Doucement je me suis ennuyée en lisant le livre de Lola Vanier

Quand un prof se met à parler d’un livre qui tacle l’ennui généré par l’école, vous vous attendez sans doute à une diatribe sévère, à une bataille rangée, à une boucherie verbale contre une ingrate qui méprise ses professeurs.

Pas du tout.

Tout le monde est allé à l’école et a une opinion sur elle. Aujourd’hui, les critiques gastronomiques qui visitent les restaurants se régalent sur trip advisor. Ils gagnent des galons mais n’ont pas avis d’experts. Ils donnent leur ressenti. Ils ont d’ailleurs donné un gros coup de vieux aux guides Michelin et autres experts du goût.

Dans une classe, il y a 25/30 élèves devant un individu, donc 25/30 vécus différents ; ils peuvent tous potentiellement juger et rapporter.

Et si on y réfléchit, peu de professions se trouvent dans ce cas de figure, dans cette cruelle instantanéité.

ennui

Ce livre, alors ?

9782315006434Longtemps je me suis ennuyée à l’école est un florilège, un tas de petites histoires qui mises bout à bout ont amené Lola (sans doute Virginie, pseudo quand tu nous tiens) à étudier l’arabe, une langue difficile dont l’enseignement de la grammaire ennuie aussi… ( Ah au fait, pas besoin de grammaire pour enseigner une langue. Ca c’est pour rassurer les parents. On a besoin d’une bonne oreille, de curiosité et d’envie.)

C’est vrai qu’il y a des beaux passages, bien écrits, des moments de grâce, une belle capture du temps qui se suspend quand l’ennui sévit :

« l’ennui nous subvertit. Presque tous » page 33.

« On avait dans les yeux, la poésie en moins, le reflet des lignes qu’on avait écrites »

« Mais là les minutes se mettent à ralentir, à se prendre les pieds dans le temps »

On trouve aussi des hommages aux professeurs qui ont suscité l’admiration de Lola à qui elle s’adresse directement dans un dialogue imaginaire dans le chapitre « pour le meilleur »

Mais encore des recherches et de la réflexion sur le monde éducatif et ses intervenants ; pêle-mêle Ken Robinson et son discours sur l’école qui tue la créativité, Mérieu, Ferry, Peillon, Belkacem… C’est un ensemble assez équilibré qui ne laisse pas indifférent.

Qui sont représentés ?

Les professeurs du primaire à l’université avec leurs travers, croqués dans leurs incohérences, leurs manquements et leurs faillites.

Si on réfléchit, les professeurs sont les meilleurs éléments d’une classe, pour qui l’enseignement magistral va convenir, le tiers qui s’en sort seuls. Les autres malheureux deux tiers vont devoir être malins ou créatifs pour se tracer un chemin.

Mais si les premiers de la classe sont souvent ennuyeux, binoclards, bons élèves cireurs de pompes, on s’ennuie avec eux en classe et pas de chance, on les retrouve en prof. Et comme ils répètent ce qu’ils ont connu, l’horrible cercle infernal se poursuit.

Etre élève dans une classe, comme être lecteur, demande ce qu’on appelle « a suspension of disbelief ». De quoi s’agit-il ?

D’un accord préalable, entre l’enseignant et l’élève qui va permettre au cours de se dérouler sereinement.

D’où ce rituel un peu suranné, que Lola remet en cause, ces quelques secondes à se tenir debout au début du cours en silence.

Mais ce moment n’est ni plus ni moins qu’un couloir, qu’un sas, où l’enfant qui a passé la porte devient élève. Il accepte les règles du jeu, il entre dans la danse.

A quelle catégorie appartient l’élève Lola ?

La créative, celle qui s’ennuie, qui a besoin d’autres parcours, d’autres idées et qui reste insatisfaite. Du coup, elle invente, un système de triche en Histoire Géographie, des techniques pour faire l’école buissonnière. Parce que Lola attend tout de l’école : inspiration, contenu, éducation, validation, mise en confiance, et sublimation. Elle semble d’ailleurs plus âgée que sa 4e de couverture qui dit qu’elle a 27 ans, car l’écriture à coups de règles carrées qu’elle relate date d’au moins 35 ans, à moins que l’écriture ne soit plurielle.

S’ennuyer, et pourquoi pas ?

Et si s’ennuyer c’était salutaire? L’esprit peut s’envoler ; ainsi le « laïus » du professeur n’est plus nécessaire. A vrai dire, à l’ère de Wikipedia, que valent les connaissances des enseignants ?

Tout se joue bien sûr sur la façon dont les enseignants les présentent. Fond contre forme. C’est sûr que la mousse de foie gras dans un siphon à chantilly ça passe mieux que le morceau sur une tartine. Mais ce n’est pas possible de se consumer de passion pour tous les enseignements. On a forcément des préférences, des faiblesses, des « peut mieux faire« .

Les enseignants pour de vrai ?

Cette présentation sans concession de l’école est-elle pertinente ? Sans doute mais un peu tronquée.

On n’a pas d’intérêt à ce que les élèves s’ennuient. Ennui = possibles soucis. Pas toujours facile en effet de se tenir pimpant/e à 7 h 55 devant 25 élèves qui rêvent encore et de leur dispenser un contenu passionnant. Même si nos conversations de salle des profs font la part belle aux élèves, ils ont parfois l’impression qu’on joue le rôle de l’ennemi.

Alors dans le bout de la lorgnette de Lola, les adultes n’ont droit qu’à l’excellence. Ils ne peuvent pas faire de remarques (la professeur de sport ne peut prendre Lola en flagrant délit de mensonge sous peine d’être reléguée au rang d’adulte insupportable) ils ne peuvent que s’adapter aux demandes et aux besoins des élèves.

L’écriture de Lola c’est celle d’un petit pinson qui regarde par la fenêtre et rêve de s’envoler. Je la comprends, moi aussi j’ai regardé par la fenêtre et ai été longtemps silencieuse. Mais regarder, observer, c’est aussi apprendre.

D’ailleurs, Lola a tracé tant bien que mal, au bout de tout cet enseignement méprisable et inutile, une carrière universitaire.

Le cours n’est qu’un préambule…

Souvenir

Ce livre m’a fait me retourner sur ma scolarité.

Une professeur m’a marquée aussi et je voudrais lui rendre hommage, Madame Fauvet, ma professeur de Français de 1er A2. J’ai volontairement écrit son nom, pour ne pas ravaler les professeurs à des identités désincarnées comme dans le livre de Lola Vanier, Mme A, M L. Ma professeur de Français portait Shalimar, était belle, avait du vernis rouge et un rouge à lèvres assorti.

Le premier jour de cours, elle nous accueillit avec une pile de photocopies d’extraits d’oeuvres d’Albert Camus. Nous étions des élèves dociles, nous ne posâmes pas de questions. De sa voix énergique, un peu éraillée, elle nus annonça le programme : « Pour apprendre, il faut lire » Je la remercie. Elle a guidé mon parcours d’étudiante et de professeur.

Et si vous, Lola Vanier, faites cours aujourd’hui, comme semble le laisser présager votre livre, souhaitons que vos cours inspirent vos élèves et qu’ils se souviendront de vous, sans s’être jamais ennuyés à vos côtés.

Une chronique d’Amélie Silvert

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2 Comments

  1. Mathilde Reinier 28 septembre 2015
  2. Jacques 18 septembre 2015

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *