Voici une rapide étude du thème du travail, reprenant des passages de notre Cours de Philosophie.
Au cours de cette seconde réflexion, nous allons envisager le thème du travail à travers trois moments importants de la pensée.
A nouveau, il apparaît évident qu’une étude chronologique de la philosophie permet nettement mieux de comprendre la pensée des auteurs et articuler une réflexion, construire une dissertation, autour d’un thème.
Sujets apparentés :
- Est-ce un devoir de travailler ?
- Une société sans travail est-elle souhaitable ?
- Le travail peut-il rendre libre ?
- Peut-on opposer le loisir au travail ?
- Les hommes peuvent-ils se passer de travailler ?
- L’activité artistique est-elle un travail ?
- Le travail n’est-il qu’un moyen de subsistance ?
- Doit-on faire du travail une valeur ?
- Peut-on attendre du progrès technique qu’il nous libère du travail ?
- Le travail n’est-il qu’une lutte avec la nature ?
- Que gagnons-nous à travailler ?
- Le travail peut-il être aimé pour lui-même ?
A) Le travail comme aliénation (la conception antique)
Chez les Anciens, il est perçu comme une contrainte matérielle qui n’apporte rien sinon l’asservissement à la nature. Il faut donc s’en affranchir pour être libre, en participant à la cité politique. Les esclaves permettent cet affranchissement des contraintes matérielles. On est libre lorsque :
– on s’affranchit de la contrainte matérielle pour se consacrer aux activités de l’esprit.
– on participe à égalité dans le gouvernement politique de la cité.
Les grecs opposent le travail à la skholé, le loisir ou le « temps libre ». C’est aussi la racine du mot “école”, en latin schola. Le loisir ici n’est pas le divertissement mais l’activité de l’esprit.
B) Le travail comme libération (la conception moderne)
Dans la modernité, le rapport de l’homme au travail change. Être libre ce n’est plus se libérer du travail et participer à la politique, mais c’est pouvoir travailler pour s’épanouir dans la vie privée. Le travail permet l’accès à l’indépendance et à la réussite de l’individu. Le travail devient un moyen personnel de réussite dans la sphère privée, c’est la naissance du marché.
Adam Smith est un penseur du marché, mais c’est d’abord un philosophe qui réfléchit aux questions morales. Il observe que l’amour de soi, convenablement orienté, est raisonnable car il stimule l’effort, le travail, l’échange et la coopération sociale, parfois mieux que la vertu elle-même. Mais il va plus loin et il considère que le désir de produire, d’échanger et d’acquérir, loin d’être mauvais par essence, sont conformes à la nature humaine. En effet, l’un des fondements du lien social, selon Smith, est l’intérêt. La division du travail et les échanges établissent des liens de dépendance, de complémentarité mais aussi de compétition en vue de la prospérité. Cette sphère économique constitue ce qu’on appelle la société civile ou le marché, un espace de liberté dans lequel chaque homme est invité à réaliser ses projets.
Ainsi, selon Locke, la propriété, fruit du travail, est naturelle, nullement conventionnelle. Le droit de propriété est essentiellement antérieur à l’institution de l’État, il ne dépend pas du consentement d’autrui ou de la loi politique. L’État n’est donc que la garantie juridique du droit naturel des individus, son pouvoir n’est justifié que s’il assure la protection de la propriété des individus.
On le voit, la modernité consacre la valeur centrale du travail et la primauté de la société (sphère privée) sur l’État (sphère publique).
C) Le droit au travail en question
Pour Marx et conformément au matérialisme historique, il existe une aliénation économique à la racine de l’aliénation politique. Dans l’aliénation économique, fruit du capitalisme (défini comme la propriété privée des instruments de production), l’ouvrier est obligé de vendre sa force de travail comme une marchandise. Il est donc aliéné, c’est-à-dire séparé de lui-même car son travail lui devient quelque chose d’étranger qu’il accomplit par force, pour survivre. Or le travail, pour Marx, est l’acte proprement humain, celui par lequel se réalise l’essence même de l’homme, à savoir la liberté. C’est pourquoi la libération du travail a aussi pour signification de rendre l’homme à sa dignité et à son humanité.
La révolution politique est donc une illusion tant qu’elle ne s’accompagne pas d’une révolution économique et sociale capable de libérer l’homme de la servitude capitaliste et de réaliser ainsi l’unité entre le travailleur et le citoyen, entre la société et l’État, la sphère privée et la sphère publique.
Mais l’erreur cardinale de Marx fut, selon Aron, de penser que seule une révolution radicale permettrait de libérer le travailleur, au double sens d’amélioration du niveau de vie et de participation à la vie collective. Or l’expérience soviétique n’a pas été l’expérience d’une libération mais bien plutôt celle d’une nouvelle oppression. Dans un discours à l’Assemblée constituante en 1848, Tocqueville avait pris position contre le droit au travail dans le projet de constitution. Si l’État entreprend de donner du travail à tous les travailleurs, ou s’il veille à ce qu’ils en trouvent toujours sur le marché de l’emploi, il sera entraîné à devenir « le grand et unique organisateur du travail ». De ce fait, il deviendra le tuteur des citoyens, travaillant à leur bonheur, mais comme le père avec ses enfants, ou le berger avec son troupeau. La question n’est donc peut-être pas tant le droit au travail que l’humanisation du travail. Une tâche qui nous concerne tous et qui est toujours à recommencer.
Damien Theillier, professeur de philosophie
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