Bernardin de Saint Pierre, Paul et Virginie [Bio] [Ressources]
Pour préparer au mieux le bac français, retrouvez dans cet article un texte dans Paul et Virginie. Â
Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), scientifique et écrivain, disciple de Jean-Jacques Rousseau, fut un grand voyageur et un observateur consciencieux de la nature. Il a publié notamment des Etudes de la nature (1784) qui lui firent connaître la renommée. Il est particulièrement célèbre pour son roman Paul et Virginie (1787), une histoire d’amour impossible entre deux êtres irrémédiablement attirés l’un envers l’autre. Le drame se déroule sur l’île Maurice que Bernardin de Saint-Pierre a bien connu pour y avoir vécu entre 1768 et 1770.
Le dénouement de cette histoire pleine de bons sentiments et d’innocence, mais qui tourne mal, compte parmi les pages les plus célèbres du XVIIIe siècle.
« Dans les balancements du vaisseau, ce qu’on craignait arriva : les câbles de son avant rompirent ; et, comme il n’était plus retenu que par une seule haussière, il fut jeté sur les rochers à une demi-encablure du rivage. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul allait s’élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras : « Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr ? – Que j’aille à son secours, s’écria-t-il, ou que je meure ! » Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte Domingue et moi lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul alors s’avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l’espoir de l’aborder, car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu’on eût pu en faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d’énormes voûtes d’eau qui soulevaient tout l’avant de sa carène, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l’usage de ses sens, qu’il se relevait et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entrouvrait par d’horribles secousses. Tout l’équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d’efforts pour la joindre. C’était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étaient jetés à la mer. Il n’en restait plus qu’un sur le pont qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux et s’efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : «Sauvez-la, sauvez-la, ne la quittez pas ! » Mais dans ce moment, une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot s’élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son coeur, et, levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux. O jour affreux ! hélas ! tout fut englouti… »
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