Les Confessions de Rousseau, incipit
Pour préparer au mieux le bac français, vous trouverez ci-dessous des pistes d’analyse pour effectuer le commentaire littéraire d’un extrait du livre I des Confessions de Rousseau, proposé par J. Cuvillier, professeur de français en première.
Le contexte
Objet d’étude : Le biographie
Type de sujet : Commentaire littéraire
Texte étudié : Les Confessions, Livre I, l’incipit jusqu’à « qu’un seul te dise s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là »
Auteur : Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778 )
Le plan détaillé :
I. Le dévoilement d’un homme plutôt que son histoire
1) Se dévoiler pour peindre l’humanité
2) Paradoxalement un représentant de l’humanité qui se donne pour unique
3) La résolution du paradoxe dans la notion de sincérité
II. Une entreprise ambiguë
1) Écrire pour être jugé par Dieu
2) Écrire pour défier les autres
3) L’irréconciliable projet rousseauiste
Le commentaire littéraire :
Introduction
L’incipit présente le projet autobiographique de Rousseau. Il révéle la profonde ambiguïté de celui-ci dans son rapport avec l’autre. Rousseau est tiraillé entre le désir d’être unique et original et cette volonté impérieuse d’être compris et reconnu.
I. Le dévoilement d’un homme plutôt que son histoire
1) Se dévoiler pour peindre l’humanité
Le but mis en avant par Rousseau dès les premières lignes des Confessions est de se peindre afin de représenter l’humanité dont il ne serait qu’un représentant : « Je veux montrer à mes semblables l’homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi ».
La dénomination « mes semblables » utilisée 2 fois : il s’inclut dans l’humanité et s’en fait un représentant exemplaire.
Il présente d’ailleurs ses semblables sous les traits d’une multitude et s’imagine entouré, au centre de cette foule : «rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ».
Il recherche l’empathie des autres qui doivent ressentir les mêmes émotions en le lisant. Il montre ainsi leur ressemblance puisqu’ils sont censés avoir vécu des situations similaires et être capables de comprendre et partager ses sentiments : «qu’ils écoutent mes confessions ; qu’ils gémissent de mes indignités ; qu’ils rougissent de mes misères ». Cette envie de partager est forte comme le montre le choix de la modalité jussive (avec l’impératif « rassemble » et le subjonctif présent).
2) Paradoxalement un représentant de l’humanité qui se donne pour unique
Rousseau, en même temps qu’il se donne comme l’homme par excellence, s’exclut totalement de l’humanité en affirmant son caractère unique et original, ainsi il se dit incomparable à défaut d’être indépassable.
Insistance sur le « je » omniprésent et sur son originalité avec par exemple la phrase averbale débutant par le pronom personnel à la forme tonique « Moi » que redouble l’adjectif « seul ».
Rousseau s’exclut de l’ensemble des hommes avec répétition du déterminant indéfini de quantité nulle : « aucun » avec reprise du même patron syntaxique : « comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent » (avec une gradation qui en fait un cas unique).
Il refuse de juger sa propre valeur en soulignant le fait qu’il ne peut y avoir d’étalon de mesure pour un être à part.
Il semble refuser de se comparer mais s’affirme comme différent : « si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre ».
Il utilise aussi la métaphore figée du « moule brisé » : unique, il est désormais inimitable : « Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu ».
3) La résolution du paradoxe dans la notion de sincérité
Finalement s’il est à la fois l’homme par excellence et celui qui se différencie de ses semblables c’est parce qu’il est le seul à faire preuve d’une complète sincérité, valeur qu’il porte aux nues.
Une valeur qui dépasse et abolit les frontières entre le bien et le mal qui sont mises sur le même plan : « J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise ».
Résolution des antithèses qui font cohabiter des notions qui s’excluent mais qui sont rendues compatibles par la sincérité, la notion opposée venant systématiquement accompagner la notion évoquée précédemment : « je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon » / « j’ai pu supposer vrai […] ce que je savais être faux » / « méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime, quand je l’ai été » (mis en parallèle par répétition de la proposition « quand je l’ai été »).
Transparence affichée puisque ses « confessions » doivent permettre de lire dans son âme comme dans un livre ouvert, comme seul Dieu le peut : « j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même ».
II. Une entreprise ambiguë
1) Ecrire pour être jugé par Dieu
L’entreprise autobiographique de Rousseau ne s’affiche pas seulement comme la volonté de relater ses souvenirs, il s’agit pour lui de mettre à nu son âme pour permettre qu’elle soit jugée, en premier lieu par Dieu.
