Résistances

« Prenez votre cahier d’histoire et commencez à écrire le titre de la séquence et de la séance : le… »

Je me rends compte de la vacuité de cette phrase avant de finir de la prononcer. C’est toujours ça de gagné. De la salive en plus. J’en aurai sans doute besoin. Dieu sait que j’en aurai besoin. Mais Dieu a déserté les lieux. De là-haut, il doit sans doute pouffer de mon triste sort.

Wellcome_to_el_passo

Il y a Mathieu à droite qui vient d’allumer son MP3 ; vu le niveau sonore, je suis capable de reconnaître le nom de la chanson et de son interprète. J’aimerais que ses oreilles saignent plutôt que d’entendre une fois encore ces ritournelles habituelles : les policiers sont des sodomites, les mamans font des tournantes le soir près d’un bon feu de cheminée et il n’y a qu’un remède pour fuir tout ça, c’est de la bonne ganja (tiens, deviendrais-je poète-des-rues moi aussi ?). Christelle sort son matériel et l’étale sur la table : il y a ses deux portables, le perso et le pro. Son bâton de rouge à lèvres, sa crème hydratante et une douzaine de capri sun. En cas de rupture de stock sans doute.

« Qui a son livre ? »

Personne ne me répond. Ils sont déjà tous dans leur univers et ce n’est pas celui que je propose. Le choc des générations. Entre eux et moi, ce que Tolkien aurait appelé le gouffre de Helm. Je me tourne pour écrire le titre. Histoire de trouver une occupation. L’heure va être longue. Je n’ai pas peur de devenir leur cible. Ça fait bien longtemps qu’ils ont oublié mon existence. Je suis cette ombre qui se déplace, et dont la bouche prononce des sons. Un souffle d’air portant un jean.

Je regarde mon portable. Il est 9 h 10. Plus que 45 minutes avant la libération. Et si je leur envoyais un texto pour qu’ils me remarquent ? « Slt c votre prof distoir aréT de téméniké é prené votre dest1 en m1. La 2m guere mondial, sa arach grav. Mdr. Ou lol ».

J’hésite sur le lol. Trop familier peut-être.

Soudain la porte de la classe s’ouvre. Dieu m’a donc abandonné. Il fallait qu’il soit là. LUI.

Un cours par semaine ; une seule heure de présence dans l’Etablissement, et c’était pour moi. Il entre, marmonne une excuse et va s’asseoir au fond de la classe en traînant les pieds. Puis il me dévisage avec un air de défi. Je lis dans son regard : « et oui gros tu m’acceptes, je suis en dessous des 10 minutes de retard ». Putain de pendule.

Je commence alors mon monologue. Je me sens comme un prof de faculté. L’aspect faculté en moins. L’aspect prof aussi d’ailleurs. Je donne la problématique de mon cours, et commence à énoncer les notions principales. Là, je m’arrête, et dans une attitude qui tient plus du burlesque que de la pédagogie, je demande aux élèves s’ils ont lu les pages 12 et 13 du manuel comme je l’avais demandé.

Des fois, je me ferais rire tout seul.

Ils ne me voient pas m’étrangler de rire en posant la question. J’évacue les prérequis, les acquis et l’évaluation diagnostique pour arriver à l’essentiel : obtenir un silence relatif et capter leur attention. Essayer d’expliquer à Nasser qu’il n’est pas chez le pédicure et qu’il doit ôter son pied de la table. Il pourra se couper les ongles ce soir. Surtout qu’avec un tel canif c’est loin d’être évident.

Pendant ce temps, IL a commencé à discuter avec son camarade de droite. Le voir me donne des palpitations. Il a remis sa casquette qui semble vissée sur son crâne, et porte le cartable comme un gilet pare-balles : l’éducation est sa protection.

Je continue ma présentation et tente une stratégie périlleuse : le travail de groupe. Le cumul des neurones. La fusion des individualités. L’inspecteur dit souvent qu’il faut confronter les savoirs. J’aimerais confronter son savoir à cette classe. Les groupes se font tant bien que mal.

La phrase « c’est noté et je ramasse » retentit à leurs oreilles et semble faire son chemin : Mathieu a baissé son MP3 et Christelle s’est mise à écrire. Avec son crayon à paupières. C’est déjà un bon début.

Ça discute ici et là mais le travail s’organise. Je me surprends à respirer de manière plus naturelle, et non pas comme un vieil asthmatique. J’ai 35 ans après tout.

Je me balade dans la classe. « Appropriation du territoire », dit notre inspecteur : « Montrer que c’est votre domaine, votre terrain de jeu ». Des fois, j’aurais envie de marquer mon territoire contre les murs pour qu’ils le comprennent. Et puis est-ce qu’un poisson clown nage au milieu des requins blancs en hurlant que c’est LUI le boss du quartier ?

Je vais jusqu’au fond de la salle. Dans ce no man (teacher)’s land, je m’approche du dernier binôme, et je revois les images d’un film. Il faut sauver le Pr Ryan. Le thème de la guerre n’a jamais été aussi présent : on y parle de riposte, de conflit, d’armes et de victimes. Mais on est loin de 1945. Bien loin. Je m’arrête devant lui et il ne baisse même pas le ton. Il doit sans doute vouloir terminer sa phrase. Je me demande si c’est bien poli de l’interrompre. Après tout,… n’arrachait-on pas des sacs à cette époque-là ? Si on remplace la pauvre grand-mère par un valeureux combattant allié ; et le sac par de précieuses informations, alors on est dans ce que l’inspecteur appelle de la « réappropriation sémantique ».
Il lève les yeux vers moi. Me demande ce que je veux. J’ai l’outrecuidance de répondre : « que tu travailles, et que vous fassiez ces exercices comme le reste de la classe ». Des fois, je me trouve vraiment gonflé. C’est dans ces instants-là que je devrais poser mon artillerie sur la table, et lui dire à quel point il est nuisible et à quel point il devrait….

Il se tourne vers son collègue et lâche la formule finale. Je découpe chaque mot comme si le temps s’était arrêté. Les syllabes tombent et se fracassent sur le sol abimé de la salle de classe. Et soudain le silence. Tout le monde s’est retourné vers lui.

Je recule. Je me sens comme sur l’USS Alabama. Que dirait mon inspecteur face à ça ?

Un seul mot sort de ma bouche : tu sors. Je suis revenu à mon bureau, sans l’avoir quitté des yeux ; et me voilà en train de griffonner à la hâte mon papier d’exclusion : jour, heure, nom de l’enseignant…. Motif : … Je n’écris rien. Car ils savent tous.

Il se lève alors et me toise, avant de dire que s’il est exclu, il reviendra. Il reviendra et s’occupera de moi.
Je réponds que je ne m’appelle pas Sarah Connors. Il ne comprend pas.

Je souris. Ses camarades sont estomaqués et n’osent pas lever les yeux. En passant devant eux il leur promet que s’ils parlent, ils subiront le même sort. « Vous glisserez avec lui » lance-t-il à la cantonade.
Il avance vers moi, et je lève vers lui mon papier d’exclusion, qu’il devra remettre au maton, pardon, au pion qui se tient en face de ma salle, dans son petit bureau exigu. Ce papier, il le sait, est le symbole de la fin, l’épilogue, la postface de son ouvrage.

Il m’arrache la feuille des mains avant de la plier soigneusement, tout en me regardant droit dans les yeux.

« C’est pas des menaces, c’est réel, tu vas voir… »

J’hésite à le reprendre sur le tutoiement. Je me dis aussi que je n’ai pas fait de convention obsèques. Je reste impassible. Dans ma tête, j’entends la petite musique de Sergio Leone. Dans ma poche, je glisse doucement ma main. Afin d’en saisir mon stylo.

Quatre couleurs. Son regard se fige. Je vois de la salive dépasser de ses commissures. Je choisis le noir. Un léger vent ébouriffe ses cheveux. J’applique le stylo sur mon agenda. Il grince des dents. Harmonica. Et lentement je dessine le signe cabalistique, la rondeur du condamné, la bulle d’arsenic.

Le cercle du Néant. Je repose mon arme. J’ai vidé la dernière cartouche. En silence. Le duel vient de prendre fin. Il mord sa lèvre inférieure. Il titube et, la main sur la poitrine, sort de la classe. Sa casquette reste sur le sol. Souvenir macabre du disparu.

Tous ont vu. Tous.

Qu’il était en larmes.

La porte se referme lentement ; je regarde alors l’assistance. Il y a des yeux qui me voient enfin : je lis de la tendresse, je lis de la fierté. Du désir (chez Christelle). Et beaucoup de sollicitude. Les pupilles disent merci. Je m’assois alors sur mon bureau. Allume une cigarette imaginaire et, d’un air ténébreux et plein de fougue, leur lance :

« Allez les enfants ; ils vous restent encore quelques minutes… et je ramasse. »

Une chronique de Frédéric Lapraz

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5 Comments

  1. rachelle 16 février 2016
  2. Charlotte 8 février 2016
  3. voyer 8 février 2016
  4. Michel BACKELJAU 8 février 2016
    • muriel 8 février 2016

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