16 Fév
2011

Sénèque, Lettres à Lucilius, I, 4, § 3-6

Traduction du texte

de « Mors ad te venit… » à amissa non potest »

Mosaïque trouvée à Pompéi: La roue de la fortune (Musée archéologique de Naples)

La mort vient à toi: elle devrait être à craindre, si elle pouvait se trouver avec toi. Mais il est évident que soit elle ne t’atteint pas, soit elle te traverse.

« Il est difficile, dis-tu, d’amener l’esprit au mépris de la vie ». Mais ne vois-tu pas pour quelles raisons frivoles on la méprise? L’un s’est pendu par un lacet à la porte de sa maîtresse, un autre s’est jeté du toit pour ne plus entendre son maître s’irriter, un autre s’est enfoncé une épée dans le ventre pour ne pas être repris dans sa fuite: ne penses-tu pas que la vertu accomplira ce qu’accomplit un excès de crainte?Il ne peut obtenir une vie sûre, celui qui cherche trop à la conserver, qui met au nombre des biens importants le fait de compter de nombreux consuls.

Médite cela chaque jour, afin de pouvoir quitter d’une âme sereine, la vie, que beaucoup emprisonnent dans leurs bras et retiennent de la même manière que ceux qui sont emportés par une eau  tumultueuse retiennent épines et aspérités. La plupart des hommes, les malheureux, sont ballotés entre la crainte de la mort et les tourments de la vie, et s’ils ne veulent pas vivre, ne savent pas mourir.

C’est pourquoi rends toi la vie agréable, en abandonnant tout souci pour elle. Aucun bien n’aide celui qui le possède, si son esprit n’est pas préparé à le perdre. Il n’y a aucun bien dont la perte ne soit plus facile que celle d’un bien, qui, une fois perdu, ne peut être regretté.

Pseudo_Sénèque. Bronze ancien (Musée archéologique de Naples)

Introduction :

Au début de la lettre quatre, Sénèque  commence par féliciter Lucilius de ses progrès philosophiques et lui prédire un bonheur sans mélange, quand il aura enfin purifié son âme. Il introduit alors une comparaison avec l’enfance : l’évocation des terreurs enfantines, évidemment vaines lui permet d’aborder un des points essentiels de la doctrine stoïcienne : la crainte de la mort.La lettre 4 va donc être consacrée à dissiper toute inquiétude relative à la mort.

I Un point de doctrine essentiel qui exige un effort de persuasion:

1) La recherche du bonheur

La recherche du bonheur est pour les Stoïciens comme les Epicuriens le but de la vie. Mais ce bonheur est beaucoup plus envisagé comme absence de malheur que comme épanouissement personnel qui irait au delà de la seule absence de douleurs et de chagrins. (Il en va de même pour les Epicuriens. N’oublions pas que Lucilius, à l’origine est un épicurien : dans ses lettres, Sénèque n’hésite pas à utiliser des références à l’épicurisme : il part de ce que connaît son interlocuteur). A cet égard, la crainte de la mort apparaît comme un obstacle majeur à cette tranquillité d’esprit nécessaire au bonheur :

Timenda erat (l.1)

Mortis metum (l.10)(noter l’allitération en m)

à l’inverse :

secura vita (l.6)

jucundam vitam (l.11)

Cesser de craindre la mort aboutit très rapidement à l’idée de « mépriser la vie » : « ad contemptionem animae, l.2 ; contemnatur, l.3 ». Ainsi pour parvenir au bonheur, l’homme ne doit pas craindre de perdre la vie, et donc la considérer comme négligeable.

2) La volonté persuasive

L’importance de cette idée pour Sénèque se manifeste par le déploiement de procédés visant à persuader Lucilius : il alterne :

  • Les adresses directes à Lucilius :

1.      Soit par des interrogations oratoires : « Non vides…l.3 », « non putas…l.5 » (formules interro-négatives).

2.      Soit par des exhortations à l’impératif : « Hoc cotidie meditare l.7», « fac itaque l.11 ».

  • Des maximes à valeur générale dont la portée est soulignée par l’anaphore des négations :

« Nulli potest secura vita contingere », L.6

« Nullum bonum adjuvat habentem » L.12

« Nullius autem rei facilior » L.13

II Une discussion difficile

1) L’objection de Lucilius

Tranposée au style direct, l’objection de Lucilius met en avant l’adjectif : « Difficilis est » l.2, premier mot de la phrase. Le jeu de mots « animus »/ « anima » souligne l’opposition : d’un côté, le souffle vital, primaire et incontournable, anima, de l’autre l’esprit, l’intelligence et le courage, animus : comment amener l’un à mépriser l’autre ? Le verbe lui-même « perducere », avec le préfixe qui insiste sur la notion d’achèvement souligne la notion de cheminement, d’évolution et par là même la difficulté de l’entreprise.

2) Les réponses de Sénèque

* La mort n’est pas à craindre: reprise de l’objection épicurienne: « Fui, non sum, non curo »: J’ai été, je ne suis plus, je ne m’en soucie pas. « Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas » Epicure, Lettre à Ménécée.

« Si tecum esse posset« : si la mort pouvait être avec toi: l’emploi de l’irréel du présent souligne l’impossibilité. Cet effort logique se retrouve avec les expressions: « necesse est » (l.1), « aut« , (ou exclusif). La dernière phrase du texte reprend cette même idée: « nullius rei facilior amissio est quam quae desiderari non potest« , que Sénèque présente sous la forme d’une vérité générale.

Si le philosophe envisage un point de rencontre entre l’homme et la mort, il le définit comme transitoire, et donc négligeable: « aut transeat« .

* La vie est parfois misérable et la mort serait préférable: il s’agit là d’un lieu commun que l’on retrouve souvent chez Sénèque, par exemple dans ses premières oeuvres, les Consolations ( Il s’agissait de lettres publiques adressées à des personnes connues, destinées à les consoler de la perte d’un être cher. Sénèque en a écrit trois, mais la plus connue reste la Consolation à Marcia, rédigée sous le règne de Caligula. Marcia,noble dame issue  d’une grande famille romaine avait perdu son fils). Dans cet ordre d’idée, le philosophe évoque « tormenta vitae » l.10, les tourments de la vie, les hommes deviennent « miseri« , l.10 (malheureux ou misérables), et la comparaison de la ligne 9 assimile l’existence à une eau tumultueuse (« aqua torrente » l.9), à laquelle on n’échappe qu’en s’accrochant aux épines et aspérités (« spinas et aspera« ). La multiplication des allitérations en « s » et « r », « p » traduit bien l’âpreté que Sénèque confère à la vie humaine: « qui aqua torrente rapiuntur spinas et aspera« , tandis que l’emploi d’un passif « rapiuntur » montre bien à quel point ces hommes ont perdu toute maîtrise sur leur existence.

Néron (Antiquarium du Palatin)

De fait, il manifeste ouvertement son mépris vis à vis du commun des mortels: « multi« , « plerique« , qui malgré les difficultés, continuent de préférer la vie à la mort. Cette hésitation permanente, Sènèque la met en évidence par le verbe « fluctuantur« , mais aussi par les balancements: « mortis metum/vitae tormenta« , « vivere nolunt, mori nesciunt« . A chaque fois les verbes sont des négatifs (ne pas vouloir, ne pas savoir), ce qui témoigne là encore du dédain avec lequel Sénèque considère cette multitude là.

* Pourtant certains n’hésitent pas à se suicider, pour des motifs futiles: deux suicides d’esclaves, inspirés par la peur du maître, un suicide passionnel. Il est bien évident que de telles raisons sont méprisables (elles témoignent de la peur et de l’aliénation). En une seule phrase, Sénèque évoque trois tableaux, frappants dans leur violence morbide, ce qu’appuient à chaque fois l’emploi du parfait (qui souligne l’action achevée), et la mention d’un détail concret associé à la mort choisie: « laqueo » l.3, « e tecto » l.4, « in viscera« , l.4.

*La conclusion s’impose: si certains agissent et se donnent la mort par crainte, le philosophe pourra agir de même par vertu: la question oratoire est une affirmation, qui oppose présent (« efficit » l.6) et futur (« effecturam esse« ), la peur (« nimia formido » l.6,) et la vertu ou le courage (« virtutem« , l.5). Noter au passage la construction en chiasme: sujet verbe/verbe sujet, qui appuie le contraste virtus/formido.

De fait, Sénèque propose à Lucilius exactement ce qu’écrira Montaigne comme titre de l’un de ses premiers essais: « Que philosopher, c’est apprendre à mourir« . Il s’agit bien d’un exercice, d’un effort à poursuivre: « perducere » l.2, « cotidie meditare » l.8, « praeparatus » l.12. Et ce qui est en jeu, c’est bien la réflexion, la philosophie au quotidien: ainsi le terme « animus » est employé à trois reprises (esprit, raison): « animum » l.2; « aequo animo« , l.8; « praeparatus animus » l.12.

Conclusion:

Cette confrontation à la mort renvoie à une préoccupation des Stoïciens, qui ont souvent considéré le suicide comme la liberté du sage. Mais c’est aussi une problématique propre à Sénèque, dont on connaît le goût pour les évocations sanglantes et morbides, qui se retrouvent dans son théâtre, bien sûr, mais également dans ses écrits philosophiques. La mort lui apparaît comme l’ultime mise à l’épreuve du courage et de la constance. Il faut se rappeler le contexte violent de l’époque (Sénèque a connu les règnes de Caligula, de Claude, et de Néron, qui sont tous les trois morts assassinés ou contraints au suicide). Sénèque, lui-même, a été condamné à s’ouvrir les veines, suite à la conjuration de Pison en 65, et le récit de sa mort, fait par l’historien Tacite, dans les Annales, montre qu’il s’est comporté en avec courage et détermination.

Lectures complémentaires:

L’anti-Sénèque: « La mort et le bûcheron »,  Fables, La Fontaine

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu’il faut faire
« C’est, dit-il, afin de m’aider
A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère ».
Le trépas vient tout guérir ;
Mais ne bougeons d’où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C’est la devise des hommes.

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