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arts appliqués

Ettore Sottssas : de la Valentine à l’Anti-design

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 Dans les années 60 en Italie, les artistes mouvement de l’Arte povera, les architectes des groupes Archizoom et Superstudio se rassemblent pour fonder de nouveaux statuts à l’art, à l’architecture et au design, au delà  de la séduction qu’opère la société de consommation. Que nous raconte la Valentine d’Ettore Sottsass, dans ce contexte de la fin des année 60.  Comment cet objet en devenant une icône du Pop art, remet-il en question le rôle du design et ainsi participe à la naissance du mouvement anti- design et  d’Alchimia ?

Contexte critique des années 60

L’ARTE POVERA

… »  Etre un artiste Arte Povera, c’est adopter un comportement qui consiste à défier l’industrie culturelle et plus largement la société de consommation, selon une stratégie pensée sur le modèle de la guérilla….une activité artistique qui privilégie elle aussi le processus, autrement dit le geste créateur au détriment de l’objet fini »…

L’igloo de Giap, de Mario Merz, 1968… »Cette œuvre, contemporaine de la guerre du Vietnam, est marquée par l’idéologie contestataire des années 60. »….

Extrait du dossier du Centre Pompidou

igloo : forme organique, monde, petite maison, abri nomade…

écriture : majuscule, sentence du général Giap en italien « Se il nemico si concentra perde terreno, se si disperde perde forza » (Si l’ennemi se concentre il perd du terrain, et si l’ennemi se disperse, il perd sa force)…

néon : culture populaire, contemporaine, société de consommation, publicité…

spirale : suite logarithmique de Fibonacci, symbole du temps et de l’expansion de l’espace, harmonie recherchée par les artistes de la Renaissance italienne

Cette oeuvre met en résonance :

  • la pensée occidentale et la résistance à l’impérialisme américain,
  • l’idéal mathématique et la culture populaire,
  • la permanence de la nature et la fragilité de la vie…

ARCHITECTURES : LES MOUVEMENT RADICAUX

ARCHIGRAM

Plugin city, Archigram, 1962

Le collectif Archigram, est fondé par des architecte anglais en 1960. « En réaction à la société de consommation et largement inspirées du Pop Art, les recherches prospectives d’Archigram prennent corps au travers de textes critiques, de dessins, de collages et de slogans qui inaugurent une nouvelle façon de penser l’architecture. Sous forme de structures continues qui se « plugent » (se branchent les unes aux autres), l’habitat y devient cellulaire, jetable, ludique, consommable, hyper technologique, évolutif, mobile ou gonflable. À l’origine d’un nouvel imaginaire architectural, Archigram fut une source d’inspiration pour le mouvement high-tech et rendit possible des projets comme le Centre Pompidou. »

Extrait du dossier du Centre Pompidou

Site Archigram

Dans cette mouvance, des architectes italiens se réunissent autour de projets utopistes et futuriste. Les collectifs italiens les plus connus sont l’agence Archizoom et le groupe Superstudio.

ARCHIZOOM

Archizoom est une agence d’architecture et de design créée en 1966 à Florence par Branzi, Corretti, Deganello et Morozzi.

« Faire de l’architecture ne voulait pas dire uniquement faire des maisons ou, de façon plus générale, construire des choses utiles ; c’était s’exprimer, communiquer, débattre, créer librement son propre espace culturel, en fonction du droit de chaque individu à réaliser son propre environnement » (Andrea Branzi)

Non stop city,  Andréa Branzi, 1969

No-Stop City est une ville sans qualités, dans laquelle l’individu peut réaliser son habitat comme une activité créatrice, libérée et personnelle…

« Considérant l’architecture comme une catégorie intermédiaire d’organisation urbaine qu’il fallait dépasser, No-Stop City opère une liaison directe entre la métropole et les objets d’ameublement : la ville devient une succession de lits, de tables, de chaises et d’armoires, le mobilier domestique et le mobilier urbain coïncident totalement. Aux utopies qualitatives, nous répondons par la seule utopie possible : celle de la Quantité.  » (Andrea Branzi)

Des images des projets et des réalisations d’Archizoom ici

SUPERSTUDIO

Superstudio, Monument continu, 1969

” …si le design est plutôt une incitation à consommer, alors nous devons rejeter le design ; si l’architecture sert plutôt à codifier le modèle bourgeois de société et de propriété, alors nous devons rejeter l’architecture ; si l’architecture et l’urbanisme sont plutôt la formalisation des divisions sociales injustes actuelles, alors nous devons rejeter l’urbanisation et ses villes… jusqu’à ce que tout acte de design ait pour but de rencontrer les besoins primordiaux. D’ici là, le design doit disparaître. Nous pouvons vivre sans architecture.  (Adolfo NATALINI, 1971)

L’architecture est réduite à une trame blanche abstraite et neutre, critique de  l’architecture standardisée des années 60. cependant le Monument continu en  enserrant et  conservant des éléments naturels, de littoral, de collines, de sol, nous rapproche de la Non stop city d’Archizoom, dans laquelle l’homme est invité à inventer son mode de vie….

