l'atelier pédagogique

l'enseignement à l'école primaire dans ses évolutions

Le rapport Fourgous qui propose 70 mesures contribuant à la relance des TICE à l’école a été accueilli très favorablement et le Ministre a annoncé un plan prochain pour le numérique. Avec l’acuité qui le caractérise, Bruno Duvauchelle nous dit qu’il faut passer d’une logique d’intégration à celle d’acculturation.

Pour le rejoindre et peut-être ouvrir autrement la question, il semble que la question des TICE à l’école pointe la possibilité d’apprendre autrement, ce sont là les aspects didactiques et pédagogiques : pouvoir manipuler en « trois D » le patron d’un cube à l’écran permet de faire évoluer sa représentation, pouvoir s’exercer aussi ( à la condition que l’on mesure ses progrès)… L’introduction du tableau blanc interactif peut favoriser des séquences très « transmissives » ou démonstratives mais engager des activités « interactives » si l’on pense à des séances où l’élève va pouvoir manipuler, partager, proposer…  Les formes de travail jouent et les logiques pédagogiques ne sont pas les mêmes lorsqu’on pratique l’informatique en grand groupe (salle informatique), en atelier (fond de classe) ou sur la table (classe mobile)… voire à la maison (risque accru de fracture numérique).

Plus loin encore, une réflexion s’impose à nous relativement à ce que le numérique engage dans nos façons de penser, de nous penser dans le monde, d’entrer en relation, de retrouver du savoir…

Pensez à l’automobile : autrefois, lorsque vous achetiez une automobile, il fallait un véritable apprentissage pour intégrer la position des commandes et les manoeuvres. Où est le clignotant ? où est le frein à main ? Aujourd’hui la standardisation fait que nous pouvons consacrer notre attention sur d’autres points (en principe la conduite en elle même).Il en va de même avec les interfaces logicielles qui sont de plus en plus intuitives et normalisées. Des choix ergonomiques s’imposent progressivement. Si vous savez écrire avec Word, vous saurez grosso modo le faire avec Open Office même s’il vous faudra un petit temps d’adaptation. Autrement dit, le numérique est particulièrement relié aux questions ergonomiques, reliées pour ce qui concerne les enseignants aux questions méthodologiques.

La réflexion est en jeu mais aussi la perception : le tactile engage certainement le corps et notre relation aux objets numériques bien autrement que le clavier.
Les questions relatives à la place de l’image ou à la lecture du texte sur écran (question de l’ascenseur qui défile ou de l’hypertexte) sont reliées à nos capacités perceptives et cognitives… Par exemple, si je suis heureux de mon grand écran « 23 pouces », un petit enfant tirera bon parti d’un écran « dix pouces » entre autres parce que cela correspond à sa prise d’empan…

Avec la surabondance de l’informatique embarquée ou des réseaux sociaux, personnes et objets communiquent dans des relations nouvelles : le réfrigérateur peut être relié directement au supermarché , le téléphone portable peut permettre à vos amis (ou pas) de savoir précisément où vous vous trouvez, des bases de données immenses se croisent et se conjuguent et permettent de construire des requêtes inattendues… La mémoire n’est plus mobilisée sur les mêmes objets qu’autrefois… il s’agit plutôt de savoir où trouver la bonne information et comment savoir la traiter…

Il s’agit également dans ce paradoxe de la surabondance, faire que ce ne soit pas que le « happy few » qui continue de partager, de  prospérer, d’apprendre,  mais que nous puissions aussi développer  la démocratie cognitive et culturelle, dépassant le commerce ou le « buzz » réducteur…

C’est bien la relation au savoir qui bouge. c’est à dire qu’il ne s’agit plus seulement de percevoir comment apprendre autrement (et mieux de préférence) via les TICE, mais en quoi le numérique nous a fait passer dans un autre monde, exactement comme l’imprimerie en son temps à transformé le Monde car elle a permis une mise en partage phénoménale…

Il y a quelques temps, dans un forum de discussion passionnant, je me suis retrouvé presque à mon insu, à discuter avec un très haut spécialiste des sciences. J’ai dû dire beaucoup de bêtises mais ce savant a su partager avec moi, c’est à dire me reconnaître dans ma dignité d’apprenant, en dialoguant  de manière simple, horizontale … Mes questions lui permettaient de reformuler, d’identifier les points noirs de mes représentations (les obstacles didactiques) et cette relation ouverte et libre me permettait d’oser entrer un domaine de connaissance pour lequel je n’avais pas de compétences a priori. Cette rencontre aurait pu difficilement avoir lieu ailleurs. En même temps, j’ai conscience que je disposais des outils pour discuter avec ce savant, que j’avais les éléments pour relier entre elles des connaissances et chercher par ailleurs des précisions…

Ce qu’il me semble, c’est qu’il est temps d’aller beaucoup plus loin aujourd’hui dans notre représentation de l’usage des TICE à l’école.

Sans nous renier, sans angélisme mais non pas sans enthousiasme, il va nous falloir explorer, chercher, nous départir certainement de représentations fausses. Il va nous falloir choisir surtout.

Et ce matin, j’ai soudainement l’envie d’aller relire Edgar Morin et Joël de Rosnay….

Il nous faut changer notre vision des choses. Nous avons besoin de l’éclairage des chercheurs, des biologistes, des cognitivistes, des pédagogues, des sociologues…

Dans un entretien accordé au Figaro où elle ne mâche pas ses mots, Liliane Lurçat s’en prend à l’ordinateur à l’école qui troublerait l’apprentissage de l’écriture.

L’observation des pratiques ne montre pas une prééminence de l’écriture à l’ordinateur sur le geste manuscrit. Les élèves écrivent peu au clavier, ils y écrivent plus lentement qu’à la main.

