15 sept
2010

Tibulle, Elégies, L’âge d’or (III, vers 35 à 50)

Tibulle (Lawrence ALMA TADEMA: il s’agit d’un peintre anglais (1836-1912) qui s’est spécialisé dans l’évocation de scènes inspirées de l’antiquité romaine)

Traduction:

Que l’on vivait bien sous le règne de Saturne, avant que la terre n’ait été ouverte en de longues routes! L e pin n’avait pas encore bravé les flots bleu sombre, il n’avait pas offert aux vents sa voile déployée. El le marin vagabond sur des terres inconnues, à la recherche de profits, n’avait pas alourdi son bateau de marchandises venues d’ailleurs. A cette époque, le taureau plein de vigueur n’était pas placé sous le joug et le cheval ne mordait pas les freins de sa bouche domptée. Aucune maison n’avait de portes, aucune pierre n’était fixée dans les campagnes pour indiquer par des limites sûres les champs cultivés.

D’eux-mêmes, les chênes donnaient du miel, spontanément les brebis venaient offrir leurs mamelles pleines de lait aux hommes qui vivaient dans la tranquillité. Il n’y avait ni armée, ni colère, ni guerre et le cruel forgeron n’avait pas avec son art sauvage, inventé l’épée.

Maintenant sous la domination de Jupiter, les meurtres et les blessures toujours, maintenant la mer, maintenant les mille voies qui conduisent soudain à la mort.

Matisse, le bonheur de vivre

Commentaire:

Introduction

Tibulle (48-19 avant JC)

Très peu de renseignements précis concernant la vie de Tibulle. D’une famille appartenant à l’ordre équestre, à l’origine assez aisée, possédant des terres vers Pédum entre Tibur (Tivoli) et Préneste (Palestrina), probablement spoliée au moment de la redistribution de terres aux vétérans par Octave après la bataille de Philippes (de même que Virgile).

Il fait partie à partir de 31 du cercle de Marcus Valerius Messala Corvinus (dont fait également partie le poète Horace, qui deviendra son ami).

En 29, alors qu’il vient de rencontrer Délie, il doit accompagner son protecteur Messalla, dans une expédition militaire en Grèce (Messalla qui a d’abord soutenu Antoine s’est rallié ensuite à Octave). Au cours de ce voyage, il tombe malade dans l’île de Corcyre, et c’est à cette occasion qu’il écrit l’élégie III dans laquelle il va célébrer cet âge d’or si différent de l’âge de fer actuel, où la guerre et les expéditions maritimes empêchent de goûter les charmes d’une vie simple et naturelle auprès de la femme aimée.

Zucchi (1540-1596) L’âge d’or

I Un monde disparu

1)      Des traditions complexes

Issue de la tradition grecque (Hésiode, Les Travaux et les Jours vers 109 sq), la notion d’âge d’or a été reprise par les Romains, mais elle s’est associée à des considérations plus propres aux Latins.

Tibulle place l’âge d’or, époque de bonheur pour l’humanité « Saturno rege ». Il rappelle ainsi la tradition des rois mythiques du Latium : pour les Romains, il y aurait eu dans le Latium une série de rois civilisateurs qui auraient appris aux hommes à vivre en communauté.

Ainsi Janus aurait accueilli Saturne, chassé de Grèce. Janus aurait inventé la navigation et la monnaie, tandis que Saturne aurait enseigné aux hommes l’agriculture et surtout la culture de la vigne.

Seraient venus ensuite Picus et Faunus, divinités qui développent l’agriculture. Evandre, exilé d’Arcadie, aurait enfin appris l’écriture aux Latins.

On voit donc que cette notion d’âge d’or met en jeu un certain nombre de croyances différentes, d’origine grecque ou latine, mais qui toutes, évoquent l’idée d’un monde perdu où le bonheur des hommes coïncidait avec une parfaite adéquation avec la nature.

