Une absence (in)justifiée

Je ne comprends pas…

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Je ne comprends pas et j’ai donc besoin qu’on m’explique. Qu’on m’explique pourquoi une jeune élève de notre établissement n’était pas présente à la rentrée, comme elle aurait dû l’être, parce qu’elle a 13 ans et parce qu’elle devrait passer ses journées dans son collège, et certainement pas dans sa chambre. N’est-ce pas ici l’endroit où elle est censée apprendre ? L’endroit qui – selon le socle commun des compétences – prétend former des citoyens et des citoyennes responsables ? L’endroit où toute une communauté scolaire composée de profs, de personnels de surveillance, de direction, bref, d’adultes exemplaires, est censée être unie pour montrer aux enfants que seule l’éducation permet d’affronter les obstacles de la vie ? L’endroit qui se targue d’avoir des valeurs de solidarité, de tolérance, et qui prétend lutter contre les inégalités ? L’endroit du « tou·te·s capables » ?

– « Non, mais tu ne sais pas ? On ne t’a pas dit ? … Elle est enceinte ! Tu te rends compte ? … en 4e ! »

Je ne comprends toujours pas. Elle a 13 ans et elle attend un enfant. Peut-on savoir quelle violence cela représente dans la vie de cette jeune fille qui, jusqu’à il y a quelques mois, ne pensait qu’à sa musique préférée et ses activités du week-end ? Quelle complication s’est-elle infligée elle-même… On le sait, nous, parce que cette complication, on l’a vécue adulte et on ne s’en remet toujours pas. Une enfant va avoir un enfant, et déjà – à 13 ans – elle n’a désormais plus le choix d’étudier ou non, ou de trouver un boulot rapidement ou non, car elle est responsable d’un petit être. Et même si elle a l’aide de sa famille – et espérons que cela soit le cas –, sa vie ne sera plus jamais celle d’une élève insouciante de 13 ans. Qui sommes-nous – en plus de tout cela – pour la juger ?

– « Non, mais, ce genre d’exemple dans l’école,

… non merci ! »

Je comprends encore moins. Croit-on vraiment que parce qu’on ne VOIT pas une enfant enceinte, il n’en existe pas ? Est-ce parce qu’on la cache dans sa chambre, elle, que d’autres ne s’aventurent pas dans ces mêmes situations ? Et tant qu’on y est… pensez-vous aussi que les élèves ne fument pas et ne boivent pas ? Les stats doivent se tromper, puisqu’on ne les a pas vus le faire. Cessons de chuchoter, ce sont des secrets de Polichinelle qui n’ont pas de sens. Cacher une réalité qu’on ne veut pas admettre ne fait que l’empirer. C’est tout le contraire qu’on devrait faire : on veut faire comprendre aux plus jeunes les conséquences d’une relation sexuelle ? Il n’y pas de meilleur argument que de les rendre témoins de l’épreuve que traverse leur camarade de classe. La grossesse n’est pas contagieuse, rassurez-vous, mais elle peut le devenir si on ne leur montre pas concrètement le chemin de la responsabilité. Celle de mère et de père, mais surtout, celle d´une responsabilité commune, la nôtre, de l’ensemble des adultes.

– « Non, mais c’est les parents qui n’ont pas voulu l’inscrire,

… pas l’établissement ! »

Et quel soutien lui avons-nous démontré ? Qui a dit à ses parents qu’elle avait toute sa place ici ? Qui lui a dit : « Jeune fille, reviens ! Ta place est ici avec nous ! » ? …

Eh bien, moi, aujourd’hui, je te le dis : « Reviens, jeune fille, tu as tant à apprendre et tu as une belle raison de plus pour te motiver à apprendre : ton enfant. Tu vas connaître des moments difficiles, des moments qu’on aurait voulu que tu vives plus tard, mais que tu vas vivre (sans forcément l’avoir choisi) en accéléré… et maintenant, nous, professeurs et professeures d’une société INCLUSIVE  – et non excluante, comme tu aurais pu le croire un instant – on va t’aider à y arriver et on va t’accompagner dans tes études jusqu’à ce que tu voles de tes propres ailes ; pour qu’à nouveau, tu puisses être fière de toi, et fière de ton enfant, à qui tu transmettras doucement à l’oreille : « Le secret du bonheur, c’est l’éducation » et tu sauras, toi plus que personne, le poids de ces mots. Reviens, jeune fille. »

 – « Mais elle ne voudra pas qu’on la voie dans cet état… »

Et le père de l’enfant, est-il moins responsable parce qu’on ne voit pas son ventre grossir ? Est-il moins père qu’elle n’est mère parce que c’est elle qui porte l’enfant dans son corps ? Pensons-nous vraiment qu’il n’est pas concerné parce qu’il est « le même que l’année dernière » ? Il est le grand absent de toutes les discussions, mais ce sont NOS discussions, NOUS autorisons cette différence de traitement. Expliquez-moi quel sens de la responsabilité on nourrit chez lui avec une telle posture ? Quelle leçon sommes-nous en train de lui inculquer avec notre indifférence ? Ne serait-ce pas de lui laisser le choix d’assumer – ou pas – son rôle de père ? Soyons honnêtes avec nous-mêmes : nous lui montrons le chemin de l’inégalité des pères et des mères face à la charge des enfants.

On parle rarement des pères adolescents, et c’est bien dommage. Ce futur papa a besoin de nous pour l’accompagner dans la compréhension et la prise en charge de ses nouvelles responsabilités, et nous pouvons lui montrer comment participer entièrement à l’éducation de son enfant, et en être fier ! Cela commence en l’