09 Mar
2014

Suétone, Vie de Néron: l’enfance de Néron

Traduction du passage (VI de « Ejusdem futurae infelicitatis… » à « frustra requisiit »)

Un signe évident du malheur futur du même homme se manifesta le jour lustral. Car Caius César, alors que sa soeur lui demandait de donner à l’enfant le nom qu’il voulait, regardant Claude, son oncle, par lequel Néron fut adopté, celui-ci bientôt empereur, dit qu’il lui donnait son nom, mais lui-même n’agissait pas sérieusement, mais par jeu, tandis qu’Agrippine rejetait aussi ce nom, parce qu’alors Claude était l’objet des moqueries de la cour. A l’âge de trois ans, il perdit son père. Héritier de celui-ci pour un tiers, il ne reçut pas même cette part intégrale, tous les biens ayant été saisi par Gaius, cohéritier. Et sa mère ayant été bientôt exilée, presque pauvre et nécessiteux il fut élévé chez Lepida, sa tante sous l’autorité de deux pédagogues, un danseur et un barbier. Mais quand Claude obtint l’empire, non seulement il récupéra les richesses de son père, mais il s’enrichit de l’héritage de Crispus Passinus, son beau-père. De plus la reconnaissance et la puissance de sa mère rappelée et restituée s’épanouirent au point que se répandait dans la foule que des hommes avaient été envoyés par Messaline, la femme de Claude pour l’étrangler pendant sa sieste, comme étant le rival de Britannicus. S’ajouta l’histoire que ces mêmes hommes s’étaient enfuis, terrifiés, tandis qu’un serpent sortait de l’oreiller. Cette histoire est née, lorsque la dépouille d’un serpent a été trouvée dans son lit, autour de l’oreiller. Dépouille que sur la volonté de sa mère il a portée assez longtemps, au bras droit, incluse dans un bracelet en or. Enfin, par aversion de la mémoire de sa mère il le rejeta, et à nouveau à ses derniers moments il le chercha en vain.

Neron_jeune

Statue d’enfant, dit « Néron jeune », Empereur romain (règne 58-68), Ier siècle
                          Musée du Louvre

Commentaire

On s’accorde à dire que Suétone, né aux environs de 70, put rédiger la Vie des Douze Césars grâce au poste qu’il a occupé à partir de 117 à la cour de l’empereur Hadrien. Comme chef de la correspondance impériale, il avait un accès direct aux archives, qui ont nourri ainsi son travail, alors même qu’il écrivait bien après la mort de Néron survenue en 68. Ses biographies, composées selon les codes de l’éloge funèbre commencent  toujours par évoquer les ancêtres avant d’envisager la naissance du personnage. Avec la famille des Ahenobarbi, Suétone a déjà suggéré un certain nombre de tares originelles: cruauté, orgueil, cupidité, goût pour les spectacles. La naissance de Néron et ses premières années nous sont ici présentées dans la continuité : nombreux sont les indices qui annoncent la destinée future du dernier Julio-Claudien.

I La méthode de Suétone

  • Des renseignements exacts:

Suétone fournit dans son récit des renseignements extrêmement précis: Néron est ainsi né 1e 15 décembre 37, huit mois après  la mort  de Tibère, sous le règne de Caligula, qui se trouve être son oncle. Son père Domitius Ahénobarbus est mort en 40: « Trimulus patrem amisit« . Sa mère, Agrippine a été exilée (« matre etiam relegata« ) et il a alors été élevé par sa tante paternelle, Domitia Lepida. Il a été adopté par l’empereur Claude, il a pu ainsi récupérer sa fortune, voire celle de son beau-père, le second mari d’Agrippine, Crispus Passinus.

  • Des anecdotes

Le texte ici proposé raconte deux anecdotes: la première a lieu le jour de la purification (« lustrico die« ), le jour où son nom est donné à l’enfant qui vient de naître. Elle met en scène trois personnages, Caligula, Claude, Agrippine et elle nous est rapportée comme « réelle »: l’emploi du parfait « dixit« le montre clairement. Pour l’historien, cet événement est un signe « futurae félicitatis signum evidens« .

La seconde en revanche est clairement mise en doute: « ut emanaret in vulgos » (17), « additum fabulae«  (19), « fabula » (21). De fait, Suétone cherche une explication à ce qui lui apparaît comme une fable qui s’est répandue faussement: « fabula exorta est« . Et il renvoie le lecteur à la précision d’un objet: le bracelet « armilla » que Néron a porté pendant un certain temps.

