l'atelier pédagogique

l'enseignement à l'école primaire dans ses évolutions

J’ai commencé ce billet et puis d’idées en idées, je me suis laissé emporté un peu loin du point de départ… Ma perplexité vient souvent d’échanges glanés ici et là, tant auprès d’enseignants que d’IPR ou de formateurs… avec des surprises d’ailleurs vis à vis de postures où je découvre que l’enseignement primaire se recentrerait aujourd’hui sur les connaissances et le secondaire s’ouvrirait aux compétences… effets de glissements, balancier… rien n’est simple mais…

Dans divers articles ou échanges, on entend volontiers développer l’idée que face à l’immensité des connaissances et leur évolution perpétuelle, c’est surtout « apprendre à apprendre » plutôt que la connaissance elle même qui serait important.

D’aucuns soulignent d’ailleurs que les mutations technologiques et les apports d’Internet par la mise à disposition d’immenses ressources libèreraient d’autant la mémoire pour d’autres tâches.

Dans un autre ordre d’idées, on nous a souvent dit qu’à l’ère des calculatrices, il serait mieux de concentrer les efforts sur la résolutions de problèmes plutôt que la mémorisation des tables… puisque l’outil existe…

Sauf que l’intégration de méthodes expertes, y compris de calcul, aiderait souvent celui qui cherche à valider rapidement s’il est ou non sur la bonne route… intérêt de la capacité à estimer lavaleur approchée d’un résultat…

D’autres encore en appellent au statut de l’élève, l’éducation à la citoyenneté…

Il va sans dire que face à l’immensité des connaissances et aux sources aujourd’hui à disposition, savoir s’orienter et repérer la bonne information est une compétence capitale. Il faut en quelque sorte le décodeur. Sinon il y a effet de brouillage, de saturation et celui qui ne comprend pas abandonne.
La méthodologie, le développement de l’autonomie et de l’initiative y trouvent leur pleine justification d’être développés…

Pourtant, il semble qu’apprendre à apprendre sans privilégier d’abord un socle de connaissances « de base », c’est mouliner à vide et favoriser celles et ceux qui partent avec ces longueurs d’avance qu’apportent un bon bain culturel, la compréhension du sens des apprentissages, les clés ouvrant les nombreux implicites à traiter au sein de l’école.

Cela nous place dans l’obligation, auprès des jeunes enfants, d’enseigner et de dire ce que nous enseignons, de débusquer tous les éléments du contexte culturel qui sont comme autant de zones d’ombre dans le discours scolaire et d’enrichir sans cesse le vécu culturel de nos élèves.

Il faut donc enseigner et sans scrupule, donner sa pleine place au savoir. Il ne faut pas hésiter de donner, de partager, d’engranger et réactiver des connaissances, de relier, d’aider l’élève à reconnaitre et décrypter à l’aune de nos humanités…

Mais on ne peut enseigner sans tenir compte de la réalité de celui qui reçoit l’enseignement. L’élève. Celui qu’on élève, que l’on évalue, c’est à dire dont on sait donner de la valeur – valoriser – les premières compétences dont il témoigne… Compétences, qui ne sauraient se vivre sans connaissances…

C’est bien là la complexité d’une équation que nous devons résoudre dans un contexte en réalité conflictuel, ambitieux si l’on parle d’éducabilité, équitable si nous nous inscrivons dans un cadre démocratique…

Il faut penser repères et parcours, transmission et individualisation…

Nous parlons souvent d’une société de la connaissance… sans savoir toujours dire ce que nous entendons par connaissance.
Il nous faut des disciplines, mais aujourd’hui plus que jamais il nous faut de la transversalité…
Nous souhaitons nous inscrire dans les fondations, dans l’Histoire mais nous ne pouvons transférer unilatéralement un modèle élitiste à tous… et nous sommes dans cette mise en tension entre la conviction d’un savoir qui doit être le plus possible partagé et des écarts violents qui persistent…

Nous avons envie d’étapes… mais nous pressentons que les routes et chemins sont bien divers et qu’il faut parfois accepter des détours…de brûler ici des étapes, de revenir ailleurs…

On ne peut rien sans volontarisme, mais on ne peut tout renvoyer à la liberté ou au choix individuel…

Et l’on retrouve ce conflit que j’évoquais l’autre jour ou que décrit sur son site Jacques Nimier dans une analyse très fine des positions  incarnées par Finkielkraut et Meirieu dont je me dis souvent qu’on les oppose injustement et qu’il faudrait mieux les écouter chacun dans l’espoir d’une synthèse … impossible ?