Relation avec Dieu mise sous le signe de la transparence et de la simplicité par l’emploi du tutoiement : peuvent le juger ceux qui le connaissent entièrement avec lesquels il a une relation sincère : « j’ai dévoilé mon intérieur comme tu l’as vu toi-même ».
Lexique du jugement : « juger » / « trompette » (annonce le jugement dans la Bible) / « Jugement dernier » / « juge ».
Image du jugement dernier : mise en scène et dramatisation : Rousseau se représente devant Dieu avec ses confessions comme témoignage à partir duquel son âme pourra être jugée.
Utilisation du Discours direct censé être tenu devant Dieu : dramatisation, volonté de convaincre de sa sincérité, mais discours s’adressant indirectement à ses « semblables ».
2) Ecrire pour défier les autres
S’il semble tout d’abord rechercher à être jugé par Dieu, il s’adresse néanmoins à ses semblables, cherche leur reconnaissance et les défie ouvertement par l’entremise de Dieu de se comparer à lui et de se dire meilleurs : « Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité » : il s’adresse à tous et les invite à l’imiter, tout en affirmant qu’il « n’aura point d’imitateur », ainsi il accuse indirectement les autres de lâcheté et les juge lui-même comme incapable de sincérité, autre paradoxe puisqu’il écrit pour être jugé sur des faits et qu’il condamne les autres avant même d’avoir de quoi les juger.
Rousseau semble avoir une image de lui-même particulièrement contradictoire d’un côté il recherche la reconnaissance des autres, demande à être comparé, ressent le besoin de se justifier ; et de l’autre, il a la certitude de n’être pas égalé en se repliant derrière son originalité et en demandant l’intercession de Dieu avec qui il entretient une relation intime et familière, ce qui le valorise. Il parait donc faire preuve de fausse modestie tout en avouant son trouble ou cherche à être jugé mais redoute de n’être pas vu comme il le souhaite : « Si je ne vaux pas mieux, du moins je suis autre » / « qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là ».
3) L’irréconciliable projet rousseauiste
Nous avons vu que Rousseau donne une image de lui contradictoire, qu’il oscille entre modestie et prétention, nous allons voir que son entreprise est elle aussi placée sous le seau du paradoxe.
Il se propose, en effet, d’écrire ses confessions pour se différencier pour faire preuve de son originalité, comme nous l’avons déjà souligné précédemment, et celle de son entreprise : « une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ».
En même temps, il affiche un terrible besoin de la reconnaissance d’autrui et invite « chacun d’eux à son tour » à suivre son exemple. Son œuvre est clairement écrite pour être lue puisqu’il dessine déjà une image de son lectorat idéal : « qu’ils écoutent mes confessions ; qu’ils gémissent de mes indignités ; qu’ils rougissent de mes misères ».
Il avoue aussi sa volonté d’être le centre d’un groupe, d’être entouré, d’être compris : « rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ».
Conclusion :
Cette incohérence qui se dessine légèrement dans cet incipit marquera toute son entreprise autobiographique dont les Confessions ne sont que la première étape.
Ayant le sentiment profond d’être incompris, il multipliera ce genre d’entreprise jusqu’à Rousseau juge de Jean-Jacques, œuvre dans laquelle il semble révéler : l’importance de son obsession, de son mal-être, de sa folie (?) en allant déposer son manuscrit sur l’autel de Notre-dame après avoir tenté de la distribuer dans la rue à la recherche d’un seul homme qui tenterait de le comprendre et de l’écouter avant de le juger.
Texte :
Les Confessions, Livre I, l’incipit jusqu’à « qu’un seul te dise s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là »
Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon coeur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères.
Que chacun d’eux découvre à son tour son coeur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là.
Pour aller plus loin avec LeWebPédagogique :
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Pour commencer, quelques repères biographiques et bibliographiques sur Rousseau
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Un site dédié à Rousseau : sa vie, ses oeuvres philosophiques et littéraires
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Une autre proposition de commentaire sur cet incipit des Confessions




bjr !
merci pour ce commentaire, mais j’aurais voulu savoir qu’elle est la problématique de ce texte.
Merci
Je pense que la problématique est:
En quoi le projet autobiographique de Rousseau est unique ?
oui merci bcp bcp bcp pour ce commentaire je vais en avoir besoin pour l’oral !!!