16 jan
2012

GREC: Platon, Phédon: La mort de Socrate

Commentaire

La mort de Socrate, François Boucher, 1762

Introduction

Considéré comme l’un des dialogues de la maturité de Platon,  Phédon évoque les derniers moments de Socrate et se consacre à la question de l’immortalité de l’âme. Il se présente sous la forme d’un récit que Phédon, de passage dans la ville de Phlionte, dans le Péloponèse,  fait à Echécrate, l’un de ses amis, par ailleurs membre d’un cercle pythagoricien (Le philosophe et mathématicien Pythagore (580-495 AVJC) avait fondée à  Crotone, une école que l’on a assimilée à une sorte de secte, qui mêlaient leçons scientifiques et mathématiques, croyances religieuses et principes de vie. L’école essaima  dans le monde méditerranéen).
Par le biais de ce récit, nous assistons donc à la mort de Socrate, dans sa prison, entouré de ses amis (Platon, cependant, n’est pas là et il précise au début du dialogue:  » Πλάτων δὲ οἶμαι ἠσθένει », « Platon, je crois, était malade », 59b). Comment à partir de cette page se construit l’image mythique de la mort du philosophe, qui deviendra un modèle dans la pensée occidentale?

I Une mort courageuse et digne

1)    Le refus du chagrin

A ce moment du Phédon, la majeure partie du texte est consacrée au récit, et les dernières paroles qui nous sont rapportées témoignent du courage de Socrate, qui exhorte ses amis au calme et leur demande de mettre fin à leur chagrin. On voit en effet que tous sont plus ou moins entrain de pleurer: le texte met en place une gradation: alors que Phédon se voile la tête pour cacher ses larmes, les pleurs de Criton sont manifestes: « Criton n’avait pu contenir ses larmes et il s’était levé de sa place. ». Quant à Apollodore, son chagrin est particulièrement violent : « Pour Apollodore, qui déjà auparavant n’avait pas un instant cessé de pleurer, il se mit alors à hurler et ses pleurs et ses plaintes fendirent le coeur à tous les assistants, excepté Socrate lui-même ».

Socrate, de fait, considère de tels comportements comme des fautes : « ἵνα μὴ τοιαῦτα πλημμελοῖεν », comportements qu’il considère comme typiquement féminins ! C’est en effet pour éviter de telles réactions qu’il dit avoir renvoyé les femmes (« τούτου ἕνεκα τὰς γυναῖκας ἀπέπεμψα »). Plus tôt, en effet, Socrate a reçu la visite de sa femme, Xanthippe, de ses enfants (deux jeunes fils, et un plus âgé), ainsi que d’autres membres de sa famille. Et s’il commence par s’étonner des réactions de ses amis « Οἷα ποιεῖτε, ὦ θαυμάσιοι », avec l’emploi d’une proposition exclamative, il pass très vite à l’impératif : « ἡσυχίαν τε ἄγετε καὶ καρτερεῖτε », recommandant à la fois la tranquillité (ἡσυχία marque la sérénité, l’impassibilité d’une âme sûre d’elle-même), et le courage (καρτερε-ῶ : être ferme, être patient, au sens de supporter l’adversité). On peut remarquer que l’ordre ici donné à l’impératif présent suggère un conseil dont la portée dépasse le seul moment présent.

2) L’acceptation de la mort

Le courage de Socrate se révèle également dans sa manière d’accepter la mort et de suivre à la lettre les recommandations qui lui sont données. On sait qu’il a refusé de s’échapper de la prison comme le lui avait proposé Criton: c’est l’objet du dialogue du même nom, qui personnifie les lois venues parler à Socrate. Il a aussi refusé de différer le moment de boire le poison, en considérant comme indigne de chercher à « grapiller » quelques heures de vie.: « Je ne ferai que de me rendre ridicule à mes propres yeux en m’accrochant à la vie et en épargnant une chose que je n’ai déjà plus (116e) ».

Dans ce passage, il obéit aux consignes données: dès que ses jambes deviennent lourdes, il se couche, et Platon souligne:  » οὕτω γὰρ ἐκέλευεν ὁ ἄνθρωπος », en effet l’homme l’ordonnait ainsi.

La mort de Socrate, Jacques-Louis David, 1787

II La sobriété de l’écriture

Il est clair que dans le récit de cette mort, Platon refuse absolument toute volonté pathétique.

