02 Déc
2012

Latin (terminales): Le sacrifice d’Iphigénie

Lucrèce, De Rerum Narura

Livre I , vers 80 à 101 Le sacrifice d’Iphigénie.

Iphigénie à Aulis, mise en scène Ariane Mnouchkine, Théâtre du Soleil, 1990

 Introduction :

Le passage qui suit directement l’éloge d’Epicure est un passage célèbre qui évoque le sacrifice d’Iphigénie, comme exemple même de la violence qu’entraînent les fausses croyances religieuses. L’évocation du sacrifice dans sa réalité concrète permet à Lucrèce de nous présenter un tableau dans lequel la faiblesse de la jeune fille opposée à la barbarie des guerriers suscite chez le lecteur pitié et terreur.

I La dénonciation de la religion :

 1) Le texte se présente tout d’abord comme la réponse à une objection possible de la part du destinataire du poème, Memnius (homme politique peu scrupuleux, d’abord partisan de Pompée, puis de César, condamné pour brigue électorale et condamné à l’exil à Athènes. Par ailleurs cultivé, protecteur des nouveaux poètes romains, amateur de littérature grecque : de fait, le choix de Memnius comme destinataire de son œuvre par Lucrèce continue de poser de nombreuses questions).

Mais utilisation de la première personne : « vereor ne » et de la seconde : « tu forte rearis » : inscription du texte dans une volonté pédagogique forte : balayer les préjugés qui peuvent s’attacher à l’épicurisme, et empêcher Memnius de continuer son étude de la doctrine (vocabulaire du chemin : « inire »,  « indugredi viam »).

Ces préjugés contre l’épicurisme mettent en jeu « impia rationis elementa » et « viam sceleris ».

2) Mais il est clair que Lucrèce ne choisit pas de réfuter, mais d’attaquer : sa volonté est celle d’un retournement absolu :la religion est accusée à son tour :

*Valeur forte de l’opposition : « Quod contra ».

*Utilisation de termes qui accentuent et appuient les horreurs commises par la religion : « saepius » plus souvent ; « tantum malorum » : tant de maux (vers 22)

*Emploi de verbes au parfait : « peperit » (vers 6) ; « potuit » (vers 22) :ces crimes sont présentés comme historiques (il en est de même pour le sacrifice d’Iphigénie : le choix du parfait tout au long du passage ( Premier emploi : « turparunt »)permet d’inscrire l’événement dans un passé irréfutable, et non dans une légende mythologique dont l’interprétation devrait rester symbolique.

*L’utilisation du chiasme permet de mettre en valeur ce retournement :

Attaques contre l’épicurisme : « impia élémenta…viam sceleris »(vers 2 et 3)

Crimes de la religion : « scelerosa atque impia facta » (vers 6).

 3) Cependant Lucrèce établit clairement la distinction religion/ dieux eux-mêmes : c’est la responsabilité des hommes qu’il met en cause, dès lors que ceux-ci prétendent interpréter les volontés divines : ainsi la responsabilité du sacrifice est attribué « Ductores Danaum delecti » et ce sacrifice est considéré comme un sacrilège même : « turparunt aram Triviai », « foede » : le verbe et l’adverbe insistent sur la souillure infligée. En aucun cas, la déesse Artémis n’est mise en cause.

De même, le verbe 21 « ut classi daretur felix faustusque exitus » utilise deux adjectifs dont la connotation religieuse est évidente (et soulignée par l’allitération en f), mais la formulation passive « daretur », sans complément d’agent exprimé présente ce souhait comme pure superstition, sans fondement.

 

Fresque retrouvée à Pompei dans la maison du poète tragique. Inspirée par un tableau du peintre Timanthe.

 Cette fresque met en évidence la violence de la scène: Ulysse et Diomède entraînent Iphigénie de force vers le sacrifice. Agamemnon se cache la tête sous un voile et n’ose regarder la scène. Calchas (le vieillard barbu sur la droite) lui-même semble hésiter. Cependant l’apparition dans le ciel accompagnée de la biche présage l’intervention de la déesse et la substitution de l’animal à la jeune fille. Ainsi la divinité est finalement dégagée de toute responsabilité sanglante vis à vis d’Iphigénie

II L’évocation du sacrifice

 1)Dès l’antiquité, le sacrifice d’Iphigénie a été ressenti comme scandaleux. Si certains comme Eschyle dans Agamemnon ont choisi une description des plus violentes, d’autres auteurs ont cherché à atténuer cette horreur, et pour ce faire ont proposé diverses solutions, comme la substitution au dernier moment d’une biche à Iphigénie par une intervention surnaturelle d’ Artémis (C’est la tradition d’Iphigénie transportée en Tauride, comme prêtresse d’un temple consacré à la déesse), ou comme le sacrifice volontaire de la jeune fille décidée à offrir sa vie pour sauver la Grèce (c’est par exemple la version d’Euripide dans sa dernière tragédie, Iphigénie à Aulis).