Des images de Superstudio ici

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La Valentine va naître dans ce contexte

Jusque là, la firme Olivetti produit des objets répondant au critère du bon design des année 50, comme  la Lettera 22 de Marcello Nizzoli, une petite machine à écrire  très fonctionnelle, à l’esthétique sobre et élégante.

Marcello Nizzoli, Olivetti Lettera 22, 1950

Assisté de Perry A. King, Ettore Sottsass dessine en 1969 Valentine, une machine à écrire portative en ABS (Acrylonitrile Butadiène Styrène thermoplastique employé par l’industrie pour des produits rigides, légers et moulés par injection). Sa couleur rouge vif, ponctuée par le jaune des capuchons du ruban d’encre, tranche considérablement avec la monotonie jusqu’alors de mise dans l’univers du bureau. Légère de conception, Valentine ne cache rien ; son mécanisme reste visible.

Pratique et transportable, sa mallette rigide, qui peut servir également de support, en fait un des premiers outils de travail nomade pour une société en mutation. Son caractère ludique, son allure et sa couleur attestent de l’influence du Pop Art et en font une icône du design à l’irrésistible pouvoir de séduction. Les campagnes publicitaires de l’époque affirment sa singularité dans un esprit résolument Pop comme en témoignent ces séries d’affiches ou bien encore l’insolite poster thermoformé en ABS rouge imaginé par Sottsass.

Extrait du dossier pédagogique du Centre Pompidou 

La Valentine a été conçue pour être peu chère. Elle semble encore répondre au critère du fonctionnalisme mais Ettore Sottsass en fait un objet de désir. Il conçoit même la campagne publicitaire télévisuelle qui montre les qualités d’usage de l’objet , transport, écriture mécanique…, mais  tisse aussi au travers de minis fictions, les qualités sémantiques de l’objet. En cela elle représente une nouvelle façon d’envisager le rapport de l’usager à l’objet et en particulier à un objet issu du monde du travail, et le rapport du designer à la séduction et à la société de consommation.


Pour revoir la vidéo : ici

Le design, doit-il être soit fonctionnel et s’occuper de répondre idéalement  à un usage, soit destiné à habiller un objet pour séduire un consommateur ?

Dans un interview daté de 2005, E. S., revient sur l’expérience de la Valentine, objet de consommation devenu objet d’art. Pour lui c’est une faillite du design destiné au plus grand nombre, mais c’est aussi une remise en question du rôle du design.

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Ettore Sottsass : « Tout est design, c’est une fatalité »

…. »Vous avez eu cette expérience dans les années 1960 avec Olivetti.

Pas vraiment. Chez Olivetti, notre équipe s’occupait des ordinateurs, à une époque où les ordinateurs étaient d’énormes armoires, gigantesques, mais qui restaient cachées. La question commerciale, la dimension de séduction, vendre à un marché, ne se posait pas. Seules se posaient les questions d’usage et de technologie.

 La Valentine, c’est une autre histoire…

A un moment, ils m’ont demandé de penser à une petite machine à écrire, portable… Et j’ai dessiné la Valentine. Mais j’ai été tellement choqué par la réaction que j’ai déclaré que c’était fini, que je ne voulais plus rien faire pour les objets de consommation.

 Choqué par quoi ?

Choqué par la réaction du marché.

 Le succès ?

Ça ne m’intéressait pas… On ne demande pas aux chimistes de fabriquer de la pâte dentifrice, ils travaillent en amont, ils jouent avec les idées, les concepts de la chimie. Moi je m’occupe de l’idée de design, de disegno, de l’approche théorique. On ne fait pas l’amour seulement pour avoir des enfants : je fais l’amour pour le plaisir. Et du design pour le plaisir d’avoir l’idée.

 L’enfant s’appelait Valentine…

La Valentine a beaucoup plu aux intellectuels, mais pas au marché. Après quelques mois, Olivetti a arrêté la production. On avait voulu un produit populaire, pas cher, pour devancer les fabrications chinoises. On avait même supprimé le cling du retour chariot, et les minuscules ! J’ai choisi la couleur rouge, conçu la campagne de publicité pour montrer qu’elle allait partout, qu’elle convenait à tous. Et c’est devenu un objet pop art !

 C’est ridicule. La déception, c’est que l’objet n’avait pas les réelles qualités de produit pour le plus grand nombre. Encore la question des apparences…

 C’est votre seule expérience en direction du grand public ?

Non, j’ai fait aussi une verseuse à huile et vinaigre, toujours en production.

 C’est tout ?

Ensuite j’ai dessiné pour Alessi de nombreux objets de table.

 Pourquoi l’Italie est-elle la patrie du design ?