Suétone se présente donc comme soucieux de rapporter des faits objectivement, soit qu’il s’agisse d’informations vérifiables, soit qu’il s’agisse d’éléments plus discutables que lui-même envisage avec méfiance, mais qu’il relate malgré tout puisqu’ils ont été jugés vrais en leur temps. Cependant les choix qu’il fait semblent révélateurs .

Agrippine

Agrippine, Musée du Louvre

II Un avenir incertain

Le choix des événements rapportés ici par Suétone mettent surtout en évidence les manques qu’a dû supporter Néron, ainsi que la manière dont sa mère a fini par l’instrumentaliser.

  • L’anecdote du “lustrico die”: une absence de nom

Premier problème: la difficulté pour donner un nom à l’enfant. La plaisanterie faite par Caligula met en évidence le peu de cas qui est fait de l’enfant lui-même. C’est d’autant plus surprenant que d’après ce que nous a dit Suétone plus haut, tous les enfants de la famille Ahenobarbus sont obligatoirement appelés Lucius ou Gnaius. La question de la nomination ne devrait donc pas se poser.

Le refus d’Agrippine “aspernante Agrippina” est d’autant plus intéressant qu’au final, Claude adoptera Néron, une fois devenu empereur. Lucius Domitius Ahenobarbus  devient alors Tiberius Claudius Nero. Notons au passage que si Claude est méprisé en tant qu’individu, la famille à laquelle il appartient, Les Claudii est largement au dessus de celle des Ahenobarbi.

  • Une absence d’éducation

Deuxième absence dans l’existence de Néron: celle d’une famille et d’une éducation. Son père meurt alors qu’il est âgé de trois ans “trimulus” et sa mère est exilée. Au passage, Suétone suggère que les deux événements se sont succédé chronologiquement, alors qu’Agrippine a été exilée en 39 et que Lucius Domitius Ahenobarbus  est mort en 40. Toujours est-il que Néron est recueilli par sa tante paternelle, Domitia Lepida, la cadette, qui confie sa première éducation à deux esclaves, “sub duobus paedagogis saltatore atque tonsore”, l’emploi de la préposition “sub” témoigne de la soumission de l’enfant à ces deux maîtres. La mention du “danseur” est peut-être pour l’historien une explication du goût de Néron pour les spectacles.

  • L’anecdote du serpent: une manipulation?

L’anecdote rapportée au sujet du serpent évoque l’histoire d’Héraclès étouffant dans ses bras les deux serpents envoyés par Héra. Elle semble donc favorable à Néron et annoncer un avenir prometteur. Suétone prend bien soin cependant de dénoncer cette anecdote: le terme “fabula “ est repris deux fois et l’historien prend soin d’expliquer comment est née cette histoire. De fait, on passe de “draco” (dragon, serpent) à “serpens” (serpent). On descend nettement dans le merveilleux. L’anecdote par ailleurs place Néron sous le signe du serpent, animal peu sympathique, évoquant la dissimulation.

Cependant enfermer la dépouille du serpent dans un bracelet en or (“aureae armillae”) témoigne de la volonté d’Agrippine de célébrer l’événement, de le présenter sous un jour exceptionnel, comme si l’enfant avait été miraculeusement protégé. Ce faisant, on peut penser qu’Agrippine cherche à faire admettre à tous que son fils est promis à un destin exceptionnel.

Dès lors, il est clair que le destin de Néron est avant tout lié à l’environnement qui est le sien, et en matière d’ambition, de cruauté et d’avidité tous ceux qui l’entourent ici  sont particulièrement marqués.

hercule étouffant les serpents

Hercule étouffant les serpents envoyés par Héra

Epoque Renaissance, musée d’Arezzo

III La famille impériale

Ainsi, lors de la cérémonie lustrale, il ne cite que trois personnages: Caligula, Claude et Agrippine, c’est-à-dire la « famille impériale », les trois acteurs principaux qui conduiront Néron à l’empire. Le père de Néron, Domitius Ahénobarbus ne semble pas présent. Au delà de la nomination de Néron, Suétone joue sur la mention de personnages dont le lecteur connaît déjà la réputation.

  • La cruauté et l’ambition: Caligula et Agrippine

De fait, il est associé dès sa naissance à Tibère dont la réputation de cruauté et de méfiance a déjà été mise en valeur par l’historien. Caligula et Agrippine sont également connus pour leur violence et leur goût du pouvoir. En 39, Caligula exile sa soeur  l’accusant de complot. Après la mort de celui-ci, en 41 Claude lui succède, rappelle Agrippine, l’épouse en 49 et adopte Néron en 50. La suite est connue: Agrippine empoisonne Claude en 54.

Le frère et la soeur sont présentés ici dans une attitude de défi: Caligula semble se moquer de sa soeur en lui proposant le nom de Claude, et les deux ont le même mépris pour Claude, leur oncle: “neque serio sed per jocum”, “aspernante Agrippina”. La précision apportée par Suétone: “tum Claudius inter ludibria aulae erat” rend encore plus invraisemblable son accession à l’empire, évoquée quelques lignes plus loin “Claudio imperium adepto”.

Quant à la mention de Domitia Lepida, la cadette, (-10; 54) la tante qui recueilli Néron dans son enfance, elle est d’autant plus marquante que mère de Messaline, la première épouse de Claude, elle a voulu s’opposer à l’emprise de plus en plus marquée d’Agrippine sur Claude, ce qui lui a valu d’être accusée de complot contre l’empereur: Agrippine l’a ainsi fait mettre à mort et Néron lui-même pour plaire à sa mère n’a pas hésité à accuser celle qui l’avait élevé (voir VII: Amitam autem Lepidam ream testimoni coram afflixit gratificans matri, a qua rea premebatur. Il accabla publiquement de son témoignage sa tante Lepida, pour plaire à Agrippine qui la poursuivait en justice).

L’importance qu’Agrippine a prise auprès de Claude jusqu’à son mariage  est évoquée par deux expressions “gratia” et “potentia” avec l’emploi métaphorique du verbe “floruit”. La mention de Messaline suggère les jalousies au sein de la cour, et la qualification de Néron comme rival de Britannicus (“aemulum Britannici”) est une réalité qui coûtera la vie au jeune homme.

Quant à l’anecdote du bracelet, il permet d’évoquer les relations ambivalentes de la mère et du fils: “taedio maternae memoriae” est déjà une annonce de la mort d’Agrippine, tandis que la dernière partie de la phrase “extremis suis rebus” présente les derniers moments de Néron, regrettant la protection perdue de celle qui lui fait gagner le pouvoir impérial.

  • La cupidité: Crispus Passienus, Domitia Lepida

Dès les premières années, il est question d’argent: Néron est dépouillé de son héritage à cause de l’avidité de son propre oncle: “correptis per coheredem Gaium bonis”. La double mention “inops atque egens” présente un personnage assez pitoyable dans la mesure où il s’agit de la spoliation d’un enfant de trois ans.

Cependant la phrase suivante rétablit Néron dans sa fortune légitime, et Suétone évoque également les biens qu’il reçoit de son beau-père, Crispus Passienus, un personnage extrêmement riche qui meurt en 47 et dont la mort est attribuée à Agrippine. De fait le personnage se trouvait avoir d’abord été marié à Domitia Lepida, l’aînée (-19; 59) la tante de Néron, la belle-soeur d’Agrippine. Claude impose le divorce au couple afin de permettre à sa nièce Agrippine en 41 de faire un riche mariage. Néron fera mettre à mort sa tante, afin de s’emparer de sa fortune, et Suétone le rapporte au paragraphe 34:

“À ce parricide, Néron joignit le meurtre de sa tante. Il lui rendit visite pendant une maladie d’entrailles qui la retenait au lit. Selon l’usage des personnes âgées, elle lui passa la main sur la barbe, et dit en le caressant: « Quand j’aurai vu tomber cette barbe, j’aurai assez vécu. » Néron se tourna vers ceux qui l’accompagnaient, et dit comme en plaisantant qu’il allait se la faire abattre sur-le-champ; puis il ordonna aux médecins de purger violemment la malade. Elle n’était pas encore morte qu’il s’empara de ses biens; et, pour n’en rien perdre, il supprima son testament”.

Conclusion

Ainsi dès sa naissance, Néron nous apparaît livré à lui-même, dans un environnement familial qui voit s’affronter les membres d’une même famille. Si son hérédité apparaissait déjà lourde à porter, il est ici avant tout considéré comme un pion: il n’intéresse personne pour lui-même, mais il appartient à la famille impériale, il peut prétendre à l’empire et c’est bien ainsi que sa mère l’utilise. Tout semble déjà en place pour la suite à venir. Suétone relit ainsi l’enfance de Néron, à la lumière de ce qui est arrivé ensuite, en sélectionnant les éléments qui préfigurent l’avenir.

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