ETATS-UNIS,laicité et religion …

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Laïques et dévots d’Amérique

Denis Lacorne directeur de recherches au Ceri-Sciences-Po.

QUOTIDIEN : lundi 25 février 2008

Liberation

Affirmer qu’il existe une «laïcité» américaine paraît parfaitement incongru. Les devises et les serments religieux, les invocations de Dieu, les moments de prière au Congrès ou dans les bureaux du Président, la défense d’un récit national fondé sur un credo anglo-républicano-protestant, tout indique que la religion a sa place dans l’espace public américain et qu’elle est surtout chrétienne. «Mon philosophe préféré, disait George W. Bush lors des primaires de 2000, est le Christ, parce qu’il a sauvé mon cœur.»

A la veille des primaires, Mike Huckabee s’affirmait comme un «leader chrétien». Hillary Clinton insistait sur l’importance de la prière, Barack Obama évoquait sa conversion à l’âge adulte, Mitt Romney, le mormon, disait haut et fort que Jésus-Christ était bien pour lui «le fils de Dieu et le sauveur de l’humanité», et McCain parlait miracle dans un spot publicitaire évoquant sa vie de prisonnier au Vietnam : un garde traçait une croix, sous ses pieds, un jour de Noël… Tout semble donc baigner dans le religieux en politique américaine. Pourtant, deux événements inaperçus en France signalèrent qu’il n’en était rien et qu’au camp des dévots s’opposait celui des «sécularistes» (secularists), l’équivalent américain du mot laïque. Dans son discours du 6 décembre 2007 sur la foi en Amérique, Romney dénonçait deux ennemis redoutables : les «islamistes» partisans du jihad et les «sécularistes» acharnés à «effacer de l’espace public toute référence à Dieu». Mike Huckabee, quant à lui, déclarait lors des primaires du Michigan qu’il était temps d’amender la Constitution des Etats-Unis, rédigée en 1787, afin d’y incorporer certains «préceptes divins».

Ces attaques répétées laissent entendre qu’il y a une laïcité ancienne, persistante, insidieuse, suscitant la juste colère du parti des dévots. D’où vient-elle ? Qu’en reste-t-il dans l’Amérique d’aujourd’hui ? La réponse, inconfortable pour un chrétien, surtout s’il est born again, est que les pères fondateurs de l’Amérique républicaine étaient eux-mêmes des hommes des Lumières qui luttèrent, très tôt, pour établir une véritable séparation de l’Eglise et de l’Etat, d’abord en Virginie, puis, l’expérience ayant réussi, dans le reste des Etats-Unis. La question scolaire était au cœur du débat politique. Fallait-il donner le droit au Parlement de Virginie de lever une taxe pour financer les écoles religieuses, toutes confessions confondues ? La réponse, défendue dans une pétition rédigée par Madison en 1785, fut un non catégorique : tout impôt religieux, même réparti selon des principes d’équité, est contraire à la liberté de pensée des citoyens. Le projet de loi sur la liberté religieuse, voté en 1786, adoptait ce même point de vue : l’Etat de Virginie cesserait de financer les activités des Eglises…

Dans une lettre à la congrégation hébraïque de Newport, dans le Rhode Island, le général Washington, une fois élu président, rassurait ses correspondants : le gouvernement, écrivait-il, n’avait pas pour objet de «favoriser la bigoterie ou d’encourager une quelconque forme de persécution religieuse». Il fallait simplement que «chacun reste tranquillement assis sous sa vigne ou son figuier», sans être le moins du monde inquiété pour ses convictions. La liberté de conscience, garantie par l’Etat, était donc totale, et cette liberté s’appliquait aussi à l’irréligion, comme le laissait entendre Jefferson dans ses Observations sur la Virginie (1786). Quel est, en effet, l’objet central du gouvernement ? La paix civile, et par conséquent l’interdiction de toute activité lésant les intérêts d’autrui. «On ne porte pas atteinte à son voisin lorsqu’on affirme qu’il y a vingt dieux ou aucun dieu. Cela ne me vide pas les poches, ni ne me brise la jambe», écrivait Jefferson.

La Constitution des Etats-Unis, au grand désespoir des dévots, exclut toute référence à Dieu ou à une religion fondatrice. Elle interdit les professions de foi religieuse comme condition d’accès aux emplois publics. Son premier amendement interdit aussi toute création d’une Eglise d’Etat. Une telle construction permettrait-elle l’élection d’un président juif, mahométan, sinon même adorateur du dieu Baal, se demandaient les critiques du modèle fédéral ? Oui, répondaient ses partisans, rien ne l’interdit… On comprend donc l’inquiétude des adhérents du parti des dévots et leur désir d’apporter un correctif au texte fondateur de la démocratie américaine.

