39.1

J’ai la grippe !

fievre

39.1 … le thermomaître est sans appel : la fièvre est là et bien là.

Accompagnée d’une toux décapante et de douleurs musculaires, la grippe a décidé de me rendre visite. Mais non, c’est impossible, pas à moi : je suis professeur des écoles !!

Aussitôt une chute de tension et une dépression palpable accompagnent ma conscience en détresse. Le tout clôturé par un « Demain, tu restes au chaud. » de mon compagnon attentionné, sans appel possible. Je ne vais pas pouvoir me présenter à l’école demain, je ne vais pas pouvoir faire classe, je ne vais pas pouvoir aller travailler…

Pour tous ceux qui ne comprennent pas la détresse d’un professeur des écoles passionné en arrêt, je vous propose d’entrer dans mon cerveau pour partager le processus évolutif de ma pensée qui laisse souvent les autres dans une incompréhension totale.

1. Constat d’abandon

Suite au diagnostic médical, c’est le sentiment d’abandon qui s’installe dans ma tête en premier lieu. Ce n’est pas 1, 2 ou 3 enfants que je laisse aux mains de papi et mamie pour vivre une soirée en amoureux mais 27 élèves, toute une journée, sans maître, sans repères, sans attention particulière, aux mains des autres « qui ne les connaissent pas »…

2. Sentiment de culpabilité

S’installe alors, telle une angoisse, le sentiment de culpabilité qui va avec. Quelle honte de laisser ma classe une journée sans pouvoir assurer mes apprentissages, quelle honte de charger mes collègues de prendre le relais alors qu’elles ont déjà leur propre classe en charge, juste parce que je ne peux pas assumer… Quelle honte de gâcher une journée d’apprentissage si précieuse en classe de C.P ! Que vont en dire les parents ? Dire qu’une année une maman avait déduit des frais de scolarité mes journées d’absence maladie…

Si encore je n’avais pas eu ces vertiges, j’y serai allée à l’école… mais là… avec le mal de tête en plus…

Et surtout, je ne voudrais pas contaminer mes élèves !

3. Stade de la résignation39.1-300x229

À ce stade, après avoir fait un long travail sur moi-même et après avoir cherché 50 parades possibles pour contourner, amoindrir ou oublier le virus, je dois me résigner : je n’irai pas à l’école demain, je dois me reposer.

Entre deux pics de fièvre, se met alors en route un autre rouage caché de la conscience professionnelle du professeur des écoles : « il me faut préparer ma journée d’absence ».

4. Réaction

À ce stade, deux options possibles :

  • 1re : je laisse tout à charge de ma directrice et de mes collègues, je ferme les yeux et j’oublie… je dors… enfin, j’arrive pas à dormir… je me réveille… je réfléchis… et… Cette option me renvoie très rapidement au titre 2 (sentiment de culpabilité).
  • 2e : je prépare au maximum pour que mes élèves soient le moins possible perturbés et mes collègues aussi et les parents relativement satisfaits.

5. Action

Communication avec les concernés :

  • Prévenir la directrice.
  • Prévenir les collègues susceptibles de gérer la classe.
  • Présenter ses sincères excuses.

Préparation :

  • Prévoir des activités de « révision » : pas de nouvelle notion sans moi !
  • Prévoir des activités autonomes : exercices intuitifs que même les plus « fragiles lecteurs » comme Bastien pourront exécuter sans devoir demander « qu’est-ce qui faut faire ? » à l’enseignante qui a eu la gentillesse de l’accueillir dans sa classe.
  • Prévoir des activités en quantité suffisante : penser aux enfants déjà lecteurs accomplis, Antoine et Simon, qui finiront en cinq minutes ce que Zoéline mettra une heure à faire.
  • Prévoir des activités variées : éviter le coloriage toute la journée, alterner de l’écrit, du couper/coller, de la lecture, du tracer à la règle, …
  • Prévoir du plus au cas où…

Bon je n’ai plus qu’à mettre tout ça en PDF et envoyer à l’adresse de l’école pour qu’à 8 heures demain la secrétaire imprime tout pour ma classe.

