Quand la musique adoucit les mœurs (ou au moins les bavardages)

 Les aveux d’une prof de français

Madame la juge, Maître avocat de la défense, mesdames et messieurs les jurés, je plaide coupable.

Oui, j’ai enfreint le règlement intérieur de mon collège.
Pire ! J’ai fait enfreindre le règlement intérieur du collège à TOUS mes élèves de quatrième. Sans exception.
Oui, c’était prémédité.
Cela s’est passé un vendredi, de 11h à 12h.
Vous conviendrez que j’ai des circonstances atténuantes : faire cours, de 11h à 12h, un vendredi, entre les gargouillis d’estomacs (ceux des élèves… et le mien!), la fatigue de fin de semaine, l’impatience d’être en week-end… Vous savez ce que c’est.
Ces élèves de quatrième, ils ne sont pas méchants. Mais ils bavardent. C’est venu petit à petit. J’ai essayé plein de méthodes pour enrayer ces bavardages: les punir, leur faire la morale, faire des cours nuls sans participation… Mais rien ne fonctionnait, du moins, pas sur le long terme.

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Bref. J’avais prémédité mon coup. Depuis le mardi. Il y a des preuves : je l’ai fait écrire dans l’agenda de mes élèves. J’ai écrit au tableau, et ils ont recopié : « Pour vendredi, apporter de quoi écouter de la musique avec des écouteurs, smartphones autorisés. »
Oui. Alors que le règlement intérieur interdit aux élèves d’avoir leur téléphone allumé en cours. Il doit être éteint, dans le sac.
Ils m’ont demandé pourquoi, mais j’ai laissé planer le suspens. Y’en a même qui ont osé un « mais madame, on n’a pas le droit…?! »

Le vendredi suivant, les voilà en rang devant ma salle. En pagaille, chahuteurs… Il est 11h, tout le monde a faim et ne rêve que du repas de midi et du week-end qui approche. On a commencé par terminer le travail de la séance précédente, au milieu des bavardages habituels du vendredi. Puis, je leur ai expliqué ce qu’on allait faire le reste de la séance. On allait continuer à travailler sur la nouvelle fantastique, celle qu’on a commencé à lire ; mais si, vous savez, La Cafetière, de Théophile Gauthier. Vous allez avoir des questions à faire à l’écrit, et on les corrigera la prochaine fois

Mesdames et messieurs les jurés, voilà ce que leur ai dit ensuite : « Pour ceux qui le souhaitent, je vous donne l’autorisation de travailler en musique, avec vos écouteurs. » Bon, je ne vous cache qu’il y a eut un moment de flottement, hein, c’était un peu le bazar, ils étaient tous excités comme des puces, il y en a qui se sont « trompés », qui ont mal enfoncé le câble des écouteurs et qui ont donc fait retentir leur morceau préféré dans toute la salle. Mais au bout de trois minutes, ils étaient tous prêts. Je leur ai expliqué les règles :
– Portable posé sur la table et visible,
– S’ils ont une question, ils lèvent la main, ils enlèvent leurs écouteurs, je viens les voir.

Et voilà. C’est tout. On a donc utilisé un portable en cours. Assise à mon bureau, en attendant les éventuelles questions, je les ai observés dodeliner de la tête et réfléchir en tapant la mesure du pied, alors qu’on était en train d’enfreindre le règlement en toute tranquillité. Et on a eut une vraie séance de travail. Ils étaient concentrés, ils n’ont pas bavardé avec leur voisin, ne se sont pas dispersés. J’ai pu aider ceux qui en avaient besoin dans le calme. Tous n’ont pas écouté de musique, d’ailleurs, mais au moins ils ont profité d’un silence de qualité. Ça a duré une trentaine de minutes, le temps que je leur avais donné pour faire les questions.

Après, pour clôturer la séance, j’ai vidéo-projejeté un document texte, et je leur ai « parlé » par écran interposé, en écrivant à l’aide du clavier.  Ils devaient me répondre avec le code suivant :
Pouce levé = oui  /  pouce en bas = non / pouce à l’horizontal = moyen.
Je leur ai demandé si ils étaient plus concentrés avec de la musique : une écrasante majorité de oui.
Je leur ai demandé si ils avaient l’impression de travailler plus vite : les deux tiers environ ont dit oui.
Puis j’ai tapé les devoirs à faire pour la prochaine séance, toujours dans un silence royal.
Et puis j’ai tapé « À la semaine prochaine :).»
Puis : « Vous pouvez ranger vos affaires et sortir.»
Et ils ont noté leurs devoirs, et ils ont rangé leurs affaires, et ils sont sortis.
SANS PARLER.
SANS COURIR.

Et j’ai fini ma matinée sans être énervée, sans être exténuée d’avoir tenté de canaliser leur énergie et leur attention.

Et surtout : ils ont bossé.

Mesdames et messieurs les jurés, je vous laisse délibérer !

Une chronique de Cécile

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  2. laporte sophie 30 novembre 2015
  3. Corre elisabeth 25 novembre 2015
  4. Kristen 25 novembre 2015
  5. myriam 25 novembre 2015
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  7. Frédérique 25 novembre 2015
  8. Frédérique 25 novembre 2015
  9. Kristen 25 novembre 2015
  10. Daval jacques 25 novembre 2015
  11. Katia 25 novembre 2015

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