Rimbaud, Une saison en enfer [Commentaire]

Pour préparer au mieux le bac français vous trouverez ci-dessous le plan détaillé d’un commentaire littéraire par J. Cuvillier, professeur de français en première.

Contexte :

Objet d’étude : la poésie

Genre littéraire : poésie, prologue
Type de sujet : commentaire littéraire
Texte étudié : Prologue d’Une saison en enfer
Auteur : Rimbaud (1854, 1891)

Le plan du commentaire :

Introduction

I. UN IDEAL PERDU ET CONGEDIE

a) Harmonie lointaine

b) L’histoire d’une rupture

c) L’appel au chaos

II. ENFER DESIRE

a) Le poète possédé : Un texte entre théâtralisation et schizophrénie

b) L’accès à une dimension supérieure

c) Un prologue

Conclusion

Le commentaire rédigé :

Introduction
Une saison en enfer est écrit en 1873, lors d’une période troublée de la vie de Rimbaud. Période qui s’achèvera sur le plan personnel par l’emprisonnement de Verlaine qui l’a blessé légèrement en lui tirant dessus le 10 juillet 1873 et sur le plan littéraire par la rédaction et la publication de ce recueil, le seul publié par Rimbaud. Si ce recueil semble être l’expression d’une révolte personnelle et identitaire, il est surtout remise en question de l’idéal poétique qu’il avait exprimé à travers ses poèmes de jeunesse et dans les deux lettres dites du Voyant, en mai 1871.

Une Saison en enfer se compose de neuf textes : le premier sans titre « Jadis si je me souviens bien », puis « Mauvais Sang », « Nuit de l’enfer », « Délire I », « Délire II », viennent ensuite « L’Impossible », « L’Eclair », « Matin », « Adieu ». Le titre évoque bien une damnation mais temporaire, cette idée semble présente dans la composition du recueil qu’on a l’habitude de diviser en deux grands mouvements, un premier très pessimiste qui se termine par « Délire II. Alchimie du verbe » où il critique sa propre poésie avant d’aborder un second mouvement qui apparaît comme une remontée vers le salut.

Nous verrons que le prologue d’Une Saison en enfer est l’occasion de renier le paradis pour réclamer la damnation, damnation qui se fera par le recueil.

I. UN IDEAL PERDU ET CONGEDIE

Le recueil Une Saison en enfer débute donc par ce poème en prose qui annonce et marque une rupture avec une forme d’harmonie lointaine et récusée, il est l’occasion de congédier la muse et la beauté pour mieux rompre avec le passé et par-là même invoquer des puissances négatives et se complaire dans le chaos crée par cette révolte et cette destruction.

a) Harmonie lointaine

Le poème s’ouvre sur l’évocation d’un paradis perdu, d’un idéal qui devient insatisfaisant et s’efface, cette harmonie disparaissante est néanmoins perceptible dans la première phrase, remarquable de par son rythme qui recrée une poésie compensant la perte du vers.

Le rythme régulier est visible dans le découpage des segments de la phrase (2/ 6/ 7/ 6/6). Cette régularité insuffle l’idée d’harmonie notamment à travers les deux dernières proposition subordonnées circonstancielles qui se répondent du fait de la reprise du « où » initial, ainsi que par un chiasme souligné par la répétition de « tous » : « où s’ouvraient tous les cœurs » (Verbe + tous + GN) / « où tous les vins coulaient » (Tous + GN + verbe).

Cette harmonie s’accompagne d’une allitération en [s] : « Jadis », « si », « souviens », « festin », « s’ouvraient ». De plus, la phrase initiale a gardé une trace de la rime puisque « bien » et « festin » semblent rimer ensemble.

Cette phrase dessine un âge d’or rapidement inatteignable en le fixant dans un passé lointain et flou : « Jadis » qui s’oppose au complément circonstanciel de temps précis qui annonce la rupture dès la phrase suivante : « Un soir ». Il choisit d’ailleurs l’imparfait qui présente le procès dans son déroulement, en cours d’accomplissement (aspect non accompli), mais à l’instar du présent il en donne une image dans laquelle les limites initiales et finales ne sont pas prises en compte (Aspect sécant : c’est la succession temporelle moment après moment qui est ainsi représentée).