6. Sursaut du sentiment de culpabilité

Arrivent les incontrôlables « Mince ! ».

  • Je devais donner le stylo plume « spécial gaucher » à Mathis pour qu’il ne se décourage pas en écriture.
  • J’avais promis aux enfants de faire un échange de bons-points, depuis le temps qu’ils l’attendent…
  • Je devais aussi interpeller la mère de Florian pour lui demander où en était sa prise de rendez-vous chez le psychomotricien.
  • À la demande de la maman de Tristan, je devais être attentive au cours de la récréation pour voir avec qui il joue… s’il a des copains ou si il est vraiment seul comme il raconte chez lui.
  • Les enfants devaient rendre leur « coupon réponse » pour la sortie au cinéma « festival du cinéma » avec l’argent qui va avec. Pourvu que tout soit bien noté et mis sous enveloppe !!
  • Zut ! Il devait y avoir une alerte incendie à 9 heures… aura-t-elle lieu ou sera-t-elle annulée de par ma « faute » ?
  • Et puis, il y a aussi la stagiaire professeur en lettres modernes qui devait se présenter dans ma classe pour une demi-journée d’observation…

JE SUIS EN ARRET… JE SUIS EN ARRET… JE SUIS EN ARRET…

STOP !

Au dodo !

Jour J

7. La bienveillance de l’inconscient

Alors que je devrais dormir tranquille, comme par hasard, mon horloge interne m’éveille à 6h15, comme à chaque jour… Pourtant je suis en arrêt… en arrêt… réparateur… teur… Je ne devrais pas compter les heures… compteur… compteur du photocopieur… MINCE ! Je n’ai pas donné mon code de photocopie à la secrétaire qui va se dépêcher et se retrouver face à l’engin se demandant où trouver mon code… Aussitôt, j’envoie un sms : « Code photocopieur : 5624, élèves = 27 ».

Ouf… je savais bien qu’il fallait que je me réveille quand même à cette heure-là.

Et puis je n’ai pas dit que Soula arrivait en retard ce jour-là parce qu’elle a sa séance d’orthophonie à 8h30 et qu’il ne faut pas la compter absente mais noter « gamelle » comme chaque jour. Elle arrive vers 9h.

8. Acceptation

8h30 : attentive à la moindre vibration du téléphone, je reste aux aguets pour renseigner sur telle ou telle chose, pour renvoyer telle ou telle autre information… tout est calme… je commence à me détendre un peu. De toute façon, mes remords ne servent plus à rien, la journée est commencée, je ne peux plus rien y faire…

Les « pourvu que… » ne servent plus à rien qu’à me torturer davantage, je prends mon cachet, ma température : ouf, elle a baissé !

9. Dernière vérification

Ce qui m’amène ensuite à faire le tour dans ma tête, m’assurer de ne rien avoir oublié de primordial pour le bon déroulement de la journée : pas de sport, plus de service de cantine, pas de soutien aujourd’hui, pas de surv…

Oups ! Je suis de surveillance de récréation le lundi après-midi. Il faudra bien que quelqu’un s’en charge. J’envoie un texto, et ce sera mon dernier : « J’étais de surveillance de récré cet après-midi… ». Ce n’est pas à moi de désigner qui me remplacera dans cette ingrate mission de surveillance de récré sous préau surtout lorsque le temps est à la pluie comme aujourd’hui.

Et puis, c’était bien ce soir que la maman de Maria devait m’apporter sa grande palette en bois pour le projet de construction de l’hôtel à insectes… Je vais prévenir, ça va moins plaire. J’espère que quelqu’un pourra l’aider à la décharger, sinon il faudrait l’appeler pour lui demander de l’apporter un autre jour. Ce sera lui finalement mon dernier texto !

10. Abandon

Enfin, des deux maux je ne sais pas vraiment dire duquel je souffre le plus…, mais enfin je peux librement m’abandonner sous la couette pour penser à demain…

 

Chouette, demain je reprends l’école !

 Je vais pouvoir… me reposer… sur moi-même !

Une chronique de Claire Maurage

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One Response

  1. Marie 18 mars 2016

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *