La madeleine de Proust

Ou vivre la littérature.

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Chaque année je prends le parti d’étudier Proust avec mes troisièmes. Compliqué me direz-vous ? Effectivement. Proust c’est difficile. Mais c’est beau. La phrase proustienne, musicale, inégalable. Et je veux que mes élèves y goûtent à cette phrase proustienne, l’apprivoisent, se laissent bercer par sa douceur, en allant au-delà de la difficulté des mots et des tournures. Arrêtons de prendre nos élèves pour des idiots insensibles. Mais il faut néanmoins accrocher ce petit monde. Du coup, depuis plusieurs années, on lit Proust… en mangeant une madeleine. Comment ça se passe me demanderez-vous ?

Eh bien fort simplement. J’amène les petits gâteaux « un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques ». Je lis une première fois le texte à haute voix, on explique les mots qu’ils ne connaissent pas, qui font barrière au sens. Ensuite je leur demande de quoi parle le texte. Ils répondent bien, on arrive à quelque chose comme « il se souvient de son enfance grâce au goût de la madeleine » ok. (Comme c’est dans le cadre de l’autobiographie on revoit ici que le narrateur n’est PAS Marcel Proust (« Ce Je qui n’est pas moi ») et donc que ce n’est pas une autobiographie mais un roman autobiographique en s’appuyant sur la définition de Philippe Lejeune. Bref). On a débroussaillé le texte. Le sens global est perçu. Allons plus loin…

Deuxième lecture. « Maintenant je relis le texte mais vous fermez les yeux. » Lecture à haute voix devant trente élèves les yeux fermés, certains à moitié allongés sur leur table mais qu’importe, l’attention est là. Le texte est assez long et l’effet attendu se produit, à la fin de la lecture, lorsqu’ils ouvrent les yeux certains s’exclament « ah non pas déjà », « c’était trop bien »,« c’est beau quand même ». Et là, normalement je sors les madeleines ! Ça fait son petit effet. Les élèves mangent la madeleine et le texte de La recherche. Et tout le monde est content. Sauf que ce jour-là, comme c’était presque la fin de l’heure et que, de toutes façons j’avais oublié les madeleines, je dis à une de mes classes :

« Demain je vous ramène les madeleines ! Et on les dégustera avec le texte ! (Hi hi hi)

Mais Madame, le souvenir revient avec la madeleine MÊLÉE au thé… (Vous le voyez celui-là le doigt levé content de sa remarque et les autres « oui c’est vrai c’est vrai…»)

Certes mais je ne vais pas vous ramener du thé

Nous on va le ramener !

– … Ok… Organisez-vous. »

Le lendemain. Mes troisièmes entrent en classe: « Madame on a le thé ! Et des gobelets ! » Ok. J’envoie chercher la bouilloire en salle des profs. On s’installe, distribution des gobelets, chacun choisit son thé (oui car il y avait plusieurs sortes, plusieurs élèves avaient dû piller leur réserve…) Personnellement, j’ai opté pour un thé anglais amené par un élève d’origine anglaise… D’autres ont préféré des thés plus gourmands. Ce n’est pas vraiment comme dans le texte mais bon… Un élève a fait le service.

photoEt là on s’est tous retrouvé avec notre madeleine et notre tasse-gobelet de tisane-thé. Et le texte de Marcel. Et nous étions euphoriques. Sans rire, euphoriques, un grand sourire était sur tous les visages. Les photos-souvenirs prises (vous trouverez ma photo d’artiste ci-contre ;)) nous avons dégusté silencieusement (hum hum) la madeleine mêlée au thé et l’extrait de La recherche. Et c’était délicieux. Inoubliable. Croyez le ou non mais c’était la première fois que je goûtais une madeleine mêlée à du thé… Et je ne l’oublierai jamais. Comme je n’oublierai jamais leur visage à eux. J’ai relu le texte. Encore. Et là, la magie a opéré. Nous étions ailleurs. Nous n’étions plus en C203 par cette morne journée du vendredi mais bien, avec Marcel et sa mère (aussi durant une triste journée d’hiver d’ailleurs) chez elle, dans son salon, puis à Combray, dans les jardins, le parc de Swann, dans cette immense édifice de la mémoire, au creux des mots, de leur musique. Nous vivions le texte. Et c’était beau.

On a parlé de la phrase proustienne, de la musicalité, comment cela se produisait, grâce à quoi (figures de style…). Mais le principal n’était plus là. Nous avions vécu, tous, une expérience qui nous aura marqués. Nous étions avec Proust, nous le comprenions, nous le vivions.

Le cours allant se terminer, je leur ai expliqué le sens de l’expression « madeleine de Proust » et ai demandé à chacun, pour le cours suivant, de me trouver leur madeleine.

Je crois que cette heure restera longtemps dans ma mémoire. Je vous conseille, chers collègues, de ne pas être effrayés d’étudier des grands textes. Nos élèves sont capables de les comprendre et même de les apprécier… Surtout si c’est autour d’un biscuit et d’une tasse de thé.

Je ne sais pas si j’aurais réussi à retranscrire l’atmosphère extraordinaire de ce cours. Certaines mauvaises langues diront que c’est impossible à faire, que j’enjolive, que je suis dans un « bon collège ». Certes je ne suis pas à plaindre. Mais je crois que le secret est là : les intéresser, les investir, les surprendre, capter leur attention, piquer leur curiosité. Pour moi c’est ça enseigner, c’est transmettre le plaisir du texte, le plaisir des mots, leur beauté, leur musique…

À vos madeleines !

Une chronique d’Amélie

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2 Comments

  1. Pingback: Idées pédagogiques de profs | Pearltrees 2 septembre 2016
  2. akpm 23 mars 2016
  3. LORIER Clarisse 29 février 2016

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