Au demeurant, les considérations de Liliane Lurçat relatives au lien entre mémorisation orthographique et écriture manuscrite sont pertinentes.
L’intérêt également de l’écriture cursive qui facilite la perception et la nécessité d’apprendre à écrire ont été rappelés.

S’orienter dans l’espace et la page, maitriser son geste, savoir effectuer une rotation dans le bon sens, développer une écriture fluide sont des objectifs nobles et d’importance…

Refuser ou différer pour autant l’introduction des technologies nouvelles et l’apprentissage de leur maitrise, serait  irresponsable et contraire d’ailleurs aux choix institutionnels.

Cette fracture ne s’incarne pas seulement dans une difficulté de pouvoir accéder à l’outil informatique, à l’Internet… mais dans la possibilité de pouvoir intégrer la pensée par hypertexte et toutes les applications hyperliées qui se construisent aujourd’hui croisant et reliant l’information…
Toute une mise à distance d’applications, d’objets téléconduits, d’images téléportées ajoutent encore à des modifications profondes de nos représentations et de nos façons de penser, de penser nos réseaux et nos relations… notre vision du Monde…

Les mutations sont rapides. L’ultra visibilité de nos échanges, de nos choix, de nos navigations… peut cruellement nous asservir. Une application à la mode comme « Facebook » est capable à la fois de nous dire et de nous trahir, de nous relier à des amis, de suggérer des réseaux… mais aussi d’accroitre notre vulnérabilité face à la puissance commerciale voire à d’autres qui pourraient se montrer plus pernicieux encore.

Faute de réfléchir et d’entrer activement dans le vif du sujet, nous laisserons nos élèves n’être que consommateurs. Il faudrait en faire des acteurs, pas seulement usagers mais producteurs conscients.
Il nous faut plus loin que le B2i, réfléchir aux enjeux des techniques de l’information et de la communication à l’école à la fois du point de vue philosophique, citoyen, mais aussi sur ce que cela impacte de nos façons de penser individuellement et collectivement sur la toile, sur ce « grand cerveau mondial » en perpétuelle évolution…

Les TUIC c‘est à dire les techniques usuelles de l’information et de la communication constituent aujourd’hui le quatrième pilier du socle commun des connaissances et des compétences.

Dans les textes comme dans les lieux de formation, il est habituel de décrire l’informatique comme « un outil au service de… ».
On voit bien le double souci de dédramatiser la relation à l’outil tout en veillant à développer l’esprit critique.

Pourtant l’informatique et en particulier Internet, n’est peut-être pas un simple outil mais peut constituer une autre façon de penser :
– autre façon de penser dès lors que l’hypertexte (l’hyperlien) favorise une toute autre construction de l’écrit puis de l’information qui se maille en toile (la fameuse toile d’araignée exprime une vision heuristique )
– autre façon de penser puisque les noeuds de la toile sont en interaction  et bénéficient des interactions des visiteurs ce qui aura un impact sur le référencement de l’information, sur la proximité des liens entre eux … Internet est le lieu de la « sérendipidité » dont il faut bien comprendre qu’elle n’est effective que parce que bien préparée par un contexte et des manières de faire choisies… ce n’est pas le simple jeu du hasard et « surfer » sur le Net exige des compétences spécifiques – et les enseignants ont un rôle capital à jouer pour éviter la fracture numérique -.

Cette toile est en évolution permanente. Elle peut favoriser les pires dérives commerciales et par « le marquage » ou la « traçabilité » de nos navigations risquer de restreindre les libertés individuelles, mais elle peut aussi aider à développer une « démocratie cognitive ». Les blogs, les forums… permettent souvent d’échanger « à l’horizontale » c’est à dire sans hiérarchie et pour peu que l’on sache s’orienter, il est parfois possible d’échanger aisément avec des scientifiques, des chercheurs… comme bien entendu des autodidactes aux connaissances plus ou moins affirmées (c.f. Wikipedia) ou à des individus peu honnêtes…

Joël de Rosnay décrit  le phénomène dans le Pronetariat : à chaque fois que nous cliquons sur un lien nous le rendons plus repérable, dès lors que nous ajoutons une page, une image… nous faisons évoluer Internet qui se constitue comme un immense cerveau en évolution permanente, un système avec connexions neuronales, ses fragilités (les virus, la fausse rumeur…) et ses défenses (l’anti-virus, la possibilité de « répliquer »…).
– une autre façon de penser qui dépasse notre vision cartésienne du classement : les moteurs de recherche agissent comme d’immenses butineurs. Les espaces de stockage en ligne deviennent immenses ( on nous propose gratuitement d’ouvrir des boites de plus de deux gigas…). Il n’est plus possible de tout mettre en tiroir. Il faut créer des « tags », des points de repères pour ceux qui chercheront plus tard l’information…
La nouvelle plateforme Windows dont on peut par ailleurs critiquer la politique commerciale, donne avec Vista , un logiciel où vouloir tout ranger en tiroirs c’est quasiment perdre du temps… Il faut de grands répertoires puis laisser travailler l’indexation automatique et le moteur de recherche…

D’autres exemples pourraient s’ajouter : les objets technologiques actuels et leurs multi-fonctions, le développement d’applications à distance (TNI, outils télécommandés…) ne vont pas favoriser seulement d’autres fonctionnalités ou applications mais vont faire évoluer nos perceptions et nos modalités d’exploration, de représentation… Tout évolue vite et peut sans que nous en mesurions encore tous les effets « impacter » notre façon de penser le Monde et de nous penser dans le monde.

Cette dimension devrait être explorée… Des pistes sont à ouvrir et des chances à saisir.