Cette opposition permanente entre un modèle « transmissif » d’une part et un modèle « pédagogique » d’autre part me semble être une guerre dépassée.

L’école doit transmettre des connaissances et oser le faire. Le savoir, forgé au fil de l’Histoire, est l’oeuvre humaine et civilisatrice.Le vrai progrès n’est pas dans les inventions de l’homme, mais dans ce que sa pensée à su construire.

Les connaissances évoluent et s’enrichissent. Cette mouvance a laissé croire à une relativité du savoir qui parfois bouscule l’idée même de rationalité. Mais nos connaissances d’aujourd’hui s’inscrivent dans celles d’hier…

La première inégalité entre nos élèves, tient de ce que certains bénéficient à la maison de l’éclairage qui leur permet de comprendre tous les implicites que l’école ne lève pas.
Non, les élèves ne doivent pas venir avec un bagage de références pour s’exercer à l’école. C’est bien à nous, le plus souvent, de dire et d’enrichir ce bagage…

Cela ne s’oppose pas à l’idée d’apprendre à apprendre. Mais je ne peux apprendre à apprendre sans apprendre, à vide, sans contenu. Et si l’élève doit être au centre, au centre de notre préoccupation respectueuse et attentive, il doit être au centre des savoirs…

Transmettre, donner des clés, donner cet amour de la connaissance, partager cette curiosité.

Pour le maître créer des situations, des lieux de rencontre avec la connaissance, aider à lever les obstacles mais non pas créer des appareils spectaculaires ou amusants pour motiver… Ce n’est pas la situation créée qui doit être motivante mais le savoir lui même rendu savoureux par le maître…

Un maître qui aime le savoir et le fréquente. Un maître qui à l’école, va dans « les petites choses » en apparence insignifiantes montrer qu’il n’est pas de petit savoir.

La pédagogie n’est rien sans la didactique. Elle doit aussi veiller à l’estime de soi et rappeler sans cesse l’éducabilité.
Elle doit prendre en compte les âges et les représentations, elle doit repérer les priorités, elle doit oser évaluer non pas pour éliminer mais « donner de la valeur à »…

Et la difficulté pour les maîtres qui sont paradoxalement allés à l’Université, c’est souvent d’aller dans ces « petits savoirs », dans ce solfège qui leur semble parfois rébarbatif, trouver là le lieu de l’émerveillement : car il s’y trouve aussi.
La construction du nombre ou la rencontre des syllabes, sont des questions fondatrices.
La vision parfois négative de l’enseignement des bases ne vient-elle pas souvent d’un maître qui n’a pas perçu ce qu’il y a de passionnant dans ces connaissances en apparence simples et dans le rapport qu’élèves et maîtres entretiennent avec elles ?

Prepaclasse.net vient de fermer ses portes cet été. Après dix ans de bons et loyaux services, ce petit site qui a permis de tisser de nombreux liens et fédérer nombre de visites quotidiennes ferme ses portes. Il comptait plus de huit cent pages… il avait été question de s’atteler à leur réorganisation et actualisation, travail colossal et de fait impossible.

Il est vrai également, que certaines pages, rédigées sous la plume du formateur que j’étais à l’époque, peuvent être comprises comme prescriptives alors que j’occupe aujourd’hui d’autres fonctions où je dois au contraire veiller au respect de la liberté pédagogique et des prescriptions institutionnelles. Je ne souhaitais pas alimenter d’ambiguïté.

L’expression que je m’autoriserais ici, s’inscrira donc sciemment dans le cadre institutionnel, c’est à dire des possibles à explorer ou à construire dans le cadre obligé qui est celui des professeurs des écoles français. C’est le cadre des textes, approchés professionnellement.

Notre société démocratique effectue des choix. Nous devons  au citoyen – je parle des professionnels de l’école publique ou sous contrat – de les mettre en oeuvre, y compris si le citoyen est appelé à faire évoluer les dits choix. Notre crédibilité tient  dans la garantie que nous apportons dans la mise en oeuvre de ces choix.

