06 Mai
2012

Grec: Hécube, exodos, 1256-1284, commentaire

Euripide, Hécube

Les prophéties de Polymestor

vers 1256 à 1284

Introduction

Hécube s’est donc vengée de Polymestor en tuant ses enfants et en lui crevant les yeux. Dans l’échange qui vient d’opposer les deux personnages, au cours duquel Polymestor essaie de faire passer le meurtre de Polydore comme un acte en faveur des Grecs,  Agamemnon donne raison à Hécube, en considérant que cet assassinat  était un acte criminel motivé seulement par l’appât du gain, et que le roi thrace doit en supporter maintenant les conséquences. Il n’y a donc plus aucun enjeu dans la tragédie: il s’agit du dénouement final, de la dernière partie de l’exodos (la sortie du choeur). Mais en même temps, nous restons dans un registre tragique, il ne s’agit pas du tout d’un happy end où le méchant est puni de ses actes, à la satisfaction de tous. De quelle manière Euripide rend-il ici sensible la désolation propre à la tragédie?

Cassandre prédisant la mort d’Agamemnon

Agamemnon de Sénèque, mise en scène Denis Marleau, Comédie française, 2011

I La fin d’une tragédie

1) Les derniers mots de la pièce annoncent le départ des bateaux: la halte effectuée sur la côte de Chersonèse est achevée. Elle laisse cependant derrière elle un nombre important de morts:

Polydore, dont on a vu tout à la fois le fantôme et le cadavre, Polyxène, que l’on a vu mourir au cours de la tragédie, les enfants de Polymestor, qui ont été tués également (peut-être les représentations les faisaient apparaître en personnages muets aux côtés de leur père, lors de sa première entrevue avec Hécube). Le spectateur a aussi vu revenir sur scène le roi thrace avec les yeux crevés. La tragédie, synonyme de mort et de désolation, respecte ici sa réputation.

2) La violence de l’acte d’Hécube inscrit également la fin de la pièce dans l’ordre tragique: le spectateur reste choqué par le fait que la vieille reine n’ait pas hésité à mettre à mort des enfants, alors qu’elle-même se revendiquait avant tout comme une mère. La tragédie s’achève donc sur cette impression de malaise, sans que le spectateur ait l’impression que justice ait été faite. Dans ce passage, l’opposition qui est établie par Euripide entre τιμωρουμένην, vers 1258 (se venger) et σοῦ γέ μοι δόντος δίκην, 1274 (être puni: on reconnaît le terme de δίκη, la justice) le montre clairement: si Hécube a le sentiment d’avoir rendu justice, le spectateur comprend qu’en réalité elle a donné libre cours à sa vengeance.

De plus, l’emploi du verbe χαίρειν reste pour le spectateur un peu choquant par son excès même: Polymestor souligne la joie d’Hécube:

Χαίρεις ὑβρίζουσ’ εἰς ἔμ’, ὦ πανοῦργε σύ; (vers 1257):Tu te réjouis de m’outrager, misérable que tu es?

Et la reine elle-même en convient, voire affirme que c’est là une attitude tout à fait normale:

Οὐ γάρ με χαίρειν χρή σε τιμωρουμένην; (vers 1258): ne dois-je pas en effet me réjouir de me venger de toi?.

3) Enfin, la fin de toute tragédie est généralement le moment de la déploration. On le voit ici avec les paroles de Polymestor:

Οἴμοι τέκνων τῶνδ’ ὀμμάτων τ’ ἐμῶν, τάλας. (vers 1255) Hélas, malheureux que je suis à cause de ces enfants, et des yeux que j’ai perdus.

Les termes comme Οἴμοι , ou l’adjectif τάλας relèvent de la plainte devant le malheur accompli.

De même, le verbe Ἀλγέ-ω est employé à trois reprises dans cet extrait, et concerne chaque personnage:

Ἀλγεῖς· (vers 1256): Hécube à Polymestor: Tu souffres?

Ἦ ‘μὲ παιδὸς οὐκ ἀλγεῖν δοκεῖς; (vers 1256) Ne penses-tu pas que je souffre à cause de mon enfant?: Hécube parlant d’elle-même.

Ἀλγεῖς ἀκούων; (vers 1283) Tu souffres en m’écoutant? Polymestor en parlant d’Agamemnon.

II La continuité du malheur

Mais ce qui va accentuer l’impression tragique de cette fin, c’est le sentiment que rien n’est terminé, que malheurs et violences vont continuer à s’enchaîner encore.

1) Ainsi l’affrontement entre Hécube et Polymestor ne semble pas cesser: l’emploi systématique de la stichomythie donne une grande vivacité à cette dernière page, et si la violence reste verbale entre les deux personnages, les menaces deviennent physiques avec l’intervention d’Agamemnon dans le dialogue:

Οὐχ ἕλξετ’ αὐτόν, δμῶες, ἐκποδὼν βίᾳ; (vers 1282): Esclaves, traînez-le hors d’ici de force!

Οὐκ ἐφέξετε στόμα; (vers 1283) Ne lui fermerez vous pas la bouche!

2) Les prophéties de Polymestor contribuent bien sûr à insister sur cette impression de malédiction qui perdure sur chacun des personnages. A cet égard, Euripide mêle très habilement innovation et tradition:

Καὶ σήν γ’ ἀνάγκη παῖδα Κασάνδραν θανεῖν. (vers 1275) Et il faut que ta fille Cassandre meure.

