Pourquoi je ne suis plus un « prof innovant »

Adieu Don Quichotte

Ce n’est pas encore la rentrée, mais j’ai pris ma décision. Je rentre dans le rang. Je me fonds dans la masse. Je me cache et je n’innove plus.
Comment me justifier ? Parce que lorsqu’on est un enseignant, quoiqu’on fasse, il faut se justifier. Un procès en incompétence dressé par les honnêtes citoyens, un procès en immaturité dressé par la hiérarchie qui n’a de cesse que d’infantiliser la profession.
Je ne serai plus le Don Quichotte de mon collège.

innovant-don-quichotte

Vue panoptique

Le premier moulin à vent que j’ai cherché à combattre, c’est le désir d’être en adéquation entre ce qui est demandé par le ministère (le sacro-saint programme), l’état des troupes (ce que peuvent prétendre faire et réussir mes élèves) et la manière dont ils sont évalués au brevet des collèges, puis en lycée, puisqu’aujourd’hui, tous les élèves entrent au lycée. Essayer d’avoir une vue panoptique.
Pour certains parents, je suis au mieux un fumiste, plus généralement un incompétent. Il est vrai que ces experts savent de quoi ils parlent puisqu’ils ont été à l’école. Ils attendent donc la reproduction de ce qu’ils ont connu. Principalement, une « belle leçon ». Comprendre un résumé de 100 à 200 mots articulés autour d’un plan composé en trois niveaux. Une page document comportant une carte, une frise chronologique ou un petit texte. Des couleurs. Malheureusement, ces parents ne me fournissent pas des élèves faits à leur image. Biberonné aux écrans – le pauvre enfant qui possède, dans une salle d’attente, un livre, n’est qu’un no-life, fils de prof ou de cadre. Le pauvre. Que fait l’aide à l’enfance malheureuse ?

Mon « matériel », les « zapprenants », sont bien sympathiques et essayent de bien faire. Je les aime toujours autant, et même peut-être plus qu’au début de ma carrière : je les trouve touchants et attachants. Mais dépasser trois minutes de concentration s’apparente à la surcharge cognitive pour beaucoup d’entre eux. Il faut donc construire une séance zapping en changeant très régulièrement d’activité et surtout en ne chaînant pas les réponses : si la réponse à la dernière question fait une quelconque référence à l’introduction de la séance, c’est l’échec assuré pour la majorité de la classe.

Les faire écrire. C’est une saine volonté de notre ministre, M. Blanquer. Un bel exercice en effet. Mais les élèves sont devenus lents à copier, rétifs à rédiger.
Mon « innovation » consistait à mettre l’élève au centre de la classe et à le mettre en activité. Avoir le réflexe de lire l’introduction du manuel, lire la légende d’une carte, trouver une réponse dans l’organisation d’un texte. Rédiger. Faire un croquis. Beaucoup de savoir-faire qui se traduisent par un cahier rempli de réponses, de ratures et du vert de la correction. Pas ou peu de résumé. Donc une absence de « travail » au premier abord. En effet, comment rendre compte de ce « travail invisible » fait de routines cognitives, d’entraînement ? Comment expliquer qu’il n’existe pas encore un chronomètre pour mesurer la performance du cerveau ?

Oh le pédago !

La seconde citadelle à prendre est celle de mes collègues. Les goguenards qui parlent du « pédago » dans mon dos. Qui lorgnent mes documents car ils les trouvent « beaux ». Mes collègues sont performants, construisent de belles séances qu’ils ponctuent par la diffusion de dvd. Leurs cours sont aussi beaux que l’antique. Un grand résumé, bien structuré. Des questions sur les films qu’ils ont diffusé. Gladiator, Il faut sauver le soldat Ryan, Les sentiers de la Gloire, Slumdog Millionaire ou Au revoir là-haut. Des comptes-rendus de sortie, au monument aux morts, au musée, à la ville. J’aime feuilleter, à l’étude, les cahiers de leurs élèves. Cela me rappelle mes débuts. J’aimais beaucoup travailler ainsi (sauf pour les films car les documentalistes refusaient d’acheter des films avec droits attachés). J’avoue cependant que je ricane silencieusement lorsqu’ils se lamentent, souvent au moment de la correction du brevet, de l’incurie des élèves, incapables de trouver une réponse dans la légende d’un document, dans le paragraphe d’un document. Et ces cris d’orfraie lorsqu’ils s’aperçoivent que le candidat a refusé de rédiger une réponse. Je n’ai ni la prétention, ni l’orgueil de penser que mes élèves réussissent mieux l’épreuve. J’avais jusque-là la conscience tranquille : j’avais essayé de les préparer à cette épreuve.

Retour au résumé

Alors, voilà ma nouvelle manière de travailler. Ou plutôt mon retour à la bienséance. À chaque séance, les élèves devront avoir copié un titre, et un résumé d’au moins quatre phrases comportant obligatoirement un intertitre. Le résumé reposera sur la résolution de deux ou trois questions. Donc, chronomètre en main : une séance de 55 minutes. 7 minutes pour s’installer (10 en sixième, 5 en quatrième si tout va bien). 20 minutes de copie (il faut 10 minutes pour copier quatre phrases. Si on doit souligner des titres, recopier une définition…). Si c’est un tableau, distribuer la matrice par photocopie ou y consacrer la séance. Il reste trente minutes pour faire les exercices et les corriger, soit 20 minutes de travail pour les élèves. C’est certain que je vais gagner en confort de travail, puisque je ne vais plus passer 50 minutes à les faire travailler. À raison de trois heures par semaine, je gagne – ou plutôt les élèves perdent – une heure de travail utile. Moins de fatigue donc et en plus, je vais devenir un bon prof puisque les parents pourront voir la trace du programme, suivre de résumé en résumé la progression en se référant aux chapitres du manuel. Le cahier de leur enfant leur rappellera de bons souvenirs.

L’art d’expliquer ce que l’on fait

Finalement, ma grande erreur aura été de penser en égoïste, en enseignant. En m’appuyant sur la définition de ma fonction. Fonctionnaire devant mettre en œuvre le programme défini par le ministre, surveillé par mon inspecteur, je ne dois pas de compte aux parents et mon principal doit s’assurer que je traite le mieux possible mes élèves et le programme officiel. Or, il est un facteur que je ne sais pas maîtriser : la communication. L’art d’expliquer ce que l’on fait.
Allez, je vais devenir un bon prof. Les parents seront contents de ce qu’ils lisent dans le cahier de leur enfant, le principal n’aura plus à leur expliquer que je suis quelqu’un de sérieux.
La seule question qui vaille, oserai-je toujours regarder dans les yeux mes petits apprenants qui me font confiance ?

Une chronique de Philippe Crémieu-Alcan

Commentaires

commentaires

4 Comments

  1. pcremieu 1 juillet 2018
    • Frau Kluczka 3 juillet 2018
  2. Frau Kluczka 29 juin 2018
  3. Frau Kluczka 29 juin 2018

Répondre