La valeur de l'erreur

Rene CHAR

Il est interdit de se tromper

Même si cette règle n’est pas explicite, nous l’avons tous intégrée. Nous savons qu’il est préférable d’éviter le mot « faute » qui est chargé de culpabilité alors que l’erreur se corrige et permet l’apprentissage, mais malgré cette prise de conscience, nous n’avons toujours pas le droit à l’erreur. Combien d’enfants et d’adultes préfèrent ne pas faire plutôt que de mal faire ? Rendre l’erreur constructive et même heureuse est un réel défi. Nous fuyons l’erreur, trop souvent synonyme d’échec car c’est trop douloureux d’en assumer la responsabilité.

Face à la douleur de l’erreur, « c’est pas moi, c’est les autres »

Notre culture est aussi celle de la culpabilité. Nous sommes programmés pour souligner l’erreur et accuser l’autre. Les enfants se défendent ainsi : « C’est pas moi qu’a commencé ! ».  Les adultes ne font pas mieux. La psychanalyse accuse les mères d’être trop fusionnelles ou pas assez, les enseignants accusent les parents de ne pas savoir éduquer leurs enfants, la difficulté scolaire est souvent expliquée par « un problème psychologique » et les parents déplorent le manque de ceci ou cela chez les enseignants… Nous nous défendons comme nous pouvons en reportant la faute sur l’autre dans ce système qui n’autorise pas l’erreur.

Et si évaluer, c’était donner de la valeur ?

Dès la maternelle, des bonhommes pas contents 🙁 ou contents 🙂 viennent souvent évaluer les productions des touts petits. A partir du CP, ce qui est incorrect dans les cahiers et les évaluations est souligné en rouge. Puis ce sont les points que nous retirons à chaque erreur, et très souvent, sur ses copies,  l’élève ne gagnent pas de points mais il en perd ! C’est avec une intention constructive que nous soulignons ce qui est à améliorer, mais nous le faisons tellement systématiquement que nous oublions l’impact de nos remarques qui en « dévalorisant » touche à la valeur même de l’enfant.  Beaucoup, beaucoup trop d’enfants répètent : « Je suis nul » !

papillon

Le point rouge et la remarque « ton tracé manque beaucoup de précision et d’assurance » ne sont pas accusateurs mais l’enfant risque de se sentir frustré, angoissé, surtout s’il a mis toute son énergie pour s’appliquer et faire plaisir à sa maîtresse.  S’ajoute ici un autre problème :  à cet âge, la motricité fine est en cours d’acquisition et c’est avec tout le bras que l’enfant dessine. En maternelle, un enfant de 3 à 5 ans avec ses toutes petites mains et ses doigts dodus ne peut atteindre la précision du geste graphique. Si la maîtresse portait des gants de boxe pour effectuer ce tracé, alors elle saurait qu’un tel résultat est un exploit qu’il faut applaudir et encourager ! Juste une question de regard : il est magnifique ce papillon de toutes les couleurs 🙂

La boutique de Jack Koch

 

L’impuissance acquise

Ne pas réussir c’est mal et ça fait mal. A tel point que l’on atteint un sentiment d’impuissance qui nous paralyse :

Cette vidéo démontre comment en trois minutes on peut mettre les personnes en situation d’incapacité. Quand elles échouent à deux reprises, même si la troisième tâche est très facile, elles sont mises en difficulté, beaucoup plus en difficulté que le groupe qui avait trois tâches aisées à effectuer. C’est l’impuissance acquise. Si en quelques minutes, l’échec est intégré comme une impuissance, imaginons ce que peut donner des années et des années de difficultés. Nous disons « quand il veut, il peut » mais souvent, c’est quand il peut, qu’il veut, explique Jeanne Siaud Facchin. C’est pour cette raison que l’élève atteint d’un trouble des apprentissages a besoin d’adaptations et d’aménagements.

L’effet miroir du sentiment d’incompétence

L’enseignant tente d’aider son élève à sortir de la difficulté, à acquérir des connaissances,  il met tout en œuvre pour y parvenir et quand il réussit, tout va bien. Mais quand il n’y parvient pas, l’incompétence de l’enfant peut le renvoyer à sa propre incompétence. Et l’effet miroir de l’incompétence sera parfois violent…et parfois même destructeur ! C’est ainsi que dans chaque histoire individuelle, il y a presque toujours une blessure d’école, une humiliation, un regard accusateur, des reproches injustes. Combien de fois ai-je noté sur les copies « manque de travail » alors que l’élève avait pourtant passé des heures à préparer ce devoir ! Il me semblait impossible de me tromper, croyant que le travail mène forcément à la réussite ; quelle illusion !

couchant
Victime ou coupable, l’effet miroir veut que nous le soyons tour à tour, au moins dans notre imaginaire, mais en réalité, c’est le statut que nous accordons à l’erreur qui nous positionne ainsi. Inutile de chercher les responsables donc, en revanche nous avons tous le pouvoir de considérer l’erreur autrement, comme un tremplin vers le savoir et le savoir-faire. Nous pouvons surtout chercher la situation de réussite qui permettra de valoriser et d’encourager. Donner de la valeur et du courage, c’est donner confiance :  quand on sait que la confiance est la condition indispensable à l’apprentissage et à l’épanouissement… C’est l’effet pygmalion ! Un regard positif engendre des effets positifs. Dans le cercle heureux de la réussite, c’est le sentiment de compétence qui se reflète dans le miroir.

Neurosciences et bienveillance

Les neurosciences cognitives soulignent aussi  la nécessité de l’erreur : « Le cerveau fonctionne ainsi par itérations, avec des cycles qu’on peut décomposer en quatre étapes successives : prédiction, feedback, correction, nouvelle prédiction. (…) Il internalise organiquement des statistiques. Il s’agit tout simplement de continuellement corriger le tir grâce au retour d’expérience, ce qui revient à dire que… l’erreur est fondamentale ! En effet, si les signaux d’erreur nous permettent, à nouveau, d’ajuster nos prédictions, l’apprentissage ne peut se déclencher que s’il y a un signal d’erreur, autrement, rien ne change. »  Stanislas Dehaene. Il y a un siècle, Rabindranath Tagore écrivait : « Ainsi notre intellect a pour fonction de réaliser la vérité par la voie de l’erreur, et notre connaissance consiste uniquement à brûler sans cesse l’erreur pour libérer la lumière de la vérité. »

Les neurosciences affectives ont constaté que les paroles humiliantes affaiblissent la confiance mais elles peuvent aussi détruire les neurones chez les enfants. « La relation idéale pour une évolution optimale du cerveau est une relation empathique, soutenante et aimante. » L’enseignant n’est pas le parent mais il fait partie de la vie de l’enfant, de sa construction, il agit indubitablement sur sa capacité à apprendre. Lourde responsabilité mais magnifique mission, qu’il s’agisse de petits enfants ou de grands adolescents !

Et si notre approche était simplement plus positive ?

Et si nos enfants grandissaient autrement ?

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