l'atelier pédagogique

l'enseignement à l'école primaire dans ses évolutions

J’observais des élèves d’une classe de l’éducation prioritaire lors d’une leçon de géométrie au cycle 3.
En action sur les consignes de l’enseignante, ils étaient cependant happés par de nombreuses multi – interactions parasites entre eux, parfois en relation avec l’objet de travail, parfois pas du tout…
Expressions de diverses dérives fédérant le groupe sur d’autres entrées que celles voulues par le maître… Ici pas d’opposition frontale et même dans l’ironie exprimée une certaine finesse mais un effet de brouillage et de ralentissement de la séance tant les émetteurs diffusaient en direction de nombreux récepteurs… Rude concurrence pour « radio enseignante ».
Et ce d’autant plus que « radio enseignante » émettait sans attendre forcément de véritable retour de ses « auditeurs ».
Et s’il faut apprendre à écouter le maître et que l’autorité s’impose au final, le maître se trouve un peu dans la position de l’Etat autrefois face à une profusion de radios libres émettant sans contrôle et qu’il fut bien obligé d’accepter, d’autoriser et même de favoriser en encadrant par une législation…
Sans filer la métaphore trop loin, le maître on le voit, éprouve de grandes difficultés à jouer la censure.
Difficile de couper les canaux.
Le contrepied serait plutôt de s’emparer de toutes ces fréquences en organisant sciemment la communication entre élèves. C’est à dire, plutôt que laisser les interactions sauvages prendre le dessus, il s’agit de donner aux élèves des objets d’échange et de travail portant sur les objectifs que veut défendre l’enseignant.
C’est faire élucider les points obscurs, clarifier et préciser les objectifs, faire parler sur les stratégies, faire agir et dire ce que l’on fait et surtout ne pas se contenter d’une pédagogie d’exécution, où l’élève guidé étape par étape, n’aurait qu’à exécuter des taches ou des actions disjointes…. Il faut faire agir et chercher.
Il faut tout à la fois faire confiance à l’intelligence et occuper le terrain, préférer une classe bourdonnante sur l’objet de travail à la lutte perdue d’avance contre vingt trois radios qui non seulement émettent mais s’écoutent et se parlent entre elles…
Puis peu à peu, réguler la diffusion en posant les règles d’échanges, en apprenant l’écoute mutuelle quitte à reprendre avec eux l’image de multiples postes de radio ou sources sonores qui diffuseraient ensemble …
C’est alors que le maître s’intéressera s’il ne l’a pas encore fait à son plan de classe : isoler les élèves est souvent la première réponse qui vient à l’esprit.
En réalité, un plan de classe de type « U », parce qu’il met à jour immédiatement toutes les interactions sera souvent plus favorable et pertinent qu’un plan de classe en « rang d’oignons » qui favorise l’émission de « programmes parasites et pirates » qui peuvent s’exprimer « en dessous » du message de « radio enseignante » qui ne devrait pas croire qu’en parlant plus fort elle sera mieux écoutée…

Les enseignants disent souvent souffrir d’incompréhension. La Presse, les parents, leur hiérarchie, ne les comprendraient pas et ne parviendraient pas à décrire la réalité de leur quotidien.
Un malaise est né dès lors qu’avec le récent concept d’échec scolaire et la recherche de ses causes, ils se sentent désignés dans  leur responsabilité propre, leurs méthodes.

Dans ce système complexe et hautement interactif d’un Monde à la fois en évolution rapide et super-médiatisé, il est difficile d’avancer si nous ne regardons les faits qu’avec la loupe grossissante. C’est un peu ce que les médias nous proposent.

Regarder le Monde avec une loupe c’est en ignorer le contexte, c’est avoir une vision déformée du problème… mais cela ne veut pas dire que le problème n’existe pas.

Chaque acteur peut-être animé d’intentions : qu’elles soient nobles ou pas, il ne suffit pas de rejeter le point de vue de l’autre…

Si l’autre pense sur ce mode, qu’elle peut en être la cause ? Et que nous donnent à lire nos propres réactions sur notre fonctionnement, notre façon de penser notre rôle et notre action ?

Quelle est la part de « croyances » dans nos réactions ?

Si l’école d’aujourd’hui est mal perçue – et il faudrait relativiser -, qu’a-t-elle donné à voir d’elle même ?
L’école ne doit pas seulement être professionnelle, elle doit être pédagogue sur ses façons de faire, surtout si ces façons de faire innovent avec un passé ou une tradition supposée.

Lorsque l’écart est trop grand ce n’est plus audible : comme en littérature ou en musique, nous voulons en revenir à des formes plus classiques, plus rassurantes, qui semblent « aller de soi« …

L’une des grandes difficultés de l’innovation pédagogique, est de pouvoir mesurer les effets bénéfiques de son action.
L’innovation ne peut fonctionner sans souci précis d’une évaluation au plus près, de pratiques réflexives… Sans compter que la terre ne s’arrête jamais de tourner et que l’innovation d’aujourd’hui doit savoir qu’elle sera obsolète dans cinq minutes, peut-être objet de dérives…

A nous d’être « professionnels », de faire preuve d’assertivité,

Nous savons aussi que ne pas innover, c’est prendre le risque de ne plus se poser de questions et de laisser par habitude une situation se dégrader.

Nous devons faire, expliquer ce que nous faisons, réajuster en permanence.

L’école doit apprendre à comprendre ce que le Monde dit d’elle, non pas pour se conformer ou céder aux cris mais pour mesurer l’écart entre ce qu’elle fait, ce qu’elle donne à voir et ce que le Monde en dit et intégrer qu’il faut bâtir de la professionnalité « à tous les étages ».

Dans le même temps, l’école doit veiller à une construction apaisée de son évolution : publique, nationale, démocratique, elle doit être loyale avec les choix démocratiques. Ne rien enlever, ne pas rajouter… ou alors, comment mesurer l’impact de ces choix ou comment laisser croire au citoyen que son bulletin est respecté ?

Vous entrez dans la classe et vous voyez les élèves au travail, dans une qualité de silence presque palpable qui les fédère, les encourage et les engage. Une classe où chacun pense individuellement mais toute ensemble orientée vers un même projet. Le maître ne se croit plus obligé d’étayer ou de commenter, aucun élève ne penserait venir rompre le pacte du silence, tant le bonheur est grand de pouvoir se concentrer et retrouver la pleine ampleur du temps confié à la pensée.

Bien précieux et rare, il peut pourtant se gagner très tôt, dès la maternelle. C’est un fruit unique,, que seule l’école peut donner, un luxe. C’est là que l’école est sanctuaire.

Il faudrait que chaque jour le maître veille à préserver et développer dans le travail intelligent, ce moment où la classe est ensemble en silence. Cette expérience relie le plaisir à l’effort.