Entretien d’un père avec ses enfants de Diderot [Commentaire] [Lumières]
Pour vous préparer au bac français, vous trouverez ci-dessous le plan détaillé d’un commentaire littéraire par J. Cuvillier, professeur de français en première.
Contexte :
Objet d’étude : Convaincre, persuader, délibérer
Mouvement littéraire : les Lumières
Registre dominant : Polémique et didactique
Type de texte : Dialogue
Type de sujet : Commentaire littéraire
Texte étudié : Entretien d’un père avec ses enfants
Auteur : Diderot (1713, 1784)
Le plan détaillé du commentaire :
Introduction
Ce texte est extrait d’Entretien d’un père avec ses enfants de Diderot. Diderot est une des figures emblématiques des Lumières autant pour ses différentes œuvres littéraires (Jacques le Fataliste, Le Neveu de Rameau), que pour sa participation à l’encyclopédie, car il en est l’instigateur avec D’Alembert. Dans Entretien d’un père avec ses enfants, il choisit de redonner vie au dialogue philosophique. Il s’intéresse ici à la nécessité de devoir toujours respecter les lois et au rôle que doit jouer le « bon citoyen » dans la société, il rattache ainsi au quotidien une réflexion philosophique et morale en choisissant des exemples concrets et en impliquant les interlocuteurs, notamment par le biais de situations fictives. Nous examinerons comment le choix du dialogue permet une réflexion morale concrète et efficace.
I. LA CONSTRUCTION D’UNE PENSEE
A. La dimension orale du texte
- Recours à un dialogue, ce qui laisse entendre l’échange de parole.
- La possibilité de donner à entendre le ton de l’échange, utilisation de phrases exclamatives et interrogatives et de voir l’attitude des personnages : « après un moment d’incertitude »
- L’implication des interlocuteurs : le je et le vous mais renforcé par « à vous, à moi »
- Aspect mimétique du texte : mime la simultanéité entre le dialogue et sa lecture
B. Le dynamisme du dialogue argumentatif
- Jeu sur les différents discours (discours direct mais aussi indirect) : Recours au discours indirect pour plus de rapidité, encore renforcé par l’asyndète et créer un effet de synthèse, car cela supprime les marques d’oralité.
- La possibilité d’écarter un certain nombre de problèmes et de recentrer le débat alors qu’il a déjà lieu : « permettez, docteur, que je change un peu la thèse, en supposant un malade dont les crimes soient de notoriété publique » : ce qui permet d’écarter le problème du jugement de l’autre et du fait de le « déclarer malfaiteur » : Au départ : doit-on sauver un malfaiteur, ce qui pose indirectement le problème de savoir qui est habilité à déclarer quelqu’un malfaiteur, d’où intervention de Moi qui recentre le débat et écarte le problème : il s’agira d’un malfaiteur dont les crimes sont de « notoriété publique », puis exemple encore plus précis : Cartouche ou Nivet, puis comme le docteur refuse de se ranger à son opinion, Moi donne un exemple des conséquences possibles du fait de soigner un malfaiteur : assassinat d’un ami.
C. La dramatisation et l’aspect théâtral de la scène
- Rendre les actions plus proches par le choix des situations : « On vous appelle ; vous accourez, vous ouvrez les rideaux, et vous reconnaissez Cartouche ou Nivet » (rapidité : phrases courtes : sujet, verbe, complément) : mise en situation concrète par détails de l’actions évoqués : ouvrir les rideaux, sorte de dramatisation du geste, effet de ralenti sur le geste avant l’effet de surprise et de reconnaissance.
- Le choix d’un monologue fictif et sous le signe de l’exagération
- Apostrophe : « Malheureux »
- La posture du juge
- Impératif : « Dépêche-toi », « Meurs »
II. UNE REFLEXION MORALE CONCRETE
A. La volonté affichée de réflechir de manière concrète
- Abandon systématique de toutes les questions qui amèneraient un débat abstrait : qui est à même de juger son prochain ? Question balayée par le choix de deux personnalités réelles dont les crimes sont attestés ; puis, la question de la place des préjugés dans le jugement de chacun, puisque Moi propose alors d’envisager les conséquences du fait de sauver un malfrat qui commettrait un crime une fois remis.
- Le recours à des exemples argumentatifs : « si après votre belle cure, le premier essai que le scélérat fera de sa convalescence, c’est d’assassiner votre ami »
- Plutôt que de s’interroger à partir de situations abstraites, Moi fait le choix de concrétiser les choses en proposant des exemples à partir de malfaiteurs existants : « Cartouche et Nivet », mais aussi de mettre en scène des situations qui touchent son interlocuteur de près : « si après votre belle cure (ironique vu les contexte), le premier essai que le scélérat fera de sa convalescence, c’est d’assassiner votre ami ».
