Laissez parler les écoliers !

Avec les attentats terroristes de janvier 2015 et le refus de la minute de silence constaté dans certains établissements, l’école a rapidement été au cœur des interrogations. Éduque t-on correctement les élèves à la citoyenneté et aux valeurs de la république ? Pourtant, l’école reste assurément la fabrique du citoyen. Plutôt que de céder à l’emballement médiatique qui pourrait laisser penser qu’on n’enseigne pas les valeurs de la république ni le fait religieux, mieux vaut se pencher à tête reposée sur les activités pédagogiques à promouvoir dans le cadre d’une éducation à la citoyenneté.

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Il existe déjà plusieurs pistes sûres pour outiller les citoyens en herbe. Grâce à une pédagogie active favorisant la prise de parole ainsi que la confrontation d’opinions en classe, savoir, savoir-faire, savoir-être vont de pair pour voir grandir des citoyens éclairés. Voici quelques propositions d’activités à mener en classe :

#1. La discussion à visée démocratique et philosophique

Le programme d’Enseignement moral et civique préconise les discussions à portée philosophique.

La méthode Tozzi : Philosopher à l’école primaire, un article de Vousnousils de 2012

Michel Tozzi est professeur émérite des universités en sciences de l’éducation à l’université Montpellier 3. Il a initié la Discussion à Visée Démocratique et Philosophique (DVDP) avec les enfants.

« Nous avons mis au point une méthode où l’enseignant n’intervient pas sur le fond mais intervient sur les exigences philosophiques, explique Michel Tozzi. L’originalité, c’est d’avoir deux visées : une visée démocratique qui s’inspire de la pédagogie institutionnelle, et qui va donner aux élèves un certain nombre de fonctions pour organiser le débat; et une visée philosophique, qui va consister à mettre en oeuvre un certain nombre de processus de pensée, qui sont autant d’exigences intellectuelles. Apprendre à poser des questions, apprendre à définir des notions, à faire des distinctions conceptuelles… et puis argumenter ce que l’on dit. »

Si pour cette fois la discussion a eu lieu avec des élèves de CM2, il est possible, selon Michel Tozzi, de commencer cet apprentissage de la pensée autonome beaucoup plus tôt : « il n’y a pas de préalable pour commencer à réfléchir, affirme-t-il. Un enfant peut commencer à réfléchir quand il commence à parler, puisque parler, c’est déjà donner forme au monde« 

Il faut donner la parole aux élèves : lettre ouverte à l’Education nationale par Brigitte Labbé, créatrice des « Goûters philo, dans Télérama

« Madame la ministre, Monsieur le ministre, à tous les décisionnaires dans le domaine de l’Education nationale, venez philosopher avec moi à Gennevilliers, à Aulnay-sous-Bois, dans les quartiers Nord de Marseille, dans les cités du Havre et de Toulouse, avec des enfants de primaire et des collégiens des Segpa.

Oui, vous m’avez bien lue. Philosopher ! Donnez la parole aux élèves. Donnez-leur la parole, car exprimer des idées sans se sentir jugé, apprendre à déployer une pensée et à argumenter, cela apaise, cela remonte l’estime de soi, et cela diminue la violence. C’est mécanique. Donnez la parole, une heure par semaine, dans chaque classe de chaque école de France, aux élèves. Ils ont besoin de parler et de penser dans un cadre qui le leur permette. Formez des professeurs à la conduite de débats. Laissez la parole circuler sans tabou. Osez laisser s’échapper de la bouche des enfants des horreurs, pour les parler, les penser avec eux.« 

Interview de Christophe Prochasson, historien et recteur de l’Académie de Caen, dans Télérama du 28 janvier 2015

« Il faut imaginer un enseignement beaucoup moins didactique (et certains professeurs ne m’ont pas attendu évidemment), plus vivant, plus concret, qui mette la classe en activité, dans l’échange, la confrontation, le désaccord. Ce pourrait être l’occasion d’apprendre la démocratie dans ce qu’elle prend justement en charge, le conflit pour le dépasser. Faire comprendre aux élèves que la démocratie est au-delà de la critique, puisqu’elle s’en nourrit.

