Le bilan de M.

On fait le bilan en le remettant et la pilule n’est toujours facile à donner. Il y a ceux qui ont des bonnes notes partout, mais qui ont échoué à l’évaluation de géographie. Bon, on fait comprendre aux parents qu’il faut apprendre toutes les leçons, même la géographie. Ça c’est facile. À dire en tout cas.

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Il y a ceux qui font du bien à la classe parce qu’ils participent, qu’ils sont aimables et qu’on les aime. Ce ne sont pas forcément les meilleurs en classe, mais ils la font vivre et me font vivre, du coup. Quand ils ne comprennent pas, je leur explique, ils comprennent ou font semblant de, et renvoient un sourire et un effort. Je le dis aux parents et ça les parents, ils adorent, et je les comprends. Je partage auprès d’eux le bilan : votre enfant fait des efforts, il est drôle et sérieux, c’est un enfant qui va bien. Et c’est bien l’essentiel.

Et puis il y a des élèves comme M. M. s’exprime très mal et trop peu, ou bien c’est l’inverse. Il vole, donne des coups, triche. On s’y attache parce qu’on est professionnel et qu’on le connaît depuis maintenant trois ans. On connaît les parents de M. Je les reçois, les fais asseoir, il y a là le père souriant, la mère angoissée et la grande sœur qui traduit. M. n’apprend pas ses leçons et fait des crasses à ses copains. Il baisse la tête par habitude. Je comprends que son père lui parle du collège l’an prochain et moi j’essaie de lui parler de l’école, dès cette année. Je crois que les lacunes en lecture sont le principal obstacle dans la scolarité et le bien-être de M. Oh je n’ai rien inventé, mais enfin il faut bien le répéter. Je demande à son père si M. est inscrit au bibliobus. C’est gratuit, c’est le mercredi et ça permettrait à M. de lire des magazines, pourquoi pas des livres. De lire, quoi. Mais le père de M. est catégorique : M. , il préfère jouer, le mercredi. Je confirme qu’il est bon aussi de jouer et je demande à quoi M. joue. Il joue dans la rue, ce n’est pas très clair. Il a dix ans.

M. sort de sa torpeur : des livres, il en a un à la maison. Je lui demande de me l’apporter.

M. m’apporte son livre le lendemain. C’est une Bibliothèque verte, il l’a lu. Il a un livre. Je lui propose de lui en prêter, des livres. Je lui force un peu la main. Dans la bibliothèque de classe, je le pousse un peu pour choisir un documentaire sur la Révolution française, un album et un Astrapi. Il me promet qu’il les lira et même qu’il les rendra. Je lui promets que s’il les lit, je lui en donnerai d’autres et qu’il se perfectionnera en français.

En trois ans, j’ai dû prêter à M. une douzaine de stylos bleus et des règles. Je ne les ai jamais revus. Je donne une petite tape amicale à M. et je lui recommande de ranger tout de suite les ouvrages prêtés dans son cartable. Nous ferons le bilan la semaine prochaine.

Une chronique de Papalion

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