07 Déc
2010

Latin: Lucrèce, livre II vers 1 à 19: Sérénité épicurienne

Pierre-Paul Rubens: Neptune déchaîne la tempête contre Enée, 1634 (Musée de Dresde)

Traduction

Il est doux, alors que,  sur la vaste mer, les vents font tourbillonner les vagues, de regarder depuis  la terre la  peine importante qu’éprouve un autre, non parce que le fait que quelqu’un soit maltraité est un plaisir agréable, mais parce qu’il est doux de voir les maux dont toi-même tu es exempt. Il est doux également de regarder d’importants combats guerriers, déployés à travers les plaines, alors que tu es à l’abri du danger, mais rien n’est plus doux que d’occuper les temples sereins élevés sur les hauteurs, bien protégés par la doctrine des sages, d’où tu peux contempler les autres de haut, et les voir errer à l’aventure, chercher à tâtons le chemin de la vie, rivaliser d’intelligence, lutter en noblesse, s’efforcer nuit et jour de s’élever à grand peine vers les plus hautes richesses, et de posséder le monde. O malheureux esprits humains! O coeurs aveugles! Dans quelles ténèbres de vie, et dans combien de dangers se passe le délai de l’existence qui leur est accordé, quel qu’il soit! Ne voyez-vous pas que la nature ne réclame rien d’autre pour elle que le fait que la douleur, écartée du corps, soit absente, et que l’esprit jouisse d’une sensation  de bien-être, éloigné du souci et de la crainte?

Commentaire

Introduction :

Ce passage constitue le début du livre II (Les deux premiers livres étant consacrés aux principes généraux de la théorie de Lucrèce). Passage très célèbre dans la mesure où il oppose au moyen d’une série d’images très fortes le commun des mortels, voués au malheur et à l’incertitude, au sage qui lui, a réussi à se maintenir à l’écart et connaît ainsi le bonheur, l’ataraxie (absence de trouble), propre au philosophe épicurien.Il s’agit d’inciter le lecteur à poursuivre dans son étude de la doctrine, en lui brossant un tableau très vif des malheurs auxquels il peut espérer se soustraire enfin.

I Une volonté pédagogique

Cette opposition forte entre le sage et les autres hommes relève cependant d’une volonté pédagogique : nous sommes au livre II, et il s’agit bien d’inciter le lecteur à poursuivre son effort. Lucrèce dénonce clairement dans ce passage les fausses valeurs auxquelles les hommes sacrifient généralement leur vie : la recherche de la richesse (« emergere ad summas opes») ou celle du pouvoir (« rerum potiri »). On peut aussi penser que les deux expressions « certare ingenio, contendere nobilitate », construites selon un parallélisme rigoureux, renvoient aux luttes politiques dont Lucrèce a sans doute été témoin.

Mises au service de cette volonté dénonciatrice, on peut noter :

• Une utilisation habile de la deuxième personne : la deuxième personne du singulier « careas », « sine tua parte pericli», « queas » renvoie à l’initié, celui qui est à l’abri et a acquis la sérénité. Cette deuxième personne évoque bien sûr Memmius, le destinataire du discours (un homme politique, né en 98 d’abord attaché à Pompée puis à César, considéré comme peu scrupuleux, et finalement contraint à l’exil), mais aussi et surtout au lecteur lui-même, devenu l’espace de quelques vers sage dans son refuge…

A cette deuxième personne s’opposent « les autres » : « alterius », « alios », puis « mentes hominum » et « pectora caeca ». La dernière formule interro-négative (« nonne ») s’adresse à une deuxième personne du pluriel : « videtis », les hommes en général, tous ceux qu’il convient d’amener à la vraie doctrine.

• La multiplication des formules hyperboliques : toute la véhémence de Lucrèce se révèle dans ce passage, qu’il s’agisse par exemple de la gradation qui conduit au superlatif (« Suave », « suave etiam », « Nil est dulcius quam…), ou de l’emploi répété des exclamatifs : le vers 14 utilise l’accusatif exclamatif, et joue des allitérations en m, tandis qu’au vers 15 on trouve deux adjectifs exclamatifs, l’un évoquant la qualité (« Qualibus in tenebris vitae ») et l’autre la quantité («quantisque periclis »). Quant à l’interrogative finale avec le contre rejet de « nonne videtis », il s’agit bien d’une question rhétorique qui, avec la particule « nonne » induit la réponse oui.

II Images de la vie humaine

La vision que propose ici Lucrèce de la vie humaine est extrêmement négative. S’il ne faut pas oublier la période troublée à laquelle le poète a vécu, ie les conflits sans fin des généraux romains, l’image qu’il donne de l’existence demeure malgré tout très noire. Celle-ci se caractérise en effet :

• Par la peine, l’effort, la douleur : « magnum laborem » ; « praestante laborem » ; « vexari » ; « malis ».

• Par la lutte perpétuelle : « certare », « contendere ». Combat qui est évidemment développé par l’image de la guerre, aux vers 5 et 6 : « belli certamina…par campos instructa ». Le terme « periculum » est quant à lui employé deux fois : « sine tua parte periculi », « quantis periclis ».

• Par l’errance : image d’une vie qui ne sait pas où elle va : « errare », « palantes », « quaerere viam ». L’image de la tempête manifeste clairement cette dimension, en y associant l’idée du péril. Il s’agit bien sûr d’une métaphore assez traditionnelle, mais à l’époque romaine, elle prend tout son sens, quand on se souvient de la crainte viscérale que les Latins éprouvent pour la navigation. Se souvenir également du topos épique de la tempête, que l’on trouve aussi bien chez Homère que chez Virgile.

Cependant le malheur des hommes s’explique par leur ignorance, ce que souligne clairement le chiasme du vers 14 :

« O miseras hominum mentes, o pectora caeca ! »

Ainsi les deux adjectifs dépréciatifs encadrent les noms et le complément du nom.

L’aveuglement humain est donc seul responsable de cette situation (« Qualibus in tenebris vitae »la métaphore de l’obscurité est explicite), mais de cette manière celle-ci n’apparaît pas comme inéluctable : la connaissance, la sagesse restent possibles.

Raphael: L’école d’Athènes (Musées du Vatican)

La fresque représente la Philosophie, et présente la plupart des philosophes de l’Antiquité. Epicure est le personnage à gauche, couronné de lierre, en train d’écrire.

III Le sage épicurien

A l ‘ignorance et à l’aveuglement, il oppose bien sûr clairvoyance et lucidité, comme en témoigne le champ lexical de la vue qui lui est systématiquement rapporté : « spectare », « cernere », « tueri », « despicere », « videre » ( voire le «nonne videtis » du vers 16).

Cette lucidité est en fait la connaissance, la compréhension de la nature, dont le message pourtant est presque agressivement évident (emploi du verbe « latrare », réclamer à grands cris). Là encore, la brièveté et la simplicité de la leçon épicurienne (deux vers seulement ici) cherchent à appuyer cette notion d’évidence : ainsi le sage est celui qui a compris que le bonheur s’appuyait au physique sur l’absence de douleur (« corpore sejunctus dolor absit »), au moral sur l’absence de souci et de crainte (« cura semota metuque »). (cf fondements de la morale épicurienne, la hiérarchie des plaisirs, la crainte des dieux et de la mort).

La sérénité qu’il obtient ainsi par la connaissance est caractérisée

• Par l’image de la supériorité : « e terra », « edita », « despicere ». Vision d’une sorte de Thébaïde, à l’écart du monde («templa serena » : il faut noter la connotation religieuse), qui prend soin de se protéger du reste du monde « munita doctrina sapientum » : l’adjectif continue la métaphore guerrière, et trahit malgré tout une certaine fragilité de cette sérénité que l’on doit constamment préserver des atteintes du monde.

• Par l’assurance de plaisirs constants : Lucrèce multiplie le vocabulaire de la sensation et du plaisir : « suave » (utilisé deux fois en anaphore), « dulcius », « jucunda voluptas », « jucundo sensu ».

Conclusion :

Un passage d’une très grande puissance évocatrice, qui trahit bien l’imagination pessimiste et tourmentée de Lucrèce. Mais un passage aussi qui pose des problèmes, dans la mesure où il enjoint au sage de rester à l’écart, de demeurer spectateur face au monde (à l’inverse les Stoïciens recommandent la participation à la vie sociale et politique). De plus même si Lucrèce s’en défend, le bonheur ici de la contemplation des malheurs auxquels on n’échappe témoigne de bien peu de compassion vis à vis d’autrui. Au delà du cercle des élus et des sages, qu’en est-il finalement de l’humanité épicurienne ?

* 1 : Zénon de Citium

* 2 : Épicure

* 3 : Frédéric II de Mantoue ?

* 4 : Boèce ou Anaximandre ou Empédocle ?

* 5 : Averroès

* 6 : Pythagore

* 7 : Alcibiade ou Alexandre le Grand ?

* 8 : Antisthène ou Xénophon ?

* 9 : Hypatie ou François Marie Ier della Rovere ?

* 10 : Eschine ou Xénophon ?

* 11 : Parménide ou Euclide ?

* 12 : Socrate

* 13 : Héraclite (sous les traits de Michel-Ange)

* 14 : Platon tenant le Timée (sous les traits de Léonard de Vinci)

* 15 : Aristote tenant l’Éthique

* 16 : Diogène de Sinope

* 17 : Plotin ?

* 18 : Euclide ou Archimède entouré d’étudiants (sous les traits de Bramante) ?

* 19 : Strabon ou Zoroastre ?

* 20 : Ptolémée

* R : Raphaël en Apelle

* 21 : Le Sodoma en Protogène

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