L’élève « nouvelle génération »

Qui peut appeler la hotline ?

Mes années d’enseignement m’ont déjà permis de voir défiler toutes sortes de profils scolaires, de caractères et d’enfants particuliers, différents, étonnants, percutants ou parfois désolants…

generation-connectee

Mais en l’an 2000 la société n’avait pas le même visage : les ordinateurs rentraient tout juste dans les classes (c’est qu’ils en prenaient de la place !!), les tablettes n’étaient qu’en chocolat, les smartphones ressemblaient à des cabines téléphoniques portables et les enfants, lorsqu’ils s’ennuyaient, dessinaient, jouaient dehors, s’occupaient. Le seul écran qu’ils fréquentaient chez eux, notre devenu célèbre « vintage TV à gros cul », leur offrait alors un nombre de programmes limité qui parfois leur faisait préférer un coloriage ou un livre.

Une époque…

Et puis les écrans ont envahi la place, envahi peu à peu les pensées des enfants jusqu’à en contrôler certains de manière inquiétante dans nos classes.

Aujourd’hui rares sont les enfants qui n’ont pas leur tablette, leur iPhone, leur téléphone dès l’âge de 6 ans.

Si encore cela passait inaperçu comme une mode, comme une tendance d’un moment, on n’y jetterait qu’un seul coup d’œil et on continuerait comme avant. Seulement, ce n’est pas un « instant », c’est une situation constante qu’il faut maintenant considérer dans la gestion mentale de nos élèves, dans leur capacité de concentration et leur motivation d’apprentissage.

Enfants obnubilés

L’élève qui ne pense qu’à ça.

Histoire vraie : c’est la rentrée. Chacun prépare son étiquette « prénom » en écrivant de sa plus belle écriture les lettres de sa composante. Cette année, j’ai décidé d’ajouter une consigne :

« À côté de votre prénom, vous allez dessiner quelque chose qui vous représente (une passion, une activité, un objet, un animal que vous aimez…). »

Martin a décidé, sans hésiter, de dessiner sa… DS.

Devant mon questionnement il argumente : au moins, comme ça, si elle me manque, je n’ai qu’à la regarder !

Déjà là… il marque un point et je me sens partir en dérive…

Et plus tard, un second finira la partie : Tony me vise au loin avec sa règle, l’enclenche et m’envoie une rafale de balles virtuelles qui atteignent directement…. TON CARNET !

Enfants assistés

Et puis il y a ceux qui « attendent »… ceux qui attendent, comme dans un jeu vidéo lorsqu’ils ne trouvent pas ou qu’ils ne savent plus, la petite flèche d’assistance qui va se mettre à clignoter pour indiquer la marche à suivre.

Devant leur trousse tout d’abord pour leur indiquer qu’il faut l’ouvrir… puis une seconde flèche qui va pointer le stylo bleu. Peut-être même qu’un petit personnage viendra en « tuto » lever le doute de cet enfant en disant «prends ton stylo bleu ».

Ohé ! Hugo ! Qu’est-ce que tu attends pour commencer ton travail ?

« Ah ? Faut le faire ? »…

Enfants démobilisés

Et puis, dans le même esprit, il y a celui qui attend qu’on lui apporte la réponse à la question qu’il n’a pas posée (l’omission de l’adverbe négatif qui suit est volontaire, pour faire « plus vrai ») :

  • J’ai soif.
  • J’ai pas de stylo.
  • J’ai plus de place…

Il me plaît souvent de leur répondre :

  • Ah… tiens, moi aussi j’ai soif.
  • Ah. Dommage…
  • Ah, oui en effet.

Et d’attendre l’enclenchement du processus de mise en questionnement… ou pas.

Alors, il y a celui qui va comprendre et réagir au-delà du possible de ses synapses et formuler :

  • Madame, est-ce que je peux prendre ma bouteille d’eau ?
  • Est-ce que je peux emprunter un stylo ?
  • Où est-ce que je continue mon travail ?

Et il y a celui qui va… attendre… la petite flèche qui ne viendra pas clignoter… et qui restera avec son problème sans chercher à rentrer dans un contact autre que le CONSTAT, attendant de l’autre qu’il aille au devant de son besoin non exprimé… GAME OVER.

Enfants « virtualisés »

C’est l’élève qui confond la vraie vie et la vie virtuelle.

C’est l’élève qui éclate de rire lorsqu’on regarde un documentaire explicatif sur le 8 mai 1945 qui annonce à gros chiffres le nombre de morts durant cette guerre : plus de 50 millions de personnes…

C’est l’élève qui pense certainement qu’on peut recommencer la partie pour essayer un nouveau score…

C’est l’élève qu’il faut remettre face à une réalité pourtant cruelle et humainement destructrice.

Enfants non frustrés

Et puis c’est vrai après tout, on peut recommencer la partie à volonté et l’arrêter quand on veut, qu’on en a marre ou simplement si on n’a pas envie…

Histoire vraie :

C’est l’élève qui, devant un travail à effectuer, demande :

« Et si j’ai pas envie ? »

Bug de la maîtresse… un virus est entré dans la classe… du jamais vu, jamais entendu… on va reformater tout ça !

 

Au boulot.

Enfants « violentisés »

Moins sympathique encore, l’élève qui ne supporte aucune opposition et marque systématiquement son désaccord par une réaction d’agressivité ou de violence physique.

Le tacle dangereux dans la cour bitumée de récré parce qu’on lui prend le ballon, le coup de poing parce qu’on l’a regardé de travers, le croche-pied parce qu’on a bousculé son cartable… entraînement au catch dans le couloir, jeux violents de guerre dans la cour.

Réaction liée à l’utilisation de jeux vidéo ?

Je ne peux l’affirmer mais quelque part j’ai l’impression qu’ils ne connaissent que ce moyen d’expression de leur frustration…

Rares sont les jeux vidéo d’opposition qui proposent : une idée, une solution, l’appel d’un médiateur, la respiration profonde, l’isolement, la « prise sur soi »…

L’invasion ennemie dans leur territoire privé déclenche en une demi-seconde la riposte ou l’attaque en amont pour surprendre l’adversaire…

Dépitée

En plus de vivre en classe toutes les nouvelles « fonctionnalités » de ces élèves « nouvelle génération », j’essaie de trouver du réconfort auprès des docteurs et spécialistes qui étudient la question.

Mais à la place du réconfort, je ne fais que renforcer mes doutes, mon sentiment de crainte et d’impuissance face à des enfants façonnés, conditionnés et programmés à être les futurs adultes de demain…

S.O.S, j’appelle l’assistance…

En cette fin d’année j’ai utilisé toutes mes « vies », je n’ai plus de magna ou d’élixir et je crois que je suis… déchargée…

Une chronique de Claire Maurage

Commentaires

commentaires

5 Comments

  1. François 3 juin 2018
    • François 3 juin 2018
  2. Claire Maurage 28 mai 2018
  3. Noushka Zebra 28 mai 2018

Répondre