Si le haut lieu de la laïcité américaine est la Constitution fédérale, ses gardiens sont les juges de la Cour suprême, qui ont élaboré les principes d’une séparation juridique de l’Eglise et de l’Etat. Selon ces principes, toute loi qui porterait atteinte à l’interdiction du premier amendement — pas d’Eglise officielle et donc pas de point de vue religieux officialisé – doit être jugée contraire à la Constitution. C’est pourquoi la Cour interdit la prière à l’école, la prière dans une enceinte sportive, l’affichage des dix commandements dans des écoles ou des tribunaux, l’enseignement du créationnisme, et surtout tout financement public direct des écoles confessionnelles. Et comme le juge refuse de se prononcer sur les vérités religieuses, toutes les religions, même les plus ésotériques, ont droit de cité. C’est pourquoi la Cour a refusé d’interdire les sacrifices animaux pratiqués par l’Eglise du Lukumi Babalu Aye, une secte afro-cubaine de Floride, au prétexte que, même si ces rituels étaient cruels, ils étaient religieux et comparables aux sacrifices, eux aussi cruels, pratiqués par l’islam ou le judaïsme. La garantie d’un Etat neutre était à ce prix. En d’autres termes, toutes les religions sont traitées sur pied d’égalité, même si certaines pratiques restent interdites, comme la polygamie chez les mormons. Jusqu’où va la neutralité de l’Etat ? La jurisprudence de la Cour suprême est particulièrement choquante pour le parti des dévots, car elle interdit non seulement toute mesure favorisant une église au détriment d’une autre, mais aussi toute préférence pour la religion contre l’athéisme ou l’irréligion. «Les athées, écrivent les juges, sont des membres à part entière de la communauté nationale.»

Il y a un paradoxe américain : la stricte séparation juridique de l’Eglise et de l’Etat n’empêche pas un fort enchevêtrement du religieux et du politique dans les campagnes électorales. Cela tient au calendrier des primaires et à la croyance qu’un président ne peut être élu sans faire appel aux partisans des «valeurs morales traditionnelles». Et pourtant, trop de religion tue le religieux, et ce n’est sans doute pas un hasard si les deux finalistes pressentis – Obama et McCain — sont les moins religieux des candidats depuis le début des années 80.

Auteur de De la religion en Amérique. Essai d’histoire politique, Gallimard, 2007.

ETATS-UNIS: « Guerre des étoiles »:le retour ?

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Aujourd’hui, un satellite américain en perdition doit être abattu par un missile. Le Pentagone montre ses muscles.

Sylvestre HueT

Liberation-QUOTIDIEN : jeudi 21 février 2008C'est un missile SM-3 (standard missile-3), du même type que celui montré sur cette photo datant du 11 décembre 2003, qui a été tiré, mercredi soir 20 février, depuis le navire de guerre de la classe Aegis, pour intercepter le satellite espion à la dérive.

 Bang!

Ce matin à l’aube (française), un missile de l’US Air Force doit abattre un satellite au-dessus du Pacifique. Mais, Terriens, nulle crainte. Si le Pentagone dégaine son missile, c’est pour vous protéger d’un mal venu de l’espace. C’est la nouvelle fable que la Maison Blanche répand depuis une quinzaine de jours pour justifier une opération dont la véritable motivation relève plutôt de l’exercice de tir de précision, de la rodomontade militaire… et d’une réponse au tir chinois sur le satellite Fengyun-1C, le 11 janvier 2007.

Chute inéluctable. Le prétexte ? Un satellite espion d’environ 4 tonnes – nom de code USA 193 NROL-21 – menace de tomber sur Terre. Un destin inévitable. Ce satellite a été mis sur orbite, à 354-376 kilomètres d’altitude, par une fusée Delta, le 14 décembre 2006, depuis la base de Vandenberg, en Californie. Peu après, le contact s’est rompu entre le sol et l’engin, qui, depuis, est hors de contrôle. Comme pour tous les satellites en orbite basse, les débris de fusée et restes de lancement, sa course autour de la Terre est freinée par l’atmosphère résiduelle. Il se trouve aujourd’hui à environ 200 km d’altitude, et sa chute est inéluctable. Elle était prévue pour le 6 mars, sur un lieu impossible à déterminer entre 58° N et 58° S de latitude, soit à peu près n’importe où sauf dans les régions polaires. Que faire ?