Le maître doit solliciter, accompagner, provoquer même la discussion et l’échange. Au terme desquels, bien entendu, il reprend la parole pour mettre en avant les vertus de nos valeurs communes qui précisément permettent l’expression des désaccords. Le bon élève est encore trop souvent celui qui sait. Et si c’était aussi celui qui est capable de défendre ses idées et de résister à son environnement quand celui-ci tient un discours inacceptable ?« 

Le site ‘Ce n’est qu’un début’, prolongement d’un film avec des pistes pour la mise en place des discussions à visée philosophique dans nos classes.

Jean-Charles Pettier, professeur certifié de philosophie présente sa vision des activités à visée philosophique avec tous ses élèves.

« L’idée de faire réfléchir de jeunes, voire de très jeunes élèves, à des questions d’ordre philosophique, en aurait surpris plus d’un, aussi bien parent qu’enseignant, il y a une vingtaine d’années en France. Comment comprendre qu’elle paraisse si facilement acceptable, aujourd’hui ? Lorsque j’ai débuté mes travaux de recherche, en 1995, j’avais dans l’idée qu’il fallait proposer un enseignement philosophique aux adolescents les plus en difficulté du système scolaire : une idée dont je mesurais mal à ce moment qu’elle était révolutionnaire, l’enseignement philosophique étant cantonné aux élèves de terminale. Pourquoi le faire alors ? Il me semblait que l’on devait défendre l’idée que chacun avait un « droit à la philosophie ». Il me semblait que, dès lors que l’on acceptait l’idée que chacun devait être éduqué, et que l’on considérait que, pour autant, être capable de faire des choix, d’assumer sa liberté, nécessitait un apprentissage aux « grandes » questions philosophiques. En plus de proposer des activités à visée philosophique, mes travaux conduisaient en réalité à reconsidérer la place à donner à l’élève dans la classe, en le prenant pour quelqu’un de fondamentalement intelligent et intéressant.« 

ACTIVITÉ 4ème : Pour explorer l’exercice des libertés en France, j’ai lancé mes 4ème sur la question suivante « En France, tous les habitants ont-ils une liberté totale ? ». Le sujet a notamment permis de d’expliquer l’article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme et de montrer que des catégories de la population sont moins libres que d’autres.

Nous avons continuer la réflexion avec un deuxième sujet, plus difficile, « Est-on libre de sortir du cadre ? Est-ce facile ? ». Les groupes élèves disposaient de deux documents pour saisir l’expression « sortir du cadre » et comprendre qu’il n’y a pas que la loi qui fixe un cadre ou une norme dans nos sociétés. Lors de la discussion, les élèves ont parlé librement et les préjugés s’expriment (un élève a dit « J’aime pas les homosexuels »).  J’ai alors rappelé la différence entre ‘opinion’ et ‘délit’, l’importance du vivre-ensemble et de l’acceptation de l’autre. Bien sûr, une heure ne suffit pas pour déconstruire tous les stéréotypes mais créer les conditions d’un échange d’idées/d’opinions entre les élèves est indispensable pour enclencher ce travail.

Sortir du cadre par Banksy
Sortir du cadre par Banksy

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2.Le débat argumenté

Deux exemples de débat argumenté mené avec mes classes de 4ème et de 3ème dans le cadre des cours d’Education civique

Une classe de 4ème débat : 'Comment faire usage de sa liberté sur Facebook ?"
Une classe de 4ème débat : ‘Comment faire usage de sa liberté sur Facebook ? »

 

 

#3. La méthode Boimare (lire la chronique Échec scolaire : comment relancer la machine à apprendre ?)

Serge Boimare est un psychopédagogue. Il préconise une séance d’une heure par jour qui favorise la prise de parole des élèves

1. Un nourrissage culturel qui donne du sens et des racines en étant relié aux questions humaines fondamentales

écouter : 15 à 20 minutes de lecture à haute voix de textes fondamentaux (contes, récits mythologiques, textes fondateurs de religion ou de de civilisation, romans initiatiques ou historiques). Ces textes donnent aux élèves les moyens de résister aux sentiments parasites qui se déclenchent dès qu’il y a apprentissage avec le texte. La lecture à haute voix réussit à capter l’intérêt d’élèves peu concernés par la classe et permet de faire de l’image avec le mot entendu.

2. Un entraînement à communiquer et à argumenter

Parler et écrire : 30 à 40 minutes d’expression orale et écrite où chaque élève est sollicité pour faire part de ce qu’il a compris du texte après la lecture à haute voix. Ensuite, il donne son avis sur une ou des questions mises en débat par la classe.

 

 

 

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  1. TRIBECHE 11 février 2015

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *