MONDIALISATION et spéculation sur les matières premières:le risque alimentaire grandit…
31 mars 2008 20:53 2-GEO/ECO, ASIE, MONDIALISATION, RISQUESLa spéculation chamboule les prix des matières premières

LE MONDE | 28.03.08
Le prix du riz a bondi de 31 % en une journée, jeudi 27 mars, passant de 580 à 760 dollars, les stocks étant tombés au plus bas depuis 1976. L’Inde, l’Egypte, le Vietnam et le Cambodge ont annoncé qu’ils suspendaient leurs exportations de riz au moment où les Philippines en cherchaient désespérément 500 000 tonnes sur le marché. Les spéculateurs ont sauté sur l’occasion, comme ils ne cessent de le faire pour le blé, l’or, le pétrole ou les carcasses de porc dont les cours fluctuent de plus en plus brutalement. “On ne sait plus où on en est, s’alarme Hervé Le Stum, directeur de l’Association générale des producteurs de blé (AGPB). Depuis quelques semaines, les prix font les montagnes russes (sur les marchés de céréales) au Kansas, à Chicago ou à Minneapolis.”
L’origine de ces mouvements erratiques ne se trouve pas seulement dans les inquiétudes liées à la crise financière et à la conjoncture internationale, mais aussi dans l’activité d’une poignée de fonds spéculatifs (hedge funds). En particulier, les fonds dits “systématiques ou CTA - pour Commodities Trading Adviser”, indique Cyril Julliard, président d’Eraam, un fonds de fonds spéculatifs. Les plus importants gèrent entre 10 à 12 milliards de dollars. De quoi peser sur les cours de ces marchés très étroits par comparaison avec les marchés d’actions. Entre 8 % à 10 % de la variation des prix des matières premières leur sont aujourd’hui attribués.“Les fonds sont partout où existent des contrats à terme”, indique Eric Le Coz, gérant chez Carmignac Gestion. Les contrats à terme permettent à ces financiers d’investir sans se faire livrer physiquement la marchandise.La présence de ces “CTA” pèse d’autant plus sur les prix qu’ils “n’ont pas d’états d’âme”, indique M. Le Coz. A l’achat comme à la vente, “ils s’engouffrent sur le marché”, ajoute-t-il. Ils s’exonèrent de l’éventuelle réserve du négociant, car l’achat ou la vente sont déclenchés par des calculs mathématiques ou par les premiers signaux de vente. Le franchissement de seuils “psychologiques”, comme le prix de 100 dollars pour le baril de pétrole ou de 1 000 dollars pour l’once d’or début mars, les a laissés de marbre. Les “CTA” ont pris leurs bénéfices deux semaines plus tard. Après une action de la Réserve fédérale américaine et une série de nouvelles rassurantes de la part de banques américaines, les investisseurs ont cru que la crise des subprimes aux Etats-Unis était contrôlée, et le dollar s’est redressé.
Ce signal a eu un effet domino. La remontée de la monnaie américaine a provoqué la baisse des cours du pétrole, entraînant les prix des autres matières premières.“Les investisseurs institutionnels achètent souvent des indices globaux qui associent un peu artificiellement les cours de différentes matières premières”, explique Noël Amenc, professeur de finance à l’Edhec et spécialiste des fonds spéculatifs. Les fonds ne sont pas seuls responsables de ces fluctuations, car “ils achètent une tendance”, explique M. Amenc. “Ils accentuent les mouvements et leur brutalité sans en modifier l’évolution”, précise Jean-Claude Petit, responsable de la gestion actions chez Barclays AM.
Sur les matières premières, la plupart ont détecté la martingale il y a deux ans. La croissance explosive des pays émergents, notamment de l’Inde et de la Chine, très consommatrices d’hydrocarbures, de céréales ou de minerais, a gonflé la demande que la production peine à satisfaire.
La crise a ensuite attiré de nouveaux fonds, ceux qui désertent les autres titres financiers, devenus trop risqués. Entre janvier et février, le volume des contrats sur les produits à terme concernant les matières premières à Londres a bondi de 65 % à 70 % par rapport à la même période en 2007. Soja, colza ou maïs sont ainsi devenus des produits financiers presque au même titre qu’une action ou une obligation. Au grand dam des industriels et des consommateurs, qui souffrent des niveaux de prix dopés par cette spéculation.
Alain Faujas et Claire Gatinois
Le boom des matières premières, un réel motif d’inquiétude
LE MONDE ECONOMIE | 02.02.04
Coton, platine, or, nickel, pétrole… nombreuses sont les matières premières qui ont connu une envolée de leurs prix au cours des deux dernières années. Entre octobre 2001 et la fin janvier 2004, l’indice CRB (Commodity Research Bureau), qui traduit l’évolution générale des prix des matières premières, a enregistré une hausse de 44 %. Le prix des métaux précieux a augmenté de 65 %, celui de l’énergie de 54 %. Les métaux industriels, utilisés pour la fabrication des produits manufacturés, ont vu leurs prix augmenter de 54 %.
Selon Philippe Chalmin, professeur à l’université Paris-Dauphine et directeur du rapport annuel Cyclope, spécialisé sur le sujet, “2003 a été l’année d’un boom des matières premières. Elles ont pratiquement toutes enregistré une forte flambée des prix”. Mais cette explosion n’est pas homogène. Le café, le sucre sont restés à des prix relativement bas. A l’inverse, “certaines matières premières ont atteint des pics historiquement élevés. C’est le cas du nickel, du coton ou du caoutchouc”, précise-t-il. Cette remontée est d’autant plus remarquée qu’elle fait suite à une tendance baissière observée durant les décennies 1980 et 1990. Elle rend surtout légitime une question : peut-elle entraîner une élévation durable du niveau de l’inflation mondiale ?Avant d’amorcer une réponse, il faut examiner les deux principales thèses avancées pour expliquer cette envolée des prix des matières premières. La première l’attribue à la reprise mondiale, et en particulier à l’intensification de la demande provenant des pays émergents (Chine et Inde principalement). Ces pays atteignent un stade de développement qui se traduit par une accélération de la demande de matières premières. Entre 1998 et 2002, les importations d’énergie de la Chine, exprimées en valeur, sont passées de 2 à 9 milliards de dollars. Mais le lien établi entre croissance économique et hausse de la demande vaut aussi pour les Etats-Unis, également grands consommateurs de matières premières.
Selon une autre grille d’interprétation, la hausse du prix des matières premières pourrait être l’une des conséquences indirectes de l’assouplissement des politiques monétaires par les banques centrales depuis 1998, en particulier par la Réserve fédérale américaine depuis février 2001. En abaissant leurs taux directeurs, elles ont favorisé la création excessive de liquidités internationales à la recherche de rendement. Les secteurs de biens et services ne pouvant les absorber (en raison notamment de l’intensification de la concurrence), celles-ci se sont logées en partie sur le marché des matières premières, contribuant à leur renchérissement. Selon Rémy Contamin, économiste à la direction des études économiques du Crédit agricole, la hausse des cours pourrait également être liée au fait que les matières premières sont, pour la plupart, libellées en dollar : “Avec la dépréciation de cette monnaie, les producteurs ont tendance à compenser leurs pertes par une augmentation des prix. C’est particulièrement vrai pour le marché du pétrole, qui présente une courbe de demande assez peu élastique”, assure-t-il.
Selon une étude de CDC-Ixis, l’effet inflationniste a aussi été renforcé “par l’action des banques centrales asiatiques, qui ont agi, par des interventions de change, pour affaiblir leurs devises, contribuant ainsi à la croissance de la liquidité de la base monétaire mondiale”. Si la montée récente du prix des matières premières est liée à un excès de liquidités internationales, le risque d’inflation sera limité. Comme toute bulle spéculative, la bulle sur le marché des matières premières finira par éclater. A l’inverse, si cette évolution est liée à la demande croissante des pays émergents, l’inflation mondiale pourrait être tirée à la hausse durablement. Etant donné la part des importations de matières premières dans le produit intérieur brut (PIB) mondial, “une hausse de 30 % par an des prix pourrait conduire à un supplément d’inflation de 1 point chaque année”, avance CDC-Ixis. Un risque qui ne semble pas encore bien mesuré par les banques centrales.
Mathilde Bereni
Compteur