Lucrèce ici choisit la version la plus violente : la jeune fille immolée contre son gré, amenée à Aulis sous le prétexte d’un mariage avec Achille, et finalement abandonnée aux mains des sacrificateurs, seule et sans défense.

2) De fait, Lucrèce évoque ici un tableau, qui isole la jeune fille au centre de l’image, en insistant tout d’abord sur les détails précis qui l’identifie en tant que victime : les bandelettes « infusa circumdata comptus virgineos profusa est », et en donnent une image très pathétique « virgineos comptus », « ex utraque malarum » (évocation d’un visage virginal et enfantin).

Il évoque ensuite le regard d’Iphigénie qui découvre ce qui se passe et comprend ce qui l’attend : son regard s’élargit progressivement : elle, son père « maestum parentem », « propter hunc ministros », « cives » la foule ; les verbes lui apprennent la vérité : « adstare », se tenir debout,  « celare ferrum » (noter le choix de la métonymie qui met en valeur l’éclat et la dureté du métal), « effundere lacrimas ».

La mise en valeur du verbe « sensit » au début du vers 11 restitue la rapidité avec laquelle Iphigénie voit tous ces éléments et comprend d’instinct ce qui l’attend : c’est cette prise de conscience que Lucrèce donne à voir au lecteur, et toute l’horreur du sacrifice se lit dans ce moment.

3) Mais le poète déploie aussi largement la gamme du pathétique, d’abord en jouant de l’opposition entre le sort promis à Iphigénie (la joie du mariage), et la réalité de ce qui l’attend (la mise à mort) :

 Virgineos

Solemni more sacrorum perfecto  comitari claro hymemaeo

Casta

Nubendi tempore in ipso

 Inceste

Hostia maesta

Mactatu parentis (noter les allitérations et les assonances)

Ensuite, en accentuant le contraste entre la fragilité et la solitude d’Iphigénie entourée de la foule des guerriers décidés à la tuer.

 Sa faiblesse est traduite par son attitude : l’impossibilité même de parler :« Muta metu » (paronomase), le glissement au sol, à la fois attitude de peur et de prière : « petebat terram », « submissa genibus ». (noter l’imparfait qui fait durer la chute elle-même)

Les adjectifs « tremibunda » et « miserae » insistent sur son impuissance, et les verbes au passif achèvent de la représenter comme une pure victime : « sublata », « deducta est ».

 En face, sont présentés : « ductores danaum delecti » : l’allitération en d appuie la notion de force, tout autant que l’utilisation d’un génitif archaïque : « Danaum ». L’évocation des « virum manibus » image de manière très précise toute la violence infligée à Iphigénie.

Agamemnon n’est pas épargné non plus ; Si Lucrèce lui concède l’adjectif « maestum », la précision des vers 14 et 15 , sans doute un souvenir de la prière d’Iphigénie dans la tragédie d’Euripide, montre à quel point il a renié tout souvenir paternel (et ce, malgré l’allitération qui l’associait à sa fille : « patrio princeps ») pour la livrer à la mort. Ce vers se termine de fait par le terme de « rex », dont on connaît la valeur péjorative en latin.

 Après une telle évocation, Lucrèce conclut en une brève vérité générale présentée sous une forme exclamative : « tantum religio potuit suadere malorum ».

 Conclusion :

 Un très beau texte qui propose une évocation à la fois émouvante et forte du sacrifice sans doute le plus célèbre de l’Antiquité. En même temps, une dénonciation incontestable du fanatisme et des superstitions parmi les plus répandues (la mise à mort d’un individu pour obtenir le succès d’une entreprise difficile).

A mettre en relation avec une fresque célèbre de Pompei, où l’on voit effectivement Iphigénie soulevée de terre et conduite à la mort malgré elle, mais où l’apparition d’Artémis dans le ciel laisse présager une meilleure issue que celle livrée par Lucrèce.

Dans cette représentation (un vase en provenance d’Apulie conservé au British Museum), le sacrificateur est ici Agamemnon, reconnaissable au sceptre qu’il porte. Apollon et Artémis sont figurés au dessus de la scène, comme figures protectrices. Le peintre de ce vase a choisi ici une représentation clairement inspirée d’Euripide, représentation qui s’oppose absolument à la version précédente: Ici Iphigénie, debout, va d’elle-même vers l’autel, prête au sacrifice, ainsi que le fait l’héroïne d’Euripide qui affirme accepter la mort au nom de la lutte nécessaire des Grecs contre les Barbares (l’expédition vers Troie). La biche figurée derrière elle comme une sorte de double annonce le miracle du dénouement.

 (Image extraite de l’ouvrage de Louis Séchan, Etude sur la tragédie grecque dans ses rapports avec la céramique, Honoré Champion, 1926)

Textes complémentaires

I Eschyle, Agamemnon

 Le Chœur : Alors, le Chef, l’aîné des Atréides, parla ainsi : il y a un danger terrible à ne point obéir, mais il est terrible aussi de tuer cette enfant, ornement de mes demeures, de souiller mes mains paternelles du sang de la vierge égorgée devant l’autel. Malheurs des deux côtés! Comment pourrais-je abandonner la flotte et mes alliés? Il leur est permis de désirer que ce sacrifice, le sang d’une vierge, apaise les vents et la colère de la Déesse, car tout serait pour le mieux.

 Ayant ainsi soumis son esprit au joug de la nécessité, changeant de dessein, sans pitié, furieux, impie, il prit la résolution d’agir jusqu’au bout. Ainsi, la démence, misérable conseillère, source de la discorde, rend les mortels plus audacieux. Et il osa égorger sa fille afin de dégager ses nefs et de poursuivre une guerre entreprise pour une femme.

 Et les chefs, avides de combats, n’écoutèrent ni les prières de la vierge, ni ses tendres supplications à son père, et ils ne furent point touchés de sa jeunesse. Et le père ordonna aux sacrificateurs, après l’invocation, d’étendre la jeune fille sur l’autel, comme une chèvre, enveloppée de ses vêtements et la tête pendante, et de comprimer sa belle bouche, afin d’étouffer ses imprécations funestes contre sa famille.

 Mais, tandis qu’elle versait sur la terre son sang couleur de safran, d’un trait de ses yeux elle saisit de pitié les sacrificateurs, belle comme dans les peintures, et voulant leur parler, ainsi qu’elle avait souvent charme de ses douces paroles les riches festins paternels, quand, chaste et vierge, elle honorait de sa voix la vie trois fois heureuse de son cher père.

II Euripide, Iphigénie à Aulis

Prière d’Iphigénie

 Si j’avais, ô mon père, la voix d’Orphée, pour gagner les coeurs en chantant, pour me faire suivre des rochers et attendrir par mes paroles qui je voudrais, c’est à ce moyen que j’aurais recours. Mais, pour toute science, je t’apporte mes larmes : c’est tout ce que je puis. Le rameau de suppliante que je dépose à tes pieds, c’est moi-même, c’est le faible corps que celle-ci a mis au monde pour toi. Ne me fais pas mourir avant le temps : la lumière est si douce! ne me force pas de voir les ténèbres souterraines. Je suis la première qui t’aie appelé père, que tu aies appelée ta fille; la première, assise avec abandon sur tes genoux, je t’ai donné et j’ai reçu de toi de tendres caresses. Et tu me disais alors : “Te verrai-je, ma fille, heureuse au foyer d’un époux, vivre et briller dans un rang digne de moi?” Et je te répondais, suspendue à ton cou, pressant ta barbe, que ma main touche encore : « Et moi, que ferai-je pour toi? pourrai-je offrir à ta vieillesse, ô mon père, la douce hospitalité de ma maison, et te rendre les peines, les tendres soins que t’a coûtés mon enfance? » J’ai gardé le souvenir de ces paroles; mais toi, tu les as oubliées, et tu veux me faire mourir. Oh! non, par Pélops, par Atrée, ton père, par cette mère qui m’a jadis enfantée dans la douleur, et qui pour la deuxième fois aujourd’hui souffre pour moi la même torture! Suis-je pour quelque chose dans les amours de Pâris et d’Hélène? et parce que ce Pâris est venu en Grèce, faut-il donc que je meure, ô mon père? Tourne les yeux vers moi : donne-moi un regard et un baiser, pour que j’emporte au moins ce souvenir de toi en mourant, si tu ne te laisses pas fléchir par mes prières. Et toi, mon frère, tu n’es encore qu’un faible soutien pour ceux qui t’aiment; pleure cependant avec moi, et supplie notre père de ne pas faire mourir ta soeur : les petits enfants eux-mêmes ont quelque sentiment de nos misères. Vois comme, sans parler, il t’implore, ô mon père. Eh bien! épargne-moi : pitié pour ma vie ! Oui, par ce menton que je touche, nous t’en supplions, nous deux que tu aimes, lui, petit oiseau encore, et moi déjà grande. Je résume ma prière en ce seul mot, plus fort que tout ce qu’on pourrait dire : la lumière est bien douce à voir, la nuit souterraine ne l’est pas. Insensé qui souhaite de mourir! Mieux vaut une misérable vie qu’une mort glorieuse.

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