Numérique, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…

… pas du tout !

numérique

La pression est grande sur l’enseignant pour qu’il utilise le numérique en classe de la maternelle à l’université. Les technologies que l’on appelait encore récemment TIC se sont répandues dans la société à la vitesse grand V et aussi dans l’école en prenant le nom de Tice puis de numérique éducatif.

Cette pression est aussi très vive sur tous les citoyens à qui l’on demande de plus en plus d’utiliser le numérique dans de nombreuses activités du quotidien dans la sphère professionnelle et privée.

On ne compte plus maintenant les organismes qui utilisent la Toile comme seul moyen pour les contacter, pour percevoir les versements de cotisations, paiements d’impôts, etc.

Dans la sphère de l’école au sens large (de la maternelle à l’université), c’est parfois un peu irritant de lire ou d’entendre que le numérique est de fait synonyme d’innovation pédagogique. C’est même un peu gênant, car cela pourrait signifier que la personne qui enseigne avec un peu de numérique (ou sans) serait un peu « ringarde » au niveau de sa pratique au quotidien.

Mais les choses sont-elles aussi simples ?

Je cite ci-dessous Bernadette Charlier (1) de l’université de Fribourg en Suisse :

« …Pour changer une pratique pédagogique, il faut d’abord que celle-ci existe, qu’elle ait été construite patiemment au cours des années, qu’elle soit stabilisée. L’enseignant doit pouvoir s’appuyer sur cette pratique s’il souhaite la changer. Il doit pouvoir la reconnaître pour éventuellement la mettre en cause. Il doit pouvoir y fonder son projet.

Échapper à cette tyrannie consisterait peut-être à comprendre le changement de pratique d’enseignement ou de formation comme un processus inscrit à la fois dans une histoire individuelle et dans un contexte institutionnel. Un processus vécu différemment par chaque enseignant. Un processus à double face articulant résistance et changement… »

Lorsque j’utilisais un rétroprojecteur, est-ce que j’étais un instituteur innovant ? En fait, je pouvais, avec cet outil, renforcer ma pratique expositive et laisser encore moins d’espace d’expression à mes élèves dans ma classe à tous les cours. C’est quand j’ai demandé aux enfants de créer des transparents que je me suis dit que j’étais peut-être en train d’innover puisqu’ils devenaient producteurs de ressources et intervenants devant la classe.

Aujourd’hui, je peux utiliser le diaporama de façon frontale en présentant mes diapositives à mon auditoire qui reste silencieux et à l’écoute (je l’espère !). Mais je peux aussi laisser quelques diapositives vides ou incomplètes et demander à mes apprenants de les compléter seuls ou en groupes et de venir vidéo projeter leurs productions. Un outil bureautique devient ainsi un outil pédagogique ouvert à l’implication de ceux qui apprennent.

Et puis, il y a de la complexité dans l’utilisation des outils. Geneviève Jacquinot (disparue en 2014), spécialiste de la télévision scolaire, résumait bien ce souci en 1985 :

« Chaque nouvelle technologie alimente une utopie : l’outil de référence est associé au rêve d’une certaine école ou d’une certaine société… comme toujours, les développements technologiques loin de remplacer l’enseignant (…) ne font qu’exiger de lui plus de maîtrise dans la connaissance des processus d’apprentissage et toujours plus d’imagination, … »

Jacquinot, G, (1985), L’école devant les écrans, Paris, ESF.

J’ai beau avoir du recul maintenant sur l’utilisation des technologies dans mon quotidien de consultant, si on me demandait à la rentrée prochaine d’intervenir devant des élèves de seconde par exemple qui seraient tous équipés d’une tablette numérique fournie par leur établissement, il serait nécessaire que je m’y prépare dès maintenant pour être prêt le jour J !

Je ne dirais pas « Ouvrez vos classeurs » mais prenez vos « Ipad » (ou une autre marque !). Tout mon curriculum de formation serait déposé sur l’Espace Numérique de Travail de l’établissement, les élèves téléchargeant les consignes et ressources utiles, déposant leurs propres travaux sur ces espaces virtuels. Cela signifie qu’il n’y aucun problème technique notamment le débit du WiFi du lycée. Et cela n’enlève rien à ma capacité à pédagogiser mes contenus. Et quid de l’évaluation ? En ligne, en présence dans la classe, … ?

Geneviève Jacquinot avait vu juste !

Cette façon de travailler déporte aussi l’acte d’enseigner et d’apprendre en dehors des murs de l’établissement, en dehors des heures « officielles » de travail puisque tout peut être disponible en ligne 24 h sur 24. Là aussi, je peux inventer de nouvelles formes d’activités inspirées par cette mise à disposition permanente. Les apprenants, de leur côté, doivent également organiser leurs tâches en tenant compte de cette situation. Si je m’y prends bien, je pourrai agir sur leur motivation. (classe inversée ! …)

Bernadette Charlier, dans le morceau choisi, évoque le contexte institutionnel. Mon action pédagogique personnelle repose sur une macro organisation. Je ne suis pas seul dans une bulle lorsque j’utilise le numérique. C’est une organisation générale de l’institution qui m’emploie qui est ainsi déployée. Les parties prenantes sont nombreuses : le ministère qui initie une politique, les communautés territoriales qui équipent les établissements (conseils régionaux pour les lycées, conseils généraux pour les collèges, communes pour le primaire), les services informatiques des Rectorats (DSI), les corps d’inspection, l’établissement dans lequel je travaille et sa politique numérique.

Philippe Meirieu évoque souvent le fait que tout enseignant de la maternelle à l’université est un « enseignant chercheur ». Il évoque également une posture d’« explorateur-créateur ». Le numérique, de par sa complexité mais aussi son ouverture, renforce encore ces rôles.

Une chronique de Jacques

(Enseignant honoraire de la maternelle à l’université)
www.jacques-cartier.frwww.espace-formation.eu

  1. http://www.unifr.ch/didactic/fr/le-centre/notre-equipe/prof-bernadette-charlier

 

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  1. Jean-Baptiste Raison 9 mars 2016

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