- Mise en scène de situation fictive : l’arrivée du docteur et la découverte que le malade est un malfaiteur, puis dialogue fictif avec un meurtrier mourant.
- Dimension fictive visible par : « en supposant », si après votre belle cure », « Je suis médecin » : visible progression pour donner le plus de réalisme possible à ses situations fictives (emploi du présent et non du conditionnel, pas de recours à l’hypothèse (langage performatif : quand dire c’est faire).
- Glissement du je de Moi à la construction d’une situation fictive où Moi serait à la place du Docteur : « Je suis plus intrépide que vous ; je ne me laisse point brider par de vains raisonnements. Je suis médecin. Je regarde mon malade » ( Anaphore sur le je + Asyndète)
B. Le choix donné entre la raison et les sentiments
- Mise en relief du danger que représente un criminel pour la société par le lexique des crimes : « méchants », « malfaiteur », « crimes de notoriété publique », « scélérat », « assassiner », « nouveaux forfaits », « commettrais », « complice » : pour susciter des émotions chez le lecteur.
- Opposition entre deux dénominations symbolisant le désaccord entre les deux parties, pour Moi, il s’agit d’un « méchants », « malfaiteur , « scélérat » alors que pour le Docteur, il s’agit d’un « malade ».
- Opposition des deux personnages : entre convaincre et persuader : le Docteur représente la dimension logique du texte s’y oppose la passion contenue dans les propos de Moi. Etude de deux moments emblématiques de cette dichotomie entre les deux personnages. CF : Docteur : « Mon affaire est de le guérir, et non de le juger ; je le guérirai, parce que c’est mon métier ; ensuite le magistrat le fera pendre, parce que c’est le sien ». Parallélisme de construction (Hypozeuxe), répétition de « parce que » (connecteur logique) dans 2 propositions circonstancielles de cause, polyptote (« guérir », « guérirai », utilisation du présentatif « c’est » : tous ces procédés mettent en relief l’aspect logique de son énoncé, sa présentation de son opinion est simple et claire, il s’agit pour lui de montrer le caractère d’évidence que revêt son propos. Moi : Rapidité, succession de phrases courtes, asyndète, phrases exclamatives et questions oratoires, emploi de l’impératif : Mettez la main sur la conscience ; ne vous repentirez-vous point de l’avoir guéri ? Ne vous écrierez-vous point avec amertume : Pourquoi l’ai-je secouru ? Que ne le laissai-je mourir ! N’y a-t-il pas là de quoi empoisonner le reste de votre vie ? Tous ces procédés sont mis en œuvre pour persuader, il se met même à la place de celui qu’il cherche à persuader pour lui faire dire ce qu’il voudrait qu’il dise dans ce genre de situation.
- S’oppose à réponse courte : une phrase complexe coordonnées par un connecteur logique (conjonction de coordination) qui relit une phrase affirmative qui concède à son interlocuteur qu’il souffrirait de cette situation (comment peut-il en être autrement ?) et une phrase négative qui donne un jugement définitif et réaffirme la position initiale du Docteur.
- Prétérition : « je ne dis point d’avoir tué » (l’énonciateur feint de ne pas reprendre à son compte un jugement qu’il imprime pourtant dans l’esprit du lecteur).
C. Deux postures philosophiques : le rôle de citoyen ou le refus des préjugés
- Par le choix de certains de ses arguments, Diderot dresse un portrait du « bon citoyen » et tente de démontrer qu’ « il y a une fonction commune à tout bon citoyen (…) c’est de travailler de toute notre force à l’avantage de la république ».
- Lexique de la justice : « « juger », « magistrat », « salut », « les lois », « punirait », « innocent », « supplice ».
- Entre lexique religieux et moral (la citoyenneté comme nouveau principe moral, comme nouvelle religion : « salut », « conscience », « repentirez », « secouru », « remords », « douleur éternelle », « sauvé », « regret », « équité », « bien », « salut ».
- Le refus des préjugés est mis en relief lors de la reprise du discours direct, après l’utilisation du discours indirect, Le Docteur utilise lui aussi des exemples concrets pour être sur un pied d’égalité avec Moi et évoque le fait que les valeurs sont relatives puisque selon ses propres idées, ce qui apparaît comme bien pour l’un ne l’est pas pour l’autre et il cite « janséniste », « moliniste », « catholique », « protestant », « fanatique » et « athée ». Il souligne les similitudes de comportements par des parallélismes, les polyptotes (« dites »/ « dira » ; « m’écartez » « m’écartera ») et les répétitions (« lit », « doser »).