1) une observation clinique

La mort de Socrate nous est donnée à voir presque sous un angle médical: l’homme qui a donné le poison  » οὗτος ὁ δοὺς τὸ φάρμακον » est très présent dans ce passage:  » ἐφαπτόμενος αὐτοῦ » (le touchant), « ἐπεσκόπει » (il examinait),  » ἤρετο εἰ αἰσθάνοιτο » (il demandait s’il ressentait quelque chose »),  » ἡμῖν ἐπεδείκνυτο » (il nous montrait),  » εἶπεν ὅτι » (il dit que). Tous ces comportements peuvent être ceux d’un médecin examinant un malade, et commentant les symptômes devant des étudiants. On remarque également tout au long du texte le champ lexical du corps: τὰ σκέλη (les jambes); τοὺς πόδας (les pieds); τὰς κνήμας (les jambes); πρὸς τῇ καρδίᾳ (le coeur), τὰ περὶ τὸ ἦτρον (le bas-ventre), τὰ ὄμματα (le regard), τὸ στόμα καὶ τοὺς ὀφθαλμούς (la bouche et les yeux).
Enfin, on note également l’importance du champ lexical du temps, qui restitue la progression du poison dans l’organisme de Socrate:  » διαλιπὼν χρόνον » quelque temps après,  » κἄπειτα » et ensuite, « μετὰ τοῦτο » après cela, « ᾽ ὀλίγον χρόνον διαλιπὼν » laissant passer un peu de temps.

2) Une mort discrète

La mort elle-même est envisagée de manière très discrète. Pour la désigner, Platon a recours à des expressions très atténuées, elle est assimilée au froid: ψύχω /πήγνυμι. De même, le verbe  » οἰχήσεται » (il partira) relève aussi de l’euphémisme, même si dans la philosophie socratique, la mort se conçoit bien comme un détachement du corps et du monde sensible  pour  un voyage vers le monde intelligible.
Cette discrétion se retrouve dans l’évocation du moment même de la mort, rendue ici par le passif du verbe kinšw, « ἐκινήθη » il eut un sursaut, et constatée par une expression très retenue:  » τὰ ὄμματα ἔστησεν » il avait le regard fixe. On remarque également l’importance au propre comme au figuré du voile avec lequel Socrate se couvre la tête (ἐκκαλυψάμενος, après avoir couvert sa tête; ἐνεκεκάλυπτο: il avait recouvert sa tête; ὁ ἄνθρωπος ἐξεκάλυψεν αὐτόν, l’homme lui découvrit la tête).

3) Une mort silencieuse

Là encore, on constate la discrétion de Socrate (et de Platon). Aucun discours personnel, une dernière recommandation faite à Criton, soulignée par l’incise  » ὃ δὴ τελευταῖον ἐφθέγξατο » ce qui vraiment fut sa dernière parole, et c’est tout. Lorsque Criton lui demande s’il veut ajouter quelque chose, Socrate ne répond pas: « Ταῦτα ἐρομένου αὐτοῦ οὐδὲν ἔτι ἀπεκρίνατο ». Alors que ses amis semblent attendre de lui quelque autre conseil ou recommandation, Socrate se tait définitivement.

Lorsqu’il s’adresse à ses amis, Socrate insiste sur l’ εὐφημία, c’est-à-dire en fait le silence. Il reprend ici une théorie pythagoricienne, qui conseille d’observer un grand silence au moment de la mort, car c’est le moment où l’âme se détache du corps et où elle est menacée par la présence de démons qui pourraient chercher à la retenir sur terre. L’emploi du verbe ἀκήκοα (parfait du verbe ἀκούω) renvoie au vocabulaire pythagoricien, les préceptes transmis oralement étant eux mêmes appelés ἀκούσματα. Ainsi la retenue se trouve légitimée par une croyance propre à convaincre l’interlocuteur de Phédon, Echécrate, croyance sans doute issue d’un fond religieux assez largement répandu.

Mort de Caton d’Utique (Guérin Pierre Narcisse), 1797

III Naissance d’une figure mythique

Mais outre cette sobriété, qui fait de la mort de Socrate un moment particulièrement émouvant, d’autres éléments concourent à cette dimension mythique

1) Socrate et ses disciples

Socrate meurt ici entouré de ces amis. Aucune présence familiale, Socrate a renvoyé les siens, et ne restent avec lui que ceux qui ont assisté au dialogue qu’il a mené avec Cébès et Simmias au sujet de l’immortalité de l’âme. Mentionnés au début du récit, ils sont nombreux: Phédon, Criton et son fils, Critobule, Apollodore, Hermogène, Epigène, Eschine, Antisthène, Ctésippe, Ménexène, Phaidondes, Euclide, Terpsion, Simmias et Cébès.

