Musset, On ne badine pas avec l’amour [Bio] [Ressources]
Alfred de Musset (1810-1857), romancier, poète et dramaturge, est une figure de proue du romantisme dans les lettres. La confession d’un enfant du siècle, un roman, est le témoignage d’une génération entière en proie au « mal du siècle ». Ses pièces les plus célèbres sont Lorenzaccio et On ne badine pas avec l’amour. Outre ces ouvrages, la correspondance amoureuse qu’il a entretenu avec Georges Sand est fort intéressante. Il meurt précocement dans la tourmente qui le caractérise : « Le seul bien qui me reste est d’avoir quelque fois pleuré ».
Le texte suivant est extrait de la pièce On ne badine pas avec l’amour.
PERDICAN : Sais-tu ce que c’est que des nonnes, malheureuse fille ? Elles qui te représentent l’amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu’il y a pis encore, le mensonge de l’amour divin ? Savent-elles que c’est un crime qu’elles font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme ? Ah! comme elles t’ont fait la leçon! Comme j’avais prévu tout cela quand tu t’es arrêtée devant le portrait de notre vieille tante! Tu voulais partir sans me serrer la main; tu ne voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous regarde tout en larmes; tu reniais les jours de ton enfance; et le masque de plâtre que les nonnes t’ont plaqué sur les joues me refusait un baiser de frère; mais ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui qui ne sait pas lire, et tu es revenue t’asseoir sur l’herbe où nous voilà. Eh bien! Camille, ces femmes ont bien parlé; elles t’ont mises dans le vrai chemin; il pourra m’en coûter le bonheur de ma vie; mais dis-leur cela de ma part: le ciel n’est pas pour elles.
CAMILLE : Ni pour moi, n’est-ce pas ?
PERDICAN : Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire: Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses curieuses et dépravées; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière; et on se dit: ” J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. “
Il sort.
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