Séyès et lignes de cadrage

Le cadrage du petit livre orange

Le guide pour enseigner la lecture et l’écriture préconise pour le CP le « Séyès ». Ce quadrillage plein de lignes est un peu à l’image du cadrage du petit livre orange que le ministère vient de publier. En apparence, des évidences. En effet, nous trouvons évident d’écrire sur des grands carreaux car nous n’avons connu que ça, mais il est étonnant que les autres pays n’aient jamais adopté ce type de cahier…

seyes

Pourquoi remettre en cause la réglure Séyès pour apprendre à écrire ? Parce que :

  • la feuille surchargée de lignes ne permet pas de se concentrer sur la forme des lettres et le sens du tracé ;
  • visuellement, le Séyès fatigue ;
  • on ajoute des contraintes à un exercice qui en comporte déjà beaucoup : les lignes permettent de guider, mais dans trop de lignes on peut se perdre ou se bloquer ;
  • le seul avantage du Séyès est de permettre de distinguer avec précision la hauteur des « d, t » (2 interlignes)  et la hauteur des « l, b, h, k » (3 interlignes). Une ligne est-elle nécessaire pour une règle qui est rarement appliquée et qui ne rend pas l’écriture plus lisible ?

Pour apprendre à écrire, il existe des cahiers à double lignage, plus adaptés :

Mais il est aussi possible d’utiliser des feuilles blanches pour trouver le mouvement des doigts. C’est le geste qu’il faut acquérir avant de chercher la régularité et la beauté des lettres.  Les premiers pas d’un petit sont souvent hésitants, rarement gracieux et réguliers.

Le site de Jérôme Desmoulins, propose un générateur de feuilles qui permet de régler les espacements des lignes, selon les besoins. Car tous les enfants n’ont pas la même capacité à diminuer leur écriture :

Feuille 4 lignes pour dyspraxique, dysgraphique,.

Dans de nombreux pays, les cahiers scolaires ne comportent que des lignes simples. Juste pour écrire droit, un léger trait pour poser les lettres, sans les enfermer.

Quand les lignes deviennent des étaux

Le petit livre orange donne les lignes de conduite pour 100 % de réussite au CP. « L’apprentissage du lire et écrire ne doit pas s’étirer sur tout un cycle » et « Il faut que les élèves maîtrisent l’écriture de toutes les lettres minuscules parfaitement. » C’est une nécessité. Un bel objectif. Mais combien d’enfants sont capables de cette maîtrise parfaite ? L’automatisation de l’écriture prend des années. Les petites mains, aux doigts parfois encore courts et dodus, peuvent-elles maîtriser si vite le geste graphique ? Et en même temps apprendre la lecture et l’orthographe ? Quand on sait l’attention que demande le tracé d’un seul mot à 6 ans, comment peut-on affirmer que la copie sert à mémoriser l’orthographe ? Trop de pression écrase comme un étau. À force d’être pressé, le citron n’a plus de jus.

Rien ne sert de courir

On remet en cause la notion de cycle : l’état de la recherche aurait donc prouvé que tous les élèves possèdent le même rythme d’apprentissage ? Est-ce que tous les enfants ont la capacité cognitive, visuelle, motrice, entre 5 ans et 9 mois et 6 ans et demi d’accéder à la maîtrise de la lecture et de l’écriture ? Alors que le schéma corporel, la latéralisation, la motricité fine, les capacités visuelles, d’attention, la coordination œil-main (etc…) sont encore en cours d’acquisition ?  Mettre en échec un individu, en lui demandant ce qu’il ne peut pas faire, peut créer frustration et dégoût, colère et désinvestissement. Au mieux un manque de confiance.  Se donner 3 ans pour faire de nos élèves des lecteurs et scripteurs autonomes me semblait plus réalisable et raisonnable.

Interroger les évidences

Et si nos difficultés venaient de notre ambition, de notre précipitation, de notre certitude qu’il faut multiplier les lignes pour progresser ? Multiplier jusqu’à la surcharge cognitive si bien décrite par les neurosciences. La réglure Séyès est une évidence. Comme nos règles d’orthographe qu’il ne faut pas simplifier. Comme l’idée que la copie et la dictée servent à apprendre. Qu’on doit savoir lire et écrire au CP.

Ces évidences se posent comme autant de contraintes et de pressions. Et nous nous demandons pourquoi les élèves français ont peur d’écrire ?

 

 

Une chronique de Claire Nunn

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  1. PICAUDÉ Bruno 7 mai 2018

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