«Rien», répond un spécialiste du Cnes, l’Agence spatiale française. Comme pour les dizaines de satellites espions américains, dont certains sont trois fois plus lourds qu’USA-193, qui sont retombés sur Terre. Depuis 1957, des centaines d’engins spatiaux et de débris ont eu cette fin, au rythme moyen d’une grosse pièce par semaine. Lors de la traversée de l’atmosphère à grande vitesse, qui débute aux environs des 30 000 km/h, le frottement engendre une chaleur de plusieurs milliers de degrés. Dislocation et incinération s’ensuivent, tandis que les éléments volatils, comme les ergols, brûlent. Seules des pièces de métal survivent à l’épreuve. La probabilité qu’une d’entre elles atteigne des personnes ou des bâtiments est très basse. La chute des débris de la navette Columbia, 60 tonnes, sur le sol des Etats-Unis lors de sa destruction en vol, le 1er février 2003, n’a ainsi fait aucun dégât.

La doctrine des agences spatiales consiste donc à laisser faire la gravitation et l’air. Surtout que dégommer un satellite en orbite a pour principale conséquence de saloper l’espace circumterrestre de débris au potentiel dévastateur pour les satellites en activité – la faible altitude de USA-193 au moment de sa destruction permet quand même d’espérer une chute rapide des débris. Américains et Russes avaient décidé de cesser ce genre de tir au pigeon au milieu des années 80. D’ailleurs, la Chine s’est fait sermonner après son tir qui a pollué pour plusieurs siècles, avec plus de 2 500 débris, une orbite précieuse pour l’observation de la Terre, à 800 km. Depuis, le ministre de la Défense, Cao Gangchuan, a émis un mea culpa, annonçant qu’il n’y aurait pas de seconde fois.

Carburant toxique. Pour justifier son tir de missile, le Pentagone a donc inventé la fable de l’hydrazine. Le 15 février, devant la conférence sur le désarmement de l’ONU à Genève, la déléguée américaine Christina Rocca a présenté l’opération comme une nécessité pour protéger les populations de l’hydrazine du satellite, un carburant toxique mais courant. Précisant même que le missile allait viser «le réservoir du satellite» afin de «permettre à l’hydrazine de se dissiper» – lequel dans tous les cas aurait brûlé.

Pour les spécialistes, la vraie raison de ce prurit d’artillerie se situe du côté «de la politique». Les Américains ont manifestement décidé de bomber le torse. Mais pourquoi ? Pour démontrer qu’ils savent détruire un satellite ? Personne n’en doutait. Relancer la guerre des étoiles ? Où seraient les compétiteurs… Riposter au tir chinois de janvier 2007 ? Une démonstration de force envers l’Iran ? Les motifs de cette décision resteront obscurs… Mais lorsque la Russie de Poutine affirme qu’il s’agit d’un test de la défense antimissile, balistique ou non, il est difficile de la contredire. De ce point de vue, dégommer un satellite filant à 200 km d’altitude, soit sur la trajectoire possible d’un missile balistique doté d’une ogive nucléaire, constitue une démonstration de capacité opérationnelle nettement plus probante que le tir chinois, puisque Fengyun-1C croisait à près de 800 km.En tout cas, les conséquences de ce tir de missile sont claires : un pas de plus vers la militarisation de l’espace. Pour l’instant, seules les armes de destruction massive (bombes nucléaires) sont interdites d’espace, selon un traité de 1967. Mais les Russes viennent de présenter, avec les Chinois, un projet de traité à la conférence sur le désarmement de l’ONU, lequel interdirait la militarisation de l’espace circumterrestre, soit tout déploiement d’armes en orbite et tout usage de la force contre un objet spatial. Les Etats-Unis ont refusé d’en discuter, arguant, selon Dana Perino, porte-parole de la Maison Blanche, qu’il serait «impossible de vérifier son application». La décision d’abattre USA-193 laisse penser que la doctrine officieuse des Etats-Unis sur ce point découle de la théorie officielle de la space dominance, la volonté de faire des technologies spatiales un outil de domination militaire et politique.

