavées par les larmes de leurs correcteurs démunis, qui ne savent plus où donner du stylo rouge.

Dictées en tous genres

La dictée traditionnelle a alors laissé sa place à la dictée aidée, préparée, négociée, piégée, commentée, caviardée. Mais rien n’y fait ! Si chaque erreur de mes élèves me rapportait 50 centimes d’euros, je risquerais de m’imposer dans le classement des plus grandes fortunes mondiales.

Comment noter mes élèves ? Les notes négatives les éloigneraient de toute chance d’atteindre la moyenne et manqueraient de bienveillance. Et moi, la bienveillance, j’en ai à revendre. 8 mois que je m’égosille à leur demander ce putain de « s » à la fin des noms au pluriel. J’ai alors fini par comptabiliser les mots correctement orthographiés, j’ai même inclus les espaces (le vide, le rien, sans erreur ni rature… le summum de l’extase orthographique) !

Mais quand la chasse au mot juste devient aussi infructueuse que la chasse au dahu, que faire…bordel ? Demander, implorer, supplier mes élèves d’apprendre la règle du pluriel (ils la connaissent par cœur), et l’appliquer au bon moment, quand le nom au pluriel se sent tout nu, triste et démuni sans son « s » ! Je suis prête à accepter « chevals »ou « hibous », je vous jure que je les compterai justes ! Tout, mais pourvu que les noms au pluriel se terminent par un « s ». Un « s », c’est pourtant pas compliqué, merde à la fin !

Crise du « s »

Mais est-ce une raison pour déshabiller la « souri » de son « s » sous prétexte qu’elle est seule ? Le « s » de tapi parce que « Au singulier, maîtresse, t’as dit qu’y avait pas de « s » ! »

Mais de quoi je me mêle ! Depuis quand je demande à mes élèves de réfléchir ? Un « s » au pluriel, un « s » !!! Je demande pas la lune !

Bon, je range mon stylo rouge (il est à bout de souffle, comme mois, euh, comme moi !).

Il ne me reste plus qu’à émigrer aux États-Unis. J’ai entendu dire que les enseignants allaient être armés. « Un « s » à la fin des noms au pluriel bordel ou je tire ! » (la bienveillance à la mode trumpienne).

Et là, pendant que j’écris, l’air de la chanson d’Aznavour (que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) me trotte dans la tête :

« Je m’voyais déjà en haut de l’affiche
En dix fois plus gros que n’importe qui mon nom s’étalait
Je m’voyais déjà adulé et riche
Signant mes photos (avec un « s ») aux admirateurs (avec un « s ») qui se bousculaient
J’étais le plus grand des grands fantaisistes (avec un « s », shit ! avec un « s » !)… »

Une chronique de Fabienne Lepineux

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elise

Rédac'chef enthousiaste !

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