Le texte :
MOI. C’est qu’il y a tant de méchants dans ce monde, qu’il n’y faut pas retenir ceux à qui il prend envie d’en sortir.
LE DOCTEUR BISSEI. Mon affaire est de le guérir, et non de le juger ; je le guérirai, parce que c’est mon métier ; ensuite le magistrat le fera pendre, parce que c’est le sien.
MOI. Docteur, mais il y a une fonction commune à tout bon citoyen, à vous, à moi, c’est de travailler de toute notre force à l’avantage de la république ; et il me semble que ce n’en est pas un pour elle que le salut d’un malfaiteur, dont incessamment les lois la délivreront.
LE DOCTEUR BISSEI. Et à qui appartient-il de le déclarer malfaiteur ? Est-ce à moi ?
MOI. Non, c’est à ses actions.
LE DOCTEUR BISSEI. Et à qui appartient-il de connaître de ces actions ? Est-ce à moi ?
MOI. Non ; mais permettez, docteur, que je change un peu la thèse, en supposant un malade dont les crimes soient de notoriété publique. On vous appelle ; vous accourez, vous ouvrez les rideaux, et vous reconnaissez Tartouche ou Nivet. Guérirez-vous Cartouche ou Nivet ?
Le docteur Bissei, après un moment d’incertitude, répondit ferme qu’il le guérirait ; qu’il oublierait le nom du malade, pour ne s’occuper que du caractère de la maladie ; que c’était la seule chose dont il lui fût permis de connaître; que s’il faisait un pas au delà, bientôt il ne saurait plus où s’arrêter ; que ce serait abandonner la vie des hommes à la merci de l’ignorance, des passions, du préjugé, si l’ordonnance devait être précédée de l’examen de la vie et des mœurs du malade. “ Ce que vous me dites de Nivet, un janséniste me le dira d’un moliniste, un catholique d’un protestant. Si vous m’écartez du lit de Cartouche, un fanatique m’écartera du lit d’un athée. C’est bien assez que d’avoir à doser le remède, sans avoir encore à doser la méchanceté qui permettrait ou non de l’administrer…
-Mais, docteur, lui répondis-je, si après votre belle cure, le premier essai que le scélérat fera de sa convalescence, c’est d’assassiner votre ami, que direz-vous ? Mettez la main sur la conscience ; ne vous repentirez-vous point de l’avoir guéri ? Ne vous écrierez-vous point avec amertume : Pourquoi l’ai-je secouru ! Que ne le laissais-je mourir ! N’y a-t-il pas là de quoi empoisonner le reste de votre vie…
LE DOCTEUR BISSEI. Assurément, je serai consumé de douleur ; mais je n’aurai point de remords.
MOI. Et quel remords pourriez-vous avoir, je ne dis point d’avoir tué, car il ne s’agit pas de cela ; mais d’avoir laissé périr un chien enragé… Docteur, écoutez-moi. Je suis plus intrépide que vous ; je ne me laisse point brider par de vains raisonnements. Je suis médecin. Je regarde mon malade ; en le regardant, je reconnais un scélérat, et voici le discours que je lui tiens : “ Malheureux, dépêche-toi de mourir ; c’est tout ce qui peut t’arriver de mieux pour les autres et pour toi. Je sais bien ce qu’il y aurait à faire pour dissiper ce point de côté qui t’oppresse, mais je n’ai garde de l’ordonner ; je ne hais pas assez mes concitoyens, pour te renvoyer de nouveau au milieu d’eux, et me préparer à moi-même une douleur éternelle par les nouveaux forfaits que tu commettrais. Je ne serai point ton complice. On punirait celui qui te recèle dans sa maison, et je croirais innocent celui qui t’aurait sauvé ! Cela ne se peut. Si j’ai un regret, c’est qu’en te livrant à la mort je t’arrache au dernier supplice. Je ne m’occuperai point de rendre à la vie celui dont il m’est enjoint par l’équité naturelle, le bien de la société, le salut de mes semblables, d’être le dénonciateur. Meurs, et qu’il ne soit pas dit que par mon art et mes soins il existe un monstre de plus. ”
Entretien d’un père avec ses enfants, Diderot.
Pour aller plus loin avec LeWebPédagogique :
- Biographie de Diderot
- Entretien d’un père avec ses enfants ou du danger de se mettre au-dessus des lois : le texte intégral et des ressources bibliographiques
- Qu’est-ce que les Lumières ? Une réponse en vidéo
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