Fresque de la villa d’Oplontis

2)      Le temps passé

Ainsi cette époque sous le règne de Saturne s’oppose au présent « sub Jove domino » : l’emploi de la préposition et du nom apposé « domino » appuie cette idée d’assujetissement auquel les hommes sont désormais soumis. Le temps passé n’est plus : ainsi ce monde idéal se définit avant tout par l’opposition aux maux du présent.

On note tout d’abord la multiplication des négations : « nondum » au début du vers 3, « nec » à la même place insistante au vers 5 . La négation simple « non » est répétée 4 fois en quatre vers, du vers 7 au vers 10 :

Illo non validus subiit juga tempore taurus,

Non domito frenos ore momordit equuus,

Non domus ulla fores habuit, non fixus in agris

Qui regeret certis finibus arva, lapis.

On note aussi l’opposition des temps verbaux : plus que parfait (« contempserat », « praebuerat » ; « presserat » ; « duxerat ») ou parfait (« subiit » ; « momordit » ; « habuit », « fuit » : ne pas oublier que le parfait peut avoir une valeur descriptive, voir par exemple, le vers 13).

La domination de Jupiter, reste, quant à elle, associée au présent : l’opposition se fait également avec l’utilisation des adverbes de temps : « nondum » (pas encore) est placé au début du vers 3, tandis que « nunc » au début du vers 14 marque le triste retour aux réalités du monde de Tibulle. La répétition par 3 fois de cet adverbe martèle cette brutale retombée.

Représentation d’un navire romain sur une mosaïque du frigidarium des thermes (IIe s ap. n. è.) de Thémétra, Sousse (Tunisie).

II Une nature préservée

1)      L’absence de toute profanation

Le premier élément qui s’attire la critique de Tibulle, c’est la navigation, la circulation des hommes et des biens, perçues comme profondément néfastes : le vers 2 présente la terre comme « ouverte » par les chemins et les routes (l’emploi du passif « patefacta »est montre bien la terre comme victime de l’action humaine). Quant au bateau, évoqué par la métonymie « pinus », le pin, son attitude est jugée comme une forme de mépris : « contempserat » vis à vis de la mer elle-même : ainsi, par l’invention du commerce, les hommes n’ont pas respecté l’intégrité du monde.

Ils ont ensuite soumis les animaux. Là encore, il s’agit d’une action violente : Tibulle oppose la force du taureau « validus taurus » à l’oppression dont il est victime : l’expression « subiit juga » est  en elle-même très explicite et la coupe du vers met en relief le verbe :

Īllō / nōn vălĭ/dūs //sŭbĭ/īt //jŭgă /tēmpŏrĕ /tāūrūs.

De la même manière, la domestication du cheval est caractérisée par la violence, comme le manifeste le verbe « momordit frenos » et l’adjectif qui vient qualifier « ore » « domito » .

Fresque romaine

2)      L’absence de propriété

Tibulle condamne aussi la propriété, dans la mesure où elle semble liée au manque de confiance, au repli sur soi, à la cupidité qui se développent : ainsi la fermeture des maisons accompagne la délimitation des espaces, qui là encore se manifeste concrètement par une inscription dans le corps même de la terre : « fixus in agris ». On peut remarquer que le sujet « lapis » la pierre, est rejeté au bout de la phrase (et au bout du pentamètre), comme pour illustrer précisément l’image elle-même de la pierre se dressant à l’entrée ou à la sortie d’un domaine.

3)      L’abondance naturelle

Comme pour récompenser les hommes du respect qu’ils lui montraient, la nature était alors généreuse et offrait ses biens en abondance : « dabant », « ferebant » sont des verbes qui traduisent l’idée d’offrande et l’imparfait marque la répétition. « ipsae », « ultroque », « obvia » insistent nettement sur la spontanéité.

Quant au miel et au lait, ils renvoient à la douceur, à la pureté, à un univers qui finalement évoquerait une  enfance heureuse et protégée par une présence très maternelle (la mention du « sucré », et des « ubera lactis », mamelles pleines de lait).

L’adjectif « securis » qualifie au final l’état de l’humanité en cette période heureuse.

Panier de figues (fresques de la ville d’Oplontis)

III Les résonances propres au monde de Tibulle

Il est à noter qu’ici Tibulle n’explique pas pourquoi cet âge d’or a été perdu, il se contente de constater la perte. Finalement dans cette évocation, ce qui l’intéresse surtout, ce sont les échos qu’elle peut avoir avec sa situation présente. On sait en effet que Tibulle a toujours été sensible à la vie champêtre, dont il a souvent fait l’éloge.

A l’inverse, il n’a cessé de critiquer la violence et l’ambition humaines.

1)      Le voyage vers l’orient

On l’a vu, Tibulle critique la navigation. Le voyage en mer est souvent considéré de manière négative par les Romains, qui n’y voient qu’une nécessité dangereuse imposée par le commerce. La notion d’errance est ici largement développée avec des termes comme « vagus navita » « terris ignotis ». La mer est imagée avec « caeruleas undas » (les flots  bleu sombre) et la mention des « vents » ajoute au danger.

Mais bien sûr, cette critique de la navigation renvoie aussi à la situation de Tibulle lui-même qui a dû s’embarquer pour l’Orient avec Messalla et qui, malade, se retrouve, seul, abandonné par ses compagnons dans l’île de Corcyre. Dès lors, des termes comme « vagus » errant, « ignotis », « externa » évoquent en filigrane le malheur du poète lui-même. De fait, le pentamètre du vers 16 mentionne la mer, immédiatement associée à « leti mille viae ». On peut bien sûr noter l’hyperbole (« mille ») et remarquer que la coupe met en valeur le mot « leti » (la mort).

2)      La violence et la guerre

Il est clair aussi que pour Tibulle, le présent est voué à la guerre, et c’est bien dans une expédition guerrière qu’il s’était embarqué à la suite de Messalla. On voit donc bien une opposition entre le distique qui commence au vers 13 et  le vers 15.

Le vers 13 met en avant l’ignorance de la guerre propre à l’âge d’or : la négation « non » est répétée trois fois, associée tant au concret (« acies », « bella »), qu’à l’abstrait (« ira », la colère comme source de la violence). Le contre-rejet du vers 13 met en valeur « ensem », l’épée devenant le symbole même de cette agressivité guerrière, que Tibulle dénonce par deux adjectifs péjoratifs « saevus » et « immiti ». Le travail du forgeron est ainsi considéré comme une dégradation par rapport à l’innocence primitive.

Quant au monde de Tibulle, l’expression « caedes et vulnera semper » est en elle-même très expressive. Le poète sous-entend le verbe, ce qui donne plus de force au vers et le terme de « caedes » évoque le meurtre, la brutalité que rien ne justifie. Le rejet en fin de vers de l’adverbe « semper » semble ne laisser aucun espoir d’amélioration. Il ne faut pas oublier qu’en 29, Rome sort à peine des guerres civiles et que la génération des jeunes gens comme Tibulle (il a 19 ans en 29) n’a jamais connu d’autre réalité que celles-ci.

Fresque à Pompéi

Conclusion

Ainsi, on le voit, Tibulle envisage le mythe dans une optique personnelle, ce qui accentue le caractère nostalgique de l’évocation (L’âge d’or, c’est aussi le passé heureux, l’enfance loin du fracas de la guerre). Il ne s’agit pas ici d’une présentation didactique de la théorie des quatre âges, mais d’un tableau présentant le bonheur perdu. La suite du passage accentue l’horreur du présent: Tibulle y envisage sa propre mort et compose sa propre épitaphe. L’élégie comme plainte personnelle remplit ici totalement sa fonction.

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