La mort de Cassandre et celle d’Agamemnon, annoncée au vers 1279 s’inscrivent dans la tradition depuis l’Odyssée et les poètes tragiques. Cependant la transformation d’Hécube en chienne et sa mort apparaissent pour la première fois avec Euripide.:

Κύων γενήσῃ πύρσ’ ἔχουσα δέργματα (vers 1265): tu deviendras une chienne, avec un regard de feu.

Traditionnellement, les déesses qui sont associées à des chiennes sont les Erynies, les déesses de la vengeance, qui poursuivent les coupables qui n’ont pas été punis. Hécube est ainsi considérée comme exemplaire dans la vengeance et la plainte. Le poète tragique évoque alors comme lieu de sa mort le cap de Kynossema, en Thrace (littéralement le tombeau ou le signal de la Chienne). Ce  jeu sur des deux sens possibles de σῆμα se retrouve dans le texte, puisque Polymestor prend soin de préciser:

Κυνὸς ταλαίνης σῆμα, ναυτίλοις τέκμαρ (vers 1273), le tombeau de la misérable chienne, signal pour les marins.

Euripide utilise ainsi une donnée géographique dont il explique l’origine par une référence mythologique, que sans doute il est lui-même en train d’élaborer. Quoi qu’il en soit, cela appuie cette impression de continuité: la tragédie n’est pas terminée, elle se poursuivra ailleurs.

3) Ce qui appuie cette sensation, c’est aussi la multiplication dans cet exodos de termes proprement tragiques:

* la mort avec Θανοῦσα au vers 1270 et 1271; θανεῖν au vers 1275; Κτενεῖ  au vers 1277, elle la tuera; Κτεῖν’ au vers 1281, tue moi (impératif).

* la violence avec βιαίων, au vers 1262 l’adjectif forcé, contraint par la force et βίᾳ au vers 1282, par force.

* et surtout deux termes très caractéristiques: ὑβρίζουσ’ au vers 1257, outrageant (le terme d’ hubris est explicite), et ἀνάγκη (vers 1275) il est nécessaire. Noter que ce même terme sera le dernier mot de la pièce. De ce point de vue, le geste d’Hécube au vers 1276 (Ἀπέπτυσ’, j’ai craché), tout autant que le déni d’Agamemnon, accusant Polymestor de “folie” au vers 1280 (μαίνῃ, tu délires) ne serviront à rien. On reste dans l’ordre du destin: εἴρηται γάρ, vers 1284, Cela a été dit.

Tout semble en place pour que perdure l’atmosphère tragique.

Clytemnestre tuant Cassandre

III L’intertextualité

La tradition voudrait qu’Euripide ait été un lettré, et qu’il se soit constitué au fil du temps une bibliothèque personnelle, ce qui était tout à fait exceptionnel. C’est sans doute une légende, mais il est sûr que le texte ici joue avec de très nombreuses références.

1)  Polymestor devenu aveugle acquiert un pouvoir de divination qui lui est accordé par Dionysos:

Ὁ Θρῃξὶ μάντις εἶπε Διόνυσος τάδε.(vers 1267): le devin des Thraces, Dionysos m’a dit cela.

Il existait d’après Hérodote, l’historien du début du V siècle, un sanctuaire oraculaire très important en Thrace, sanctuaire consacré à Dionysos. Mais l’aveugle qui prophétise renvoie aussi à Tirésias, et les yeux crevés font surgir le personnage d’Oedipe. On ne sait pas exactement à quelle date a été composée la pièce de Sophocle, Oedipe-roi, les critiques évoquant une période qui va de 430 à 420 (Hécube est de 424). On ne peut donc rien affirmer avec certitude à propos de la pièce de Sophocle, mais les données mythologiques sont en revanche avérées. D’autant que comme tous les devins tragiques, Polymestor n’est pas cru.

2) Le départ des bateaux enfin possible après la mort de Polyxène (départ qu’évoquent les derniers vers de l’exodos) fait écho au premier sacrifice qui a rendu possible l’expédition de Troie, celui d’Iphigénie. Ce n’est qu’en 406 qu’Euripide consacrera une tragédie à ce sujet, mais le sujet avait déjà été traité par d’autres (Sophocle avait écrit une Iphigénie, aujourd’hui perdue).

3) Mais c’est bien sûr la figure de Clytemnestre qui appelle le souvenir d’Eschyle et de sa trilogie (Agamemnon, les Choéphores, les Euménides). Le détail du bain meurtrier (φόνια λουτρά vers 1281), renvoie au piège dans lequel tombe Agamemnon, et la mention de la hache (πέλεκυν ἐξάρασ’ ἄνω vers 1279 levant haut la hache) à la violence extrême de cet assassinat. L’emploi du terme οἰκουρὸς (gardienne de la maison) au vers 1277 est un souvenir de plusieurs autres termes utilisés par Eschyle, qui tous tendent à présenter Clytemnestre comme gardienne de la maison. Remarquez aussi dans la note proposée par les éditions Hatier Belles Lettres que la reine est également qualifiée de “chienne de garde”. On retrouve là l’image animale associée à l’extrême violence de la vengeance: Clytemnestre tout comme Hécube sont bien des héroïnes tragiques, caractérisées par l’hybris.

Euripide, musée du Louvre
Conclusion
Si la pièce d’Euripide s’achève bien sur le paysage de désolation habituel dans la tragédie, elle dépasse cette seule image: les prophéties de Polymestor, et le jeu de références qu’elles suscitent annoncent une suite: la violence de la prise de Troie appellent à d’autres violences. sans doute est-ce un message que dans le contexte politique athénien des années 430-420, qui voit le début de la guerre du Péloponèse, Euripide souhaitait faire parvenir à ses contemporains.

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