L’affection qu’ils portent à Socrate est visible dans le chagrin qui les affecte, mais on constate aussi que ses paroles ont un grand effet sur eux: Καὶ ἡμεῖς ἀκούσαντες ᾐσχύνθημέν τε καὶ ἐπέσχομεν τοῦ δακρύειν, et nous, après l’avoir entendu, nous eûmes honte, et nous cessâmes de pleurer. Leur réaction est immédiate, et les réprimandes du maître sont particulièrement efficaces, lui qui n’hésite pas à les appeler ironiquement « ὦ θαυμάσιοι » admirables amis. Quant aux dernières paroles de Phédon, elles présentent Socrate, comme τοῦ ἑταίρου, un compagnon, un ami. L’idée d’une communauté est de fait présente tout au long du passage avec la répétition du pronom personnel de la 1ère personne du pluriel: ἡμεῖς, ἡμῖν.

2) Un homme exceptionnel

Le texte s’achève sur les derniers mots de Phédon, qui présente Socrate de manière particulièrement élogieuse: trois superlatifs, ἀρίστου καὶ ἄλλως φρονιμωτάτου καὶ δικαιοτάτου, qui mettent l’accent autant sur l’intelligence de Socrate, que sur ses qualités humaines. Le complément du superlatif: τῶν τότε ὧν ἐπειράθημεν, de ceux dont nous avons alors fait l’expérience, met en avant la mise à l’épreuve même de ces qualités pour justifier de telles affirmations.  L’incise ὡς ἡμεῖς φαῖμεν ἄν, comme nous, nous pourrions le dire,  appuie encore cette idée d’une communauté qui seule a su comprendre et apprécier un homme que sa propre cité a injustement condamné. De fait, le dernier mot du dialogue: δικαιοτάτου résonne comme une violente remise en question de ceux qui l’ont contraint totalement injustement à boire le poison.

Le dieu Asclépios

3) Un homme mystérieux

Mais on peut également remarquer que Socrate conserve dans cette dernière page une part de mystère. Ainsi sa toute dernière parole a plongé dans la perplexité de nombreux commentateurs: « Ὦ Κρίτων, ἔφη, τῷ Ἀσκληπιῷ ὀφείλομεν ἀλεκτρυόνα· ἀλλὰ ἀπόδοτε καὶ μὴ ἀμελήσητε ». Pourquoi cette offrande à Asclépios, pourquoi cette première personne du pluriel, à quoi tout ceci fait-il allusion? Certains, comme le philosophe Nietzsche y ont vu transparaître le pessimisme fondamental du philosophe, remerciant Asclépios, le dieu de la médecine, fils d’Apollon et de Coronis, de l’avoir guéri de la vie. D’autres interprétations rappellent que le culte du dieu s’était transféré d’Epidaure à Athènes en 420 AVJC, et que le coq était considéré comme une puissance apotropaïque, capable de chasser les mauvais démons jugés responsables des maladies. Par son chant au matin, il évoquait la renaissance du jour et s’associait ainsi avec l’image d’un dieu, capable de ressusciter les morts. Loin d’être une vision pessimiste, l’offrande à Asclépios remercierait la divinité de cette nouvelle vie s’offrant désormais au philosophe.

Ainsi, on le voit, la dernière parole concourt au mystère même de Socrate. En mourant, il conserve un aspect insaisissable, qui n’est pas sans rappeler toutes les images surprenantes que Platon a utilisées pour essayer de cerner sa personnalité et l’étrange effet qu’il produisait sur ses interlocuteurs.

Mort de Sénèque, Pierre Paul Rubens,  (1577-1640)

Conclusion

Cette page est bien sûr très célèbre et elle a suscité une longue postérité, autant littéraire que picturale. Le courage et la fermeté dont fait preuve Socrate se retrouvent dans les suicides des philosophes stoïciens, Caton d’Utique ou Sénèque. La légende veut qu’avant de se jeter sur son épée, Caton à Thapsus en 46 av.JC aurait relu le Phédon de Platon. Quant à Sénèque qui reçut l’ordre de mourir en 65 après JC, faussement accusé d’avoir comploté contre l’empereur Néron, il montra également la force de sa volonté. De nombreux tableaux représentent cette mort tout à la fois héroïque et sereine, et dessine l’image mythique du philosophe, l’homme capable d’affronter la mort presque avec détachement. « Que philosopher, c’est apprendre à mourir », comme le souligne Montaigne, dont le modèle incontestable reste Socrate.

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