                                                                                                                                                                                                

Questions autour de la destruction annoncée d’un satellite espion américain

LE MONDE | 19.02.08 |

C’est dans une « fenêtre de tir » comprise entre mercredi 20 février et début mars que les Etats-Unis devraient procéder à un tir de missile pour détruire un satellite du National Reconnaissance Office (NRO, l’agence fédérale chargée des satellites espions), devenu incontrôlable peu après son lancement, en décembre 2006. Washington a adressé ces derniers jours des messages aux 65 pays représentés à la conférence sur le désarmement de Genève pour expliquer ses intentions.

 L’annonce de ce tir a déclenché bien des exégèses quant aux motivations réelles de la décision américain.Lorsque la Chine s’est livrée à un test d’arme antisatellite, le 11 janvier 2007, en détruisant l’un de ses satellites météo obsolète, de nombreux pays, à commencer par les Etats-Unis, avaient critiqué l’attitude chinoise, jugée irresponsable : les milliers de débris engendrés par ce tir vont en effet constituer, pendant des dizaines d’années, un risque potentiel pour les satellites commerciaux.

Pékin avait ainsi signifié aux Etats-Unis que la Chine n’entend pas leur concéder la domination de l’espace. Le message stratégique était clair : si l’Amérique avait l’intention d’intervenir en cas de crise sur la question de Taïwan, la Chine dispose de la technologie pour aveugler et détruire les satellites d’observation et de positionnement dont la marine américaine est dépendante. Les Etats-Unis ont-ils voulu, à leur tour, adresser un avertissement à Pékin ?

« MONTER LES ENCHÈRES »

Les explications américaines selon lesquelles ce satellite espion présente un danger pour les vies humaines, puisqu’il risque de ne pas se consumer entièrement en rentrant dans l’atmosphère, apparaissent crédibles. Xavier Pasco, un expert français de la politique spatiale américaine auprès de la Fondation pour la recherche stratégique, souligne que des morceaux de plus d’un mètre ont atterri sur terre lorsque Skylab, la première station spatiale américaine, s’est désintégrée en rentrant dans l’atmosphère, en juillet 1979.

De même, lorsque les débris de la navette Columbia, qui a explosé en vol en février 2003, ont touché terre, un réservoir d’hydrazine, ce carburant très toxique des moteurs des satellites classiques, a atterri intact au Texas. Cet épisode risque de se répéter, insistent les Américains : le satellite du NRO contient un réservoir d’environ 500 kg d’hydrazine, qui n’a pratiquement pas été consommé, puisque le satellite n’était pas manoeuvrable.

Selon James Jeffrey, conseiller adjoint américain pour la sécurité nationale, ce combustible est susceptible de causer des risques mortels sur une surface équivalente à deux terrains de football. Certains experts doutent de ces affirmations, et soulignent que ce tir d’un missile américain est une excellente occasion pour effectuer un test inédit de la défense antimissile. Le ministère russe de la défense a estimé, samedi 16 février, qu’il s’agissait de « préparatifs pour tester une arme antisatellite ».

La destruction du satellite sera confiée à l’un des missiles SM3 équipant les croiseurs lance-missiles de la classe Aegis, lesquels constituent un maillon important du système de la défense antimissile dont les Américains veulent implanter un troisième site (outre la Californie et l’Alaska) en Pologne et en République tchèque, au grand dam de Moscou. Plusieurs missiles SM3 (un tir ne sera peut-être pas suffisant) ont été reconfigurés pour atteindre le satellite, situé en orbite basse.

Les Etats-Unis ont déjà effectué un tir antisatellite, en 1985, mais il s’agissait d’un missile tiré par un avion F-15. Pendant la guerre froide, l’ex-URSS et l’Amérique se sont livrées à plusieurs dizaines d’essais d’armes antisatellites, qui furent interrompus en raison des risques engendrés par une multiplication des débris spatiaux. Ce nouveau tir va permettre à la Missile Defense Agency américaine de tester en vraie grandeur le scénario de la destruction d’une arme dans l’espace, par un missile tiré depuis la terre.

Devançant les critiques selon lesquelles les Etats-Unis, après la Chine, prennent le risque de disséminer des débris dans l’espace, Washington a souligné que le satellite visé sera détruit à une altitude bien inférieure (250 kilomètres, au lieu de 950 pour le tir chinois), ce qui permettra de minimiser considérablement le risque des débris orbitaux.

« Inévitablement, relève Xavier Pasco, ce tir américain va faire monter les enchères avec la Chine et relancer le débat sur la défense antimissile. Si c’est un échec, cela incitera le Congrès à remettre en cause les sommes colossales dépensées par la MDA. C’est donc un test à hauts risques, politiques et diplomatiques, pour les Etats-Unis. »

Laurent Zecchini

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