Peut-on être prof et groovy ?

C’est encore à la mode d’être prof ?

Je suis la 12 310 192e personne à avoir regardé la dernière vidéo d’Adèle « Hello » et je me suis demandée ce qui rendait les gens populaires, la raison pour laquelle on voulait aller les écouter ?

Le ministère de l’Éducation nationale anglais vient de lancer une nouvelle campagne pour recruter de nouveaux professeurs. Y a-t-il un profil type du prof, alors : binoclard, intello, classique, traditionnel, rassurant, branché, cool ?

https://www.youtube.com/watch?v=XVvOHdBjAuk&feature=youtu.be

https://youtu.be/XVvOHdBjAuk

Aux USA, 50 % des enseignants abandonnent la première année. Trop de contraintes, trop d’examens à préparer et trop de problèmes à gérer en classe. Dans cet article, le journaliste parle de 500 000 professeurs chaque année.

Le salaire annoncé (24 000 dollars, environ 1 800 euros pour un professeur remplaçant) semble alléchant, et ce métier a été classé parmi ceux qui respectent le mieux l’équilibre vie personnelle/vie professionnelle par le Site Forbes.

Alors faut-il être dans le coup pour durer ? Faut-il plaire à tout prix, faire le buzz sur les réseaux sociaux et se filmer avec sa webcam pour gagner en crédibilité ? Faut-il faire comme Adèle ? Lancer des teasers pour son nouveau cours ?

adelePourquoi tout le monde trouve aujourd’hui que les sourcils charbonneux chez la femme, c’est tendance, par exemple ? Qui dicte les modes ? En sommes-nous les victimes ?

Devons-nous tenir coûte que coûte à notre livre, notre cahier, nos « valeurs », ou devons-nous céder ? Devons-nous refuser de nous fondre dans le mouvement hyper connecté, tâches multiples, moteurs de recherches ?

Ou devons-nous absolument accepter de sortir du groupe, de nous lancer dans des expériences ? Peut-on se contenter de faire cours aujourd’hui, d’être là ?

Il suffit de tendre l’oreille ces jours-ci, et vous entendrez dans les salles des profs des questions sur l’utilité du contenu du cours. Dans des collèges difficiles, des élèves témoignent sur leur difficulté à comprendre l’écrit et les cours « traditionnels ».

En ce moment, il y a un MOOC sur la classe inversée et les témoignages des élèves sont édifiants.

Alors finies nos blouses grises, out nos airs sévères et bonjour la popularité sur Internet et sur Youtube ?

La créativité.

Quand on devient professeur, on ne signe pas de contrat. On n’a pas de feuille de route. On doit trouver son style, sa pédagogie et parfois la monter de toutes pièces.

Il n’a pas de modèle, mais on a des intuitions. On sent bien que le cours magistral bat de l’aile. Même à l’université, les cours d’amphi sont délocalisés et diffusés sur le Net. On sent qu’on ne peut plus simplement « wikipédier » nos cours, sinon à quoi bon ?

Il faut trouver du contenu qui corresponde aux programmes, qui sollicite le plus grand nombre et qui plaise.

Plaire. On en arrive là.

Le professeur n’est pas narcissique par essence. On devient prof souvent quand on est timide. On est obligé de sortir de sa coquille. On aime sa matière, on aime les livres, on est décalé.

Philippe Mérieu a donné une conférence sur la joie d’apprendre en mars 2015. Ca fait réfléchir. On s’interroge. Mes élèves sont-ils joyeux ? C’est un bon indicateur en fait. Il faut les regarder.

La joie, ça ne se commande pas, ça se sent.

Mais alors comment on fait ?

Être avec ses élèves plutôt que devant. Trouvez tous les moyens possibles pour éviter les conflits en classe. Tenir un rythme soutenu, faire circuler la parole, distribuer les rôles, écouter, encourager, récompenser, surprendre, être régulier, être une référence.

Le prof n’a pas besoin d’être à la mode, ni de la suivre.

Je travaille avec un jeune collègue et je l’observe du fond de la classe. On ressent plein de choses en regardant un professeur travailler ou toute autre personne. J’ai toujours eu une fascination pour le coiffeur par exemple, sa dextérité, ses gestes assurés ;  pour le boulanger, la matière, la chaleur, le goût ; le chef, son expertise et son invention. On peut vite apprécier leur talent, leur expertise, leur jugement, c’est sous nos yeux, c’est délicieux.

Nous faisons un métier différent. À la surface, on ne voit qu’une personne qui parle. Mais avant d’être là, devant les élèves, elle a réfléchi, conçu, découpé les connaissances, organisé en contenu logique, créé des activités, et ensuite devant 25/30 élèves mesure ses gestes, cultive la spontanéité de ses élèves, la régule, la cadre, la guide pour que des individus naisse l’apprentissage du groupe. Elle harmonise les mouvements, guide les corps, répète, recommence, hausse la barre, fait une pirouette, relance la discussion, 100 % en anglais dans une classe de seconde difficile, une prouesse supplémentaire, sourit.

On essaie de n’oublier personne, d’être présent pour tous, de voir celle qui consulte son portable au fond de son sac, passe un stylo à ses voisins, celui qui n’a pas écrit, celui qui a décroché, de rassembler ses ouailles et de les tendre vers l’effort commun.

Peu de mouvement à la surface, mais on s’accroche à ce capitaine qui nous emmène. Tout ce que mon collègue a mis en œuvre ensuite, on le dissèque, on essaie de le rendre encore plus efficace.

Il a par exemple inventé les points verts, une petite feuille et à chaque fois qu’un élève répond en anglais il lui dit « Good! Green point ». Ce n’est pas révolutionnaire, mais je souris de le voir les distribuer. Je comprends pourquoi les élèves participent, ils attendent la reconnaissance, la validation de leur professeur.

C’est aussi un métier solitaire. On a besoin du regard des autres, et on n’a que trop peu l’occasion de se rencontrer et de parler de nos pratiques. On apprend beaucoup à observer les autres.

On est souvent en vacances, il paraît. Les vacances c’est notre occasion de refaire le monde et de concevoir notre classe idéale, celle que l’on va retrouver à la rentrée ; elle sera différente, parce qu’on aura changé, on aura mûri et on tentera de lancer cette nouvelle idée, ce nouveau projet. On espère que les élèves nous suivront, pas parce qu’on veut être à la page, connecté, trop stylé, mais parce qu’on a enfin trouvé le livre qu’on va lire ensemble.

On ne pourra pas le « liker », mais on pourra faire des cercles de lecture, tenir un journal, écrire et partager nos impressions.

On sera hors du temps, loin des modes « style is timeless« ;  l’heure de cours sera bientôt finie, et on attendra la suivante, avec impatience.

Une chronique d’Amélie

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3 Comments

  1. Frédérique 3 novembre 2015
    • Frédérique 3 novembre 2015
  2. isausa81 3 novembre 2015

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *