19 Fév
2011

Sénèque, Lettres à Lucilius, I, 9, §18-20

La victoire du sage face à l’adversité: l’exemple de Stilpon

Traduction

de « Hic enim capta patria » à « hoc felicitatem suam fine designat »

Sa patrie était prise, ses enfants perdus, son épouse perdue. Il sortait de l’incendie général, seul, et cependant heureux. A la question de Démétrius, dont le surnom était Poliorcète, à cause des villes qu’il avait détruites, qui lui demandait s’il avait perdu quelque chose, il répondit: « Tous mes biens sont avec moi ».

Voilà un homme courageux et vaillant!Il a vaincu la victoire elle-même de son ennemi. « Je n’ai rien perdu », dit-il. Il le contraint à douter de sa victoire. « Tous mes biens sont avec moi »: la justice, le courage, la prudence, et cela même, ne rien compter comme bien de ce qui peut vous être arracher. Nous admirons certains animaux, qui traversent les feux dans dommage corporel. Combien plus admirable est cet homme, qui à  travers le fer, les ruines et les feux, s’est évadé, indemne et sans dommage! Vois-tu comme il est plus facile de vaincre un peuple entier qu’un seul homme? Cette parole est commune à ce grand homme et au stoïcien: de la même manière, il transporte ses biens intacts à travers les villes dévorées par le feu. En effet, il se contente de lui-même; Il inscrit sa félicité dans cette limite.

Démetrius Poliorcète (336-283) Roi de Macédoine

Commentaire

Introduction :

La neuvième des Lettres à Lucilius pose le problème du sage et de l’amitié. Lucilius, en effet, demande à Sénèque ce qu’il pense de la critique faite par Epicure à l’encontre des cyniques, qui affirmaient que le sage se suffisait à lui-même et n’avait donc nullement besoin d’amis.On sait que pour les Epicuriens, l’amitié était une valeur importante, qui contribuait au bonheur du sage. En interrogeant Sénèque, Lucilius lui demande donc quel point de vue le stoïcisme adopte vis à vis des relations à autrui.

Sénèque reprend la formule des cyniques « sapientem se ipso esse contentum », et se livre dans le passage qui nous intéresse à un éloge vibrant de Stilpon : s’il cherche à nuancer le propos des cyniques sur l’amitié,en affirmant que le sage souhaite le contact avec les autres, et qu’il désire l’amitié,  il reste tout de même d’accord avec ceux-ci , dans la mesure où le sage ne dépend de personne.

I L’exemple de Stilpon

L’ anecdote est elle-même est racontée en une seule longue phrase:

• qui accumule les circonstances négatives : « capta patria », « amissis liberis », « amissa uxore », « ex incendio publico solus » : les trois ablatifs absolus marquent la perte (de la liberté, de sa famille), et le dernier détail isole encore davantage Stilpon qui apparaît presque comme le seul rescapé de la destruction générale.

• qui souligne cependant l’attitude paradoxale de Stilbon : « Et tamen beatus » : l’adjectif est un terme très fort, il peut correspondre à l’idée de félicité, et cette précision donnée avant toute explication même est destinée à susciter la curiosité du lecteur .

• qui donne enfin l’explication de ce comportement par le jeu de dialogue fictif : à l’interrogation indirecte de Démetrius, interrogation dont on peut penser qu’elle se voulait ironique (« Est-ce qu’il avait perdu quelque chose ? »), s’oppose la réponse ferme de Stilbon rapportée au style direct : « omnia bona mea mecum sunt ».

Ainsi de « amitto » à « perdo », tout se concentre sur la personne du sage et la manière dont il envisage le monde autour de lui.

Sénèque

II Le commentaire

Si l’anecdote en elle-même est rapidement racontée, en revanche le commentaire de Sénèque est largement développé :

• il envisage d’abord quels sont les « biens » mentionnés : évidemment rien de matériel, mais « justicia, virtus, prudentia ». Sénèque cite ici les vertus stoïciennes essentielles (il oublie cependant la tempérance). En dernier, il énonce ce qui justifie l’anecdote, et résume finalement sa pensée : ne pas considérer comme un « bien » ce qui peut vous être arraché (« nihil bonum putare quod eripi possit« ).

• il précise ensuite les conséquences de la petite phrase de Stilbon : celle-ci permet de « retourner » la victoire de Démétrius : « Ipsam hostis sui victoriam vicit » (avec le jeu de mots victoria/vinco, vaincre la victoire), idée reprise de manière redondante avec la phrase « dubitare illum coegit an vicisset »).