Cela n’altère en rien la liberté individuelle du bulletin de vote ou de l’engagement syndical , cela traduit encore  la règle de neutralité et de laïcité du fonctionnaire, cela n’interdit pas d’aller mesurer le faisable de l’infaisable, le résultat et d’en rendre compte …

C’est aussi un exercice pragmatique et intéressant, à l’instar du poète qui s’impose une rythmique très précise, que de composer et construire une pédagogie dans un cadre où les règles du jeu sont définies. Il est d’ailleurs difficile d’être à la fois prescripteur et acteur.

Nous évoquons souvent notamment dans l’enseignement des sciences, « les représentations initiales des élèves », savoir qui est appelé à la remise en question ce qui peut bousculer singulièrement la relation au Monde de nos élèves.

N’avons-nous pas oublié parfois, que nos propres représentations ont pu s’opposer à la bonne transmission du savoir ?

Cet atelier, aujourd’hui réorienté, se voudra réflexif et prospectif, proposera des pistes, encore une fois, dans le cadre qui est le nôtre aujourd’hui… Il sera alimenté au fil de l’eau et vos contributions seront bienvenues.

Enfin, en écho, naissance d’un site à la vocation un peu différente explogramme.fr qui se situera versus prospectif, aux aguets de ce qui bouge dans les façons de penser et de se penser.

De mémoire, Lévinas disait quelque chose comme « l »époque c’est le « dépassement de son époque ». »

Un bon maître ne transmet pas seulement les acquis du passé comme des objets morts.

Il ne se conforme pas plus à la mode sous prétexte de motiver. Il intègre l’actualité du Monde pour y déceler les questions futures.

Il s’ouvre à l’incertitude non pas dans une démarche craintive face à l’avenir inquiétant mais pour donner à voir aux intelligences rassemblées devant lui, celles de ses élèves, leur futur terrain de réflexion et d’action. Il les invite déjà à s’essayer, oser.

Lien entre la pensée d’hier et celle de demain. Hier déjà cette question, Aristote ou un autre l’avait formulée… Permanence.

Cette réalité là n’est pas que théorie.

Enseigner Internet aux élèves est plus intéressant encore pour ce qu’ils en feront que pour ce qu’il est aujourd’hui.
Il faut garder mémoire mais le Savoir n’est pas un conservatoire. Donner le goût de la surprise, du « εὕρηκα ».
Le maître doit alors essayer d’aller chatouiller l’avenir de sa curiosité, débusquer les germes de la pensée future…

A la petite école, au temps de Ferry, on se souvient de l’instituteur qui croyait à la science et avait sur ses élèves un temps d’avance.

Ce n’était pas seulement scientisme, mais quête de rationalité et d’une autre façon de penser le Monde.

Ce serait bien aujourd’hui que le maître de la petite école, polyvalent, un peu autodidacte, ose en citoyen libre décloisonner des domaines figés et s’intéresse, soit guetteur, curieux des arts et des sciences, chercheur, expérimentateur… non pas pour transposer trop vite des modèles à l’école. On se souvient des maths modernes ou d’une linguistique mal digérée… mais pour favoriser une posture de pensée dynamique, généreuse et solidaire qui redonne pleine valeur à la connaissance, à l’exploration du Monde et de la pensée, à la mise en action de cette seule matière première qui s’use si on ne s’en sert pas : l’intelligence.

C’est la question terrible tombée de la bouche du conseiller pédagogique ou de l’inspecteur.

« Vos objectifs s’il vous plaît ».

Sauf conduit de la professionnalité, nous ne saurions y déroger.

Alors, il faut des objectifs. Et certains n’hésitent pas à afficher des « sous – objectifs », des  notionnels, des opérationnels…

Cette panoplie est hautement légitime. Il faut savoir ce que nous faisons et dans quel but. Il faut des priorités et même oser différencier ses objectifs en fonction de son public.

Mais cela engage parfois une créativité qui éloigne des programmes.

Mais la vraie difficulté  vient lorsque les objectifs de l’adulte, hautement théorisés, prennent une distance folle avec ceux de l’élève.

Peut-être faudrait-il que le maître puisse nommer l’objectif qu’il se donne en direction des apprentissages mais puisse aussi désigner quel sera l’objectif pour l’élève dans la séance proposée tant le sens de l’activité risque alors de se perdre.

A la chasse aux implicites, l’élève ne sait pas toujours débusquer les intentions du maître.

Et en pédagogie les secrets de cuisine peuvent avoir un goût amer.