l'atelier pédagogique

l'enseignement à l'école primaire dans ses évolutions

Dominique Maniez enseignant à l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques de Villeurbanne publie « Les dix plaies d’Internet : les dangers d’un outil fabuleux » ( Dunod) où il dénonce par exemple « la face sombre de Google ».

Il est utile et lucide d’être prudent : les procédés qui permettent de placer certains sites en avant lors d’une recherche relèvent souvent de techniques savamment calculées et la pertinence de l’information ne tient pas toujours à sa place dans les « dix premiers ».

Nonobstant, nous avons avec la logique des moteurs de recherche, une autre façon « de penser »fondée non sur la classification cartésienne, mais sur l’indexation, la quantité de liens qui existe entre une page et d’autres, la fréquentation de cette page par les visiteurs qui en accroit la notoriété.

Plus nous cliquons sur une page, plus nous la rendons visible aux autres.

Sur Internet, chaque « geste » compte (écrire, une page, cliquer sur, commenter) et interagit avec les autres. C’est aussi cela qui fait du net ce que Joel de Rosnay décrit dans son ouvrage « La révolte du Pronetariat » comme une sorte d’hyper cerveau toujours en extension / interaction.

Cela pourrait sembler anodin, mais nous avons une nouvelle façon de penser le Monde où peuvent se retrouver ceux qui avaient en leur temps lu ce qui portait sur l’analyse systémique ou les visions d’Edgar Morin.

Cette prospective là, à peine explorée aujourd’hui, n’en est qu’à ses balbutiements. L’école n’y restera pas étrangère pourvu que les maîtres interrogent un peu plus la portée de l’hyperlien, de l’hypertexte, de la proximité sémantique, des différentes façons de questionner le Monde pour trouver au plus juste, en sachant ensuite construire une exigeante vision critique.

Une collègue du secondaire propose sur son site de découvrir la carte heuristique au service de l’enseignement des lettres. Nous ne pouvons qu’inviter à découvrir son approche hautement transposable à l’école élémentaire aussi bien par exemple pour construire des « soleils de pensée » en vocabulaire autour d’un mot clé, que pour décrire des relations entre personnages dans la découverte d’un roman en littérature de jeunesse, construire la visualisation d’un problème de mathématiques ou des hypothèses autour d’une situation problème en sciences.

La carte heuristique peut aussi permettre de visualiser les liens entre les pages lors d’une navigation sur le Net.
Les logiciels présentés sur le site de notre collègue sont facilement utilisables, mais parfois un simple feutre et une grande affiche suffisent à traduire sur le papier le fruit d’un actif « brain storming »

Les TUIC c‘est à dire les techniques usuelles de l’information et de la communication constituent aujourd’hui le quatrième pilier du socle commun des connaissances et des compétences.

Dans les textes comme dans les lieux de formation, il est habituel de décrire l’informatique comme « un outil au service de… ».
On voit bien le double souci de dédramatiser la relation à l’outil tout en veillant à développer l’esprit critique.

Pourtant l’informatique et en particulier Internet, n’est peut-être pas un simple outil mais peut constituer une autre façon de penser :
– autre façon de penser dès lors que l’hypertexte (l’hyperlien) favorise une toute autre construction de l’écrit puis de l’information qui se maille en toile (la fameuse toile d’araignée exprime une vision heuristique )
– autre façon de penser puisque les noeuds de la toile sont en interaction  et bénéficient des interactions des visiteurs ce qui aura un impact sur le référencement de l’information, sur la proximité des liens entre eux … Internet est le lieu de la « sérendipidité » dont il faut bien comprendre qu’elle n’est effective que parce que bien préparée par un contexte et des manières de faire choisies… ce n’est pas le simple jeu du hasard et « surfer » sur le Net exige des compétences spécifiques – et les enseignants ont un rôle capital à jouer pour éviter la fracture numérique -.

Cette toile est en évolution permanente. Elle peut favoriser les pires dérives commerciales et par « le marquage » ou la « traçabilité » de nos navigations risquer de restreindre les libertés individuelles, mais elle peut aussi aider à développer une « démocratie cognitive ». Les blogs, les forums… permettent souvent d’échanger « à l’horizontale » c’est à dire sans hiérarchie et pour peu que l’on sache s’orienter, il est parfois possible d’échanger aisément avec des scientifiques, des chercheurs… comme bien entendu des autodidactes aux connaissances plus ou moins affirmées (c.f. Wikipedia) ou à des individus peu honnêtes…

Joël de Rosnay décrit  le phénomène dans le Pronetariat : à chaque fois que nous cliquons sur un lien nous le rendons plus repérable, dès lors que nous ajoutons une page, une image… nous faisons évoluer Internet qui se constitue comme un immense cerveau en évolution permanente, un système avec connexions neuronales, ses fragilités (les virus, la fausse rumeur…) et ses défenses (l’anti-virus, la possibilité de « répliquer »…).
– une autre façon de penser qui dépasse notre vision cartésienne du classement : les moteurs de recherche agissent comme d’immenses butineurs. Les espaces de stockage en ligne deviennent immenses ( on nous propose gratuitement d’ouvrir des boites de plus de deux gigas…). Il n’est plus possible de tout mettre en tiroir. Il faut créer des « tags », des points de repères pour ceux qui chercheront plus tard l’information…
La nouvelle plateforme Windows dont on peut par ailleurs critiquer la politique commerciale, donne avec Vista , un logiciel où vouloir tout ranger en tiroirs c’est quasiment perdre du temps… Il faut de grands répertoires puis laisser travailler l’indexation automatique et le moteur de recherche…

D’autres exemples pourraient s’ajouter : les objets technologiques actuels et leurs multi-fonctions, le développement d’applications à distance (TNI, outils télécommandés…) ne vont pas favoriser seulement d’autres fonctionnalités ou applications mais vont faire évoluer nos perceptions et nos modalités d’exploration, de représentation… Tout évolue vite et peut sans que nous en mesurions encore tous les effets « impacter » notre façon de penser le Monde et de nous penser dans le monde.

Cette dimension devrait être explorée… Des pistes sont à ouvrir et des chances à saisir.