Parce que nous n’avons pas d’écoles de design [rire]. Et aussi parce que l’Italie n’avait pas de véritable industrie. Dans les années 1930 seuls les architectes, dans la revue Casabella, parlaient entre eux de l’avenir du design. Rien de concret. Après la guerre de 1939-1945 et la mort du dictateur, il y a eu en Italie une période de cinq à dix ans où tout le monde était heureux, croyait à un avenir meilleur. Le logement pour tous, la beauté pour tous.

 A quoi tient la relation à l’esthétique en Italie ?

Cette qualité artistique particulière est liée à l’Eglise. Je ne suis pas croyant, mais dans le catholicisme il y a la confession, qui efface les erreurs. Les pays de culture protestante valorisent le travail, la réussite, le progrès. Quand on lit Le Corbusier ou Buckminster Fuller, on retrouve cette idée que le rationalisme, la raison, allait sauver l’humanité. En Italie, l’existence, c’est un peu la commedia dell’arte, on ne pense pas faillite ou succès, c’est plus grave et plus léger : on s’occupe de réussir à survivre. Je suis de ce versant. »….

Extrait  Interview de’Ettore Sotssas

L’ANTI-DESIGN

 …ses réflexions (celles d’E.S.) sur la naissance d’un nouveau monde le poussent à analyser le rôle du designer dans la société qui, au lieu d’aliéner l’homme à l’objet, doit au contraire le déconditionner de ce rapport fétichiste en vue de « faire coïncider culture et libre créativité individuelle ». En tant que designer, il se sent à la fois responsable et impuissant. Il éprouve le sentiment d’être limité par un système qui vise l’obsolescence de l’objet et son perpétuel renouvellement.

Extrait du dossier pédagogique du Centre Pompidou

… »culture et libre créativité individuelle »…

 La société de consommation doit produire à un moindre coût et surtout toujours plus, des objets qui s’usent vite et que l’on doit sans cesse remplacer. Ainsi le good design issu des année 50, qui devait produire des objets fonctionnelles, et répondre aux besoins de confort des usagers, aboutit soit à un design standardisé, soit à la production d’objets à la mode, en tout cas à l’obsolescence programmée. Dans l’euphorie du vite produit, vite choisi, vite remplacé, l’usager devient un consommateur sans fin vite séduit et contenté.

A la fin des années 60, en Italie, naît un nouveau courant radical dont  Ettore Sottsass et Joe Colombo sont les précurseurs. Ils proposent un design modulaire, convertible, mobile, transformable à volonté pour libérer l’espace et s’adapter au gré des besoins, manifeste d’un choix de vie et de pensée. L’usager construit sont environnement, son paysage domestique, comme le laisse entendre le titre de l’exposition qui a eu lieu à New-York en 1972,  Italy, New domestic landskape, qui a réuni les designers de ce courant.


 

Alchimia,  un « laboratoire pour une iconographie nouvelle »

objets uniques ou des séries limités. 

Brochure éditée à l’occasion de l’exposition « Ettore Sottsass Jr Contre-design » au FRAC Centre du 19 mai au 30 juillet 2006


… »Ettore Sottsass rejoint en 1979 le groupe Alchimia, fondé à Milan en 1976 par Alessandro Mendini et Adriana Guerriero. Ce groupe propose une vision renouvelée du design où la métamorphose des objets du quotidien en objets imaginaires s’opère par l’alchimie des surfaces, des couleurs, des matériaux. »…

Extrait du dossier pédagogique du Centre Pompidou

La Valentine est peut- être un objet de design qui à rater sa cible, mais c’est un objet manifeste. Elle représente un pas vers notre nouveau rapport à l’objet, qui au delà du service qu’il peut nous assuré répond à notre besoin d’interférer sur notre univers. Ainsi est-elle représentative du mouvement anti-design du  tournant des années 60. En laissant plus de place à la créativité de chacun, elle me semble plus proche de nos aspirations actuelles.

En + : SUR LA PLACE DE LA SEDUCTION EN DESIGN 

L’importance de la qualité “perçue”

Jean-Pierre Vitrac et Jean-Charles Gaté dans Design, la stratégie produit (ed. Eyrolles) répertorie les différents paramètres sur lesquels le designer peut agir pour séduire : la forme, la couleur, la matière, le toucher, le bruit, le geste, l’esprit. Ils écrivent : “La séduction, c’est ce qui nous fait succomber. Les méthodologies, les recherches de concepts sont indispensables pour créer un produit. mais tout cela serait vain sans ce petit quelques chose en plus qui nous rapproche du bonheur. bref, le produit doit séduire”… et plus loins : … “il est révélateur que cette attention portée désormais à la qualité “perçue” accompagne la réflexion plus en profondeur menée par les industriels pour améliorer la conception de leurs produits. C’est la preuve que ce qui pouvait naguère être considéré comme superficiel ou superflu a pris toute son importance”….

Jean-Pierre Vitrac et Jean-Charles Gaté dans Design, la stratégie produit, 1993 (ed. Eyrolles)

Site de Jean-Paul Jungmann, un des fondateur du Groupe Utopie et ses structures gonflables et le Dossier des Arts décoratifs

Les Métabolistes japonais

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