L’harmonie dont il question ici se présente sous les traits d’une Beauté personnifiée, comme le souligne l’emploi de la majuscule ainsi que les verbes qui lui sont associée (« j’ai assis la Beauté sur mes genoux »), cela donne ainsi une représentation symbolique de cette abstraction sous les traits d’une femme.

b) L’histoire d’une rupture

La rupture est donc annoncée par le choix d’un complément circonstanciel de temps précis qui marque l’équivalent de l’élément perturbateur dans un texte narratif, dimension présente dans ce texte poétique. Cette rupture est également signifiée par le choix du passé composé, qui a un aspect accompli, le procès est vu depuis le présent de l’énonciateur dans la mesure où l’événement touche ce présent : l’évènement passé se prolonge par ses conséquences dans le présent de l’énonciateur. Si l’âge d’or s’étend sur une période de temps sans borne précise, la rupture, elle, est clairement datée dans le temps et en lien avec le présent du poète.

On note également, un effet de ralentissement du rythme avec des segments plus courts (« Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux » : 2/ 3/ 3/ 3-4) puis des phrases plus courtes soulignées par une anaphore : Et je l’ai/ Et je l’ai (« Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée » : 7/ 6).

La rupture est mise en relief par une allitération en [R] (« soir », « sur », « trouvée », « amère », « injuriée »).

Cette rupture au début du texte est redoublée dans les vers suivants, « Or, tout dernièrement m’étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j’ai songé au festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit ». Le complément circonstanciel « tout dernièrement » oppose à nouveau l’idéal lointain au présent du poète. La reprise du mot « festin » renvoie aux premières lignes et il est associé à la notion de « charité » qui nous livre une information importante concernant ce paradis évoqué que l’on doit peut-être associer à la religion, l’époque bénite serait celle de la piété ?

Mais à peine évoquée cette « clef » est raillée avant d’être rejetée, comme le montre la phrase exclamative à la tonalité d’insolente moquerie : « Cette inspiration prouve que j’ai rêvé ! ».

c) L’appel au chaos

A partir de la rupture s’amorce un véritable appel au chaos, à la damnation particulièrement marquée par une convocation et une valorisation de l’indésirable.

La violence de sa révolte est visible par le choix d’un rythme rapide et haletant, on trouve même la présence d’un vers blanc, le décasyllabe : « je me suis armé contre la justice ». Les phrases sont courtes (« Je me suis enfui », « Je me suis allongé dans la boue », « Je me suis séché à l’air du crime »). Sa violence et sa révolte sont marquées par l’omniprésence d’un « je » qui semble remodeler le monde à sa manière en en inversant les valeurs traditionnelles, il détruit les valeurs positives que sont : « la justice », « l’espérance », la « joie » et fait appel (par le biais d’une anaphore : « J’ai appelé »/ « J’ai appelé ») aux « bourreaux », aux « fusils », aux « fléaux », au « malheur », au « crime » et à la « folie ».

La violence de cette révolte se trouve signifiée par la représentation de cet état par des actions concrètes (métonymies matérialisantes : un principe abstrait est incarné par des manifestations concrètes) : « Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce », « mordre la crosse de leurs fusils », « m’étouffer avec le sable, le sang », « je me suis allongé dans la boue ».

Se dessine ainsi une sorte de métaphore du poète sous les traits de l’animalité et de la sauvagerie, ce qui atteste déjà de la tendance schizophrénique du texte.