• il n’hésite pas enfin à multiplier les marques d’admiration vis à vis du philosophe : multiplication des tournures exclamatives (« Ecce vir fortis ac strenuus!» ; « Quanto hic mirabilior vir… »), emploi de comparatifs valorisant Stilbon (« mirabilior », comparaison avec des animaux  mythiques comme la salamandre; « quanto facilius… » : cette formule va plus loin car elle exalte un individu, en rejetant un peuple tout entier) ; jeu sur les rythmes, qui n’exclut pas les redondances (Rythme ternaire : « per ferrum et ruinas et ignes » ; rythme binaire : « inlaesus et indemnis »).

• On peut noter cependant que Sénèque valorise avant tout le courage de Stilbon (« vir fortis ac strenuus ! »). On reste ici dans un contexte  de courage dans l’adversité et de paroles héroïques du philosophe face au pouvoir vainqueur.On peut évoquer dans la même veine  les paroles de Diogène de Cynique à Alexandre le grand:

« Alexandre vint un jour se placer devant lui, tandis qu’il se chauffait au soleil dans le Cranium , et lui dit: « Demande-moi ce que tu voudras. — Retire-toi de mon soleil,» reprit Diogène » Diogène Laërte, Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, VI, II, § 39.

(Le Cranium est le nom d’un gymnase et d’un bois sacré à Corinthe).

Le philosophe cynique Diogène (Jean Léon Gérôme, 1824-1904)

III La conclusion: « le sage se suffit à lui-même »

Enfin Sénèque conclut en soulignant la communauté d’idée entre Stilpon et les Stoïciens, dans la mesure où il s’agit bien d’affirmer que le sage ne dépend de personne. Rappelons que Stilpon (surnommé Le Dur, il faut l’avouer) vécut à la fin du IV siècle avant J.C et qu’il était originaire de Mégare, en Grèce. Il avait subi l’influence des cyniques et il a été l’un des maîtres de Zénon de Citium, fondateur du stoïcisme.

Alexandre et Diogène, Huile sur toile de Nicolas-André Monsiau, 1818

On peut remarquer que s’il évoque « concrematas urbes », Sènèque met surtout en évidence le bonheur du stoïcien : on retrouve le leitmotiv de la lettre « se enim ipse contentus est », et la phrase qui achève le paragraphe parle de « felicitatem ». Le stoïcisme se définit, ne l’oublions pas, comme une philosophie du bonheur.

Conclusion :

Un passage important, parce que révélateur à la fois d’un point de doctrine (« la félicité du sage »), et d’une manière d’argumenter afin de convaincre Lucilius : utilisation d’un exemplum (à la fois exemple et modèle : l’anecdote elle-même, la figure du sage Stilpon). Un exemple que Sénèque avait lui même déjà développé dans son ouvrage De la constance du sage (V, 5 et 6), mais qui pour un moderne reste problématique, tant l’indifférence du sage à la ruine de tout ce qui l’entoure peut apparaître comme monstrueuse.

Notons au passage que racontée par Diogène Laërte, l’anecdote est assez différente de la version de Sénèque:

« Lorsque Démétrius, fils d’Antigone, s’empara de Mégare, il ordonna de respecter la maison de Stilpon et voulut qu’on lui restituât tout ce qu’on lui avait enlevé; dans ce but, il lui demanda une liste de ce qu’il avait perdu : « Je n’ai rien perdu, dit-il, car personne n’a touché à ce qui m’appartient en propre, mon éloquence et ma science » et à cette occasion il l’exhorta avec tant de chaleur à se montrer clément et généreux , que le roi céda à ses conseils ».Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, II, 11, §115-116.

De la constance du sage (V, § 5 et 6):

« 6. Démétrius , surnommé Poliorcète, ayant pris Mégare, demandait au philosophe Stilpon s’il n’avait rien perdu : « Rien, répondit celui-ci ; car tous mes biens sont avec moi. » Et cependant son patrimoine avait fait partie du butin, ses filles étaient captives, sa ville natale au pouvoir de l’étranger, et lui-même en présence d’un roi qui, entouré d’armes et de phalanges victorieuses, l’interpellait du haut de son triomphe. 7. Stilpon lui ravit ainsi sa victoire, et, au sein d’une patrie esclave, témoigna qu’il n’était pas vaincu, qu’il n’éprouvait même pas de dommage ; car il avait avec lui la vraie richesse, sur laquelle on ne met pas la main. Quant aux choses qu’on pillait et qu’on emportait de toutes parts, il ne les jugeait pas siennes, mais accidentelles et sujettes aux caprices de la Fortune : il n’avait pas pour elle l’affection d’un maître. Tout ce qui en effet arrive du dehors est d’une possession fragile et incertaine ».

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