Pourquoi devient-on enseignant ?

Voici un exemple…

devenir-prof

Moi, je n’ai jamais voulu devenir enseignant. Un rapport m’apprend que nous sommes 32 % dans ce cas, dans les matières scientifiques.

À l’école, je ne jouais pas à la maîtresse, mais aux gendarmes et aux voleurs. Je voulais être le voleur. Pas facile de tracer un plan de carrière avec un profil pareil. Comment ça, on a des noms ?! On se calme, au fond ! Aux cow-boys et aux Indiens, je voulais être l’Indien. Là encore, pas d’indice, sinon que j’acceptais déjà de me soumettre à l’obligation de réserve. Au collège, je n’aimais que les cours de français et au lycée je n’aimais que les cheveux de la fille devant moi. Je dessinais, je rédigeais des petits mots imbéciles, je gravais la silhouette de cette fille de devant sur le bureau. Surtout que mes parents avaient choisi pour moi la série scientifique qui m’a mené tout droit contre… la fac de sciences. La première année fut pénible, la seconde désastreuse, les suivantes fatales, même si j’y ai développé quelques compétences en escalade, voile et ski de randonnée. Cinq ans d’imposture.

Alors quoi ? Qu’est-ce qui m’a poussé à enseigner, moi qui considérais mes profs comme des bourreaux ? Le syndrome de Stockholm ? Je n’aimais pas ma discipline, je n’aimais pas le travail, je n’avais pas de bonnes notes, alors quoi ? C’est le besoin d’indépendance qui m’a fait demander un poste de contractuel. Et l’envie de stabilité m’a fait passer le concours. Plusieurs copains avant moi avaient choisi l’enseignement et s’en trouvaient bien.

Alors, le mimétisme…

J’ai posé la question à la foule de mes amis, pourquoi es-tu devenu enseignant, et les trois ont répondu. Qui a dit, ça fait pas une foule ? On se calme, au fond ! Bien sûr, ces réponses n’ont aucune valeur statistique. Elles me permettent malgré tout de confirmer que les motivations sont multiples. L’un vient du privé. Sa boîte a fermé et il a dû se recycler. Une autre enseigne depuis ses 13 ans, depuis qu’un prof lui en a donné l’envie. La troisième dira : « z’aime pas travailler avec les grandes personnes ».

Y-a-t-il un lien entre le désir initial et le plaisir ? Monsieur, on parle toujours des profs, là ? Oui, oui, calmez-vous au fond. Mais je ne parle que du désir de devenir prof, pas de celui qu’il faut entretenir après.

Voyez le lyrisme avec lequel Jean-Philippe Blondel parle du plaisir qu’il a à enseigner. Le stylo est alerte et l’homme habile. Ou l’inverse. Il met quand même à mal le principe de causalité en affirmant que « c’est pour ces moments-là qu’on passe le concours ». Bah non. Les procédés d’écriture n’empêchent pas la cohérence. Si cet extrait ne nous dit rien sur le désir initial de ce collègue, le plaisir est évident, et j’éprouve ce même plaisir.

Il n’y a donc, de mon point de vue, aucun lien entre l’envie de devenir prof et le sentiment, a posteriori, d’être à sa place.

Je ne pouvais pas savoir, avant de le vivre, que les élèves vivraient de nombreuses séquences comme des moments de magie, en voyant une poudre blanche devenir bleue au contact de l’eau, en fabriquant eux-mêmes la pile qui fera tourner un petit moteur, en « voyant » leur voix sur l’écran de l’oscillo et la sinusoïde parfaite quand Charlotte envoie un son pur dans le micro, en éclairant un écran avec du vert et du rouge pour obtenir du jaune, en voyant se coller au plafond le ballon de baudruche gonflé avec le gaz produit par une réaction chimique, en se donnant la main pour déclencher le buzzer, en constatant qu’au-dessus de 11 000 Hz, le prof n’entend plus ce qu’ils trouvent insupportable… Et l’arôme de banane qu’ils fabriquent. Et la séquence où ils séparent les colorants bleu et jaune du sirop de menthe…

Je ne pouvais pas entendre, avant de passer le concours, tous les éclats de rire que je partagerais avec les gamins.

Je ne dirai rien sur l’efficacité de mon enseignement. Elle est impossible à mesurer. Je m’autorise malgré tout une petite remarque. Entre l’ancien bon élève, sûr de son savoir, qui n’a connu ni l’échec ni l’ennui, et cet autre qui a agité les bras pendant des années pour surnager, quel est celui qui aura le plus d’aptitude à la bienveillance, à l’empathie ?

Comme le faux aveugle plie bagage en fin de journée, je m’éclipse en oubliant de préciser qu’on peut avoir le bac à 16 ans, l’agreg à 20 et être apprécié de tous. L’écrire desservirait ma chronique. Qui a dit : c’est pas juste ?

Je vais passer entre les paillasses. Ceux du fond feront moins les malins.

Une chronique de Jean-Pierre

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5 Comments

  1. granger 4 mars 2016
    • Jean-Pierre 4 mars 2016
  2. la loutre 4 mars 2016
  3. Audrey 4 mars 2016
    • Jean-Pierre 8 mars 2016

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