Mieux comprendre les intelligences multiples

En partenariat avec la Journée de l’innovation

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Véronique Garas, directrice d’école maternelle d’application, animera lors de la prochaine Journée de l’innovation un atelier autour de la question : « Que dit-on quand on dit « intelligences multiples » ? ». Nous lui avons posé quelques questions afin de satisfaire votre curiosité en avant-première.

Le Petit Journal des Profs : Pour commencer, pourriez-vous nous donner votre définition de la théorie des intelligences multiples ?

Véronique : Je dirais qu’Howard Gardner (le créateur de la théorie des intelligences multiples, ndlr) a permis de passer d’une intelligence reconnue comme étant essentiellement logico-mathématique et verbale-linguistique à un minimum de huit formes d’intelligence que l’on peut solliciter chez tout être humain. Ça a permis une belle évolution.

Le PJP : Du coup, la théorie des intelligences multiples est-elle forcément synonyme d’innovation pédagogique ?

Véronique : Cette théorie a surtout provoqué la reconnaissance d’une pédagogie active mais qui tient compte de tous les potentiels cognitifs qu’on peut avoir. On utilise nos potentiels kinesthésique, visuel, musical etc… à plein temps, comme les intelligences logico-mathématique et verbale-linguistique d’ailleurs. Même si, dans notre société, on doit tendre très fortement vers du logico-mathématique et du verbal, pourquoi ne faire que ça ?

La définition de l’intelligence donnée par Garner est donc innovante en soi. Maintenant, les pédagogues se sont accaparés cette théorie, parce qu’elle correspond à ce que l’on peut rechercher pour mettre en place une pédagogie différenciée. Mais en réalité la théorie des intelligences multiples ne correspond pas à la conception actuelle de la différentiation scolaire. Elle permet surtout une diversification des modes d’apprentissage. Car qui dit différentiation dit groupes de besoins, niveaux différents, par rapport à des évaluations, des résultats. La diversification, elle, est liée aux différents processus cognitifs reconnus par les neurosciences et aux différentes formes d’intelligence. Cette diversification peut s’effectuer à tous les niveaux, de la maternelle au supérieur.

Quand j’étais moi-même à l’école, on faisait énormément de travaux manuels, de dessin, de travaux pratiques, qui ont complètement disparu à l’heure actuelle. C’est vraiment très dommage. Aujourd’hui, on va beaucoup plus loin que ces simples ateliers pratiques, puisque dans chaque compétence du socle travaillée, chaque apprentissage, on va utiliser toutes les formes d’intelligence.

Le PJP : Les professeurs qui ne connaissent pas bien cette théorie peuvent avoir des difficultés à la mettre en place sur le terrain. Justement, vous avez créé un dispositif pour apprendre aux enseignants à reconnaître les intelligences dominantes de leurs élèves. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Véronique : Je pense que c’est une première étape tout à fait indispensable, parce que les enseignants disent souvent : « Je connais mes élèves ». En réalité, ils ne les connaissent pas, ou alors selon des résultats scolaires, selon le comportement qu’ils ont dans la classe, mais pas en tant que personne. Cela a pris un certain temps avant que le dispositif que nous avons mis en place devienne rentable et efficace.

On part de photos, 15 par intelligence, qui ont été très bien ciblées en fonction des acquis des différentes intelligences. Ce sont souvent des photos qui montrent des activités, des lieux, des personnes… On demande ensuite aux enfants de choisir une dizaine de photos parmi 120 clichés au total. On dira : « ce n’est pas une méthode scientifique », mais pour moi ce n’est pas le problème, l’important c’est d’analyser vers quoi va l’attirance des élèves. On demande un choix de dix photos car les enfants doivent remplir une étoile à huit branches (une par intelligence). On observera donc obligatoirement des branches dominantes. C’est d’ailleurs extrêmement rare que les enfants remplissent les 8. Chez certains, on peut avoir 6 ou 7 photos sur une même branche.

On comptabilise ensuite le nombre de photos par branche, et à partir de là on établit un profil d’élève, et un profil de classe. Ces résultats s’avèrent très représentatifs de ce que sont réellement les classes. J’aime beaucoup ce test car il correspond aussi au ressenti de l’enseignant.

Par exemple, une classe qui aurait un profil à 90 % kinesthésique-naturaliste-interpersonnel ne donne pas du tout la même chose qu’une autre classe au profil verbal-linguistique, logico-mathématique et puis, par exemple, musical. On ne peut pas travailler de la même façon. Dans mon école, on a une classe de niveau élémentaire réputée très difficile et compliquée à gérer. C’est un groupe qui compte 90% de profils kinesthésiques-interpersonnels. Si on ne tient pas compte de cela, les élèves se chamaillent tout le temps, parce qu’on ne valorise pas leur côté kinesthésique, c’est-à-dire la manipulation, l’utilisation du corps, etc… dans les apprentissages et les jeux, pour l’aspect interpersonnel. Ils ont donc souvent tendance à se bagarrer alors que si on utilise des jeux cadres, mathématiques, ou même à tous les niveaux, ça marche très bien.

Le PJP : La théorie des intelligences multiples amène donc les professeurs à reconsidérer leur pédagogie, ou leurs scénarios ?

Véronique : En effet, soit ils doivent la reconsidérer, parce que ce sont des gens qui travaillent beaucoup de façon frontale, effectivement là c’est un gros bouleversement. Mais pour ceux qui travaillent déjà en groupe, ça leur permet simplement d’organiser des travaux qui ne soient pas seulement de nature verbale-linguistique ou logico-mathématique, en utilisant des jeux, des situations qui mettent en valeur certaines formes d’intelligence. Cela crée des interactions plus riches, où on n’aura pas seulement deux élèves qui travaillent parce que l’activité – souvent verbale-linguistique – correspond à leur intelligence dominante.

Si on choisit de privilégier l’aspect musical ou naturaliste, on n’aura pas du tout le même dispositif. Cela fait passer les élèves d’un groupe à l’autre, c’est très intéressant car ils travaillent tous. Ils collaborent et coopèrent davantage. Par exemple, si on utilise un jeu de Memory pour étudier les constructions de phrase, les enfants adorent, les règles sont très simples donc ils les acquièrent très rapidement, et la participation est ensuite très active. Ils vont être motivés et apprendre la même compétence de manière diversifiée. On peut aussi différencier au sein de chaque activité, que ce soit en maternelle ou ailleurs.

Nous avons voulu travailler sur les fonctions des mots grâce à des chansons dans une classe élémentaire de mon école. Cela marche aussi pour les conjugaisons ! Alors que si vous donnez 5 verbes aux élèves en leur demandant d’écrire un petit texte, ça fait souvent un flop. D’une part pour l’enseignant, parce que ça ne l’intéresse pas et qu’il sait d’avance qu’il aura des résultats très médiocres. Mais aussi pour les élèves, qui ne voient pas l’objectif de l’exercice. Alors que si on leur demande de mettre en musique, d’utiliser leur intelligence musicale-rythmique, ça marche : les résultats sont très bons.

Le PJP : Est-ce que selon vous, les outils numériques peuvent aider les enseignants à valoriser les intelligences multiples de leurs élèves ? 

Véronique : Ça fait partie des moyens possibles de le faire, parmi d’autres : toutes les pédagogies de type Freinet, Montessori rentrent dans cette théorie. Les outils numériques ne sont que des outils, ils n’apportent pas de solution en soi mais ils peuvent être remarquables aussi, s’ils sont bien utilisés. Lorsqu’on fait des cartes heuristiques, par exemple, on utilise une combinaison d’aptitudes visuel-spatial et logico-mathématiques. Il y a des enfants qui sont très fortement là-dedans et qui en ont besoin. Ça peut donc aider à la performance et à l’apprentissage.

Le PJP : Est-ce qu’on pourrait mettre davantage en valeur certains types d’intelligences grâce aux outils numériques ?

Véronique : La théorie des intelligences multiples peut permettre d’aider à utiliser toutes les fonctions cognitives que possède un enfant. Les outils numériques peuvent servir, dans le cadre de cette théorie, à développer et à utiliser davantage certaines formes d’intelligence. Mais justement, si ont les utilise de façon excessive, on risque de se cantonner à certaines et d’en délaisser d’autres, de retomber dans le défaut qui consistait à privilégier les intelligences verbale-linguistique et logico-mathématique. Par exemple, l’enfant a énormément besoin d’utiliser le kinesthésique, la manipulation fine, et l’outil numérique ne le permet pas. Même dans le cas des objets tactiles, ils ne le sont que d’une seule façon. On ne va pas apprendre à enfiler du fil dans une aiguille ou à lancer une balle dans un filet, ce qui n’est pas du tout la même chose. Ce ne sont pas les mêmes gestes, or on a besoin de tous ces gestes-là. On ne va pas non plus apprendre à écrire. Il faut être très prudent par rapport à ça. Quelquefois on valorise beaucoup trop les outils numériques, comme s’ils constituaient des compétences en eux-mêmes. Ils peuvent aider mais il faut les laisser à leur place.

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L’entretien de Véronique est le troisième d’une série réalisée avec quelques animateurs des ateliers qui se tiendront lors de la Journée de l’Innovation du 30 mars prochain. Pour mémoire,

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2 Comments

  1. violette eric 29 mars 2016
  2. jacques 19 mars 2016

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