II. ENFER DESIRE

Le rejet du monde ancien par le poète s’accompagne de l’appel d’un enfer désiré, néanmoins le poète semble faire preuve d’une forme de schizophrénie car s’il désire l’enfer, il parait partagé entre le regret de cette harmonie perdue et la complaisance dans un monde de chaos. Mais cette déchirure trouve sa résolution dans le fait qu’elle permet l’accès à une dimension nouvelle et supérieure, celle à laquelle le recueil nous donne accès, ce qui confirme la fonction de prologue de ce poème en prose.

a) Le poète possédé : un texte entre théâtralisation et schizophrénie

Tout d’abord, on note une importance donnée à la personnalité et à la présence du poète qui passe par le fait que ce poème en prose n’est autre qu’un discours, ce qui est marqué par l’ouverture de guillemets au début du poème. Le poète nous raconte donc son expérience en nous laissant entendre sa propre voix et en utilisant la première personne. Mais nous allons voir que ce poète apparaît comme un double je à plus d’un titre.

En effet, à l’opposition entre le passé et le présent répond une double identité du poète : le poète « innocent », capable d’aimer la Beauté, mais aussi le poète capable de croire qu’il pourrait « rechercher la clef du festin ancien » et le poète ironique et moqueur qui injurie la beauté et qui se moque de lui-même : « Cette inspiration prouve que j’ai rêvé ! ». Cette schizophrénie est d’ailleurs souvent soulignée par l’alternance de phrases déclaratives et exclamatives, comme par exemple, « Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! » ou « la charité est cette clef. – Cette inspiration prouve que j’ai rêvé ! ».

De plus, on note la présence de différentes instances discursives, « le démon » parle au poète qui lui répond au discours direct, d’un ton impérieux crée par la modalité jussive (impératif), le démon lui donne des ordres lorsqu’il lui dit : « Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux ». A cette modalité jussive, le poète répond par un ton insolent et moqueur : « Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! » marquant ainsi l’inscription de sa deuxième personnalité dans le présent.

b) L’accès à une dimension supérieure

Si ce poème parait d’abord être celui d’une rupture, d’une révolte et d’une déconstruction, il nous faut néanmoins noter qu’il constitue également un dépassement des conventions sociales et morales mais au bénéfice d’un ordre supérieur. Les valeurs traditionnelles sont écartées mais c’est, entre autres, car ce sont celles de l’enfer qu’il lui faut invoquer pour affronter le nouveau monde qui l’entoure. Son attitude vis-à-vis de Satan confirme que les valeurs qu’il prône lui permettent de lui tenir tête.

Il refuse également les conventions, poétiques mais c’est au bénéfice d’une harmonie nouvelle. Cette harmonie est notamment perceptible à travers un certain nombre de procédés qui introduisent un rythme et une richesse sonore venant compenser l’absence de vers, de rimes et de forme fixe. On note, par exemple, un travail sonore sur les allitérations en [s], très représentées, au point qu’elles envahissent le poème. On trouve, en effet, de très nombreuses occurrences, comme : « suis », « justice », « suis », « sorcières », « s’évanouir », « esprit », « espérance », « sourd », « féroce », « périssant », « crosse », « sable », « sang », « suis », « suis », « séché ». De même, les allitérations en [r] sont très présentes, notamment dans les occurrences suivantes : « armé », « contre », « sorcières », « misère », « trésor », « parvins », « faire », « s’évanouir », « esprit », « espérance », « étrangler », « sourd », « féroce », « bourreaux », « pour », « périssant », « mordre », « crosse », « leurs », « malheur », « air », « crime », « tours », « printemps », « affreux », « rire ». Ces allitérations qui couvrent l’ensemble du texte sont relayées par celles en [z] et [b] qui insufflent au texte une dimension de combat et confirme l’idée de martèlement présente dans le rythme.

L’aspect poétique du texte est dû également à la présence d’anaphores, qui donnent l’impression qu’il reste comme des traces de vers, comme ici : « Et je l’ai trouvée amère/ Et je l’ai injuriée » ; « Je suis armé contre la justice. Je me suis enfui » ; « J’ai appelé les bourreaux/ J’ai appelé les fléaux » (avec un effet d’écho provoqué par la reprise du son [o]). Comme nous l’avons évoqué précédemment, on note la présence de traces de vers : Je suis armé contre la justice (10 syllabes)

Pour terminer ce relevé, nous noterons que l’utilisation de consonnes initiales semblables pour des mots très proches (« J’ai fait le bond sourd de la bête » ; « pour en périssant » ; « m’étouffer avec le sable, le sang ») crée elle aussi un effet d’écho qui ponctue le poème.

Rimbaud a su recréer une harmonie et une poésie du désordre et du chaos qui renverse les règles établies mais au profit d’une autre forme plus sauvage et primitive de beauté, c’est du moins ce qu’il semble clamer lorsqu’il « détache ces quelques hideux feuillets de [s]on carnet de damné ».

c) Un prologue

Ce prologue montre que nous sommes déjà en Enfer, le paradis, l’âge d’or n’est évoqué qu’au passé et parait lointain (« Jadis »).

Le fait que le poète soit déjà une créature de l’enfer est visible par l’utilisation d’un ton insolent et moqueur pour répondre au « démon », il ne le craint plus, ni lui, ni la damnation puisqu’il est déjà, comme il le dit lui-même un « damné ». Cette damnation s’est effectuée par le biais du rejet des valeurs positives, de cette façon il ne subit pas sa damnation et accède à une place de choix dans la hiérarchie du mal.

Ce prologue nous donne ainsi à lire la suite des poèmes du recueil comme les « quelques hideux feuillets » du « carnet de damné » du poète.

Il se présente même comme le poète de l’enfer, le poète attitré de Satan, à qui il répond comme on répondrait à son éditeur : « en attendant les quelques petites lâchetés en retard », il propose même une forme de poétique de l’enfer où « l’écrivain » brillerait par « l’absence de facultés descriptives ou instructives », ce qui nous orienterait vers une poétique de la recréation d’un monde par le poème lui-même, programme qui semble être suivi dans les Illuminations.

Conclusion
Ce poème rimbaldien, qui ouvre le recueil Une Saison en enfer, remplit bien sa fonction de prologue. En effet, il marque une véritable rupture avec un « avant » harmonieux marqué par l’innocence, la beauté et un certain conformisme poétique, même si déjà il s’agissait pour lui, comme il le souligne dans le lettre dite du Voyant, « d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens ». Ce dérèglement désiré dans ses poésies de jeunesse semble être en passe de s’accomplir dans ce recueil du chaos, à la fois témoignage d’une crise identitaire et poétique et condition du renouveau qu’il mettra en œuvre dans Les Illuminations. Ainsi, on voit dans ce poème déjà se dessiner la révocation d’une muse ancienne associée à l’image d’un âge d’or avant de faire état d’une déconstruction désirée et source d’une récréation d’un monde poétique, accès à une dimension supérieure.

Le texte :

“Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. − Et je l’ai trouvée amère. − Et je l’ai injuriée.
Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié!
Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce.
J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie.
Et le printemps m’a apporté l’affreux rire de l’idiot.
Or, tout dernièrement m’étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j’ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.
La charité est cette clef. − Cette inspiration prouve que j’ai rêvé !
“Tu resteras hyène, etc…,” se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. “Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux.”
Ah ! j’en ai trop pris : − Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l’écrivain l’absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.”

Une Saison en enfer, Prologue, Rimbaud.

Pour aller plus loin avec leWebPédagogique :

  • Lire le commentaire littéraire de “Ma Bohème

  • Une fiche sur le style propre à Rimbaud et sur le vocabulaire poétique

  • Un autre commentaire sur le prologue d’Une Saison en enfer



Commentaires

1 commentaire pour “Rimbaud, Une saison en enfer [Commentaire]”

  1. Matilde le 2 novembre 2007

    bonjour ,
    je suis en classe de première S et j’ai un texte qui me pose problême pour l’oral : La chambre double de Charles Baudelaire . J’ai déjà mon plan :

    I / Une opposition entre le rêve poêtique et la réalité prosaïque
    II / Le temps : bourreau du poète
    III / La réalité du poète dans ce poème

    Le problême est que je ne sais absolument pas quoi dire dans ces parties . Pourriez vous m’aider s’il vous plait … J’ai vraiment essayer de trouver , mais n’étant pas très bonne en français je n’y arrive pas . En espérant avoir une réponse au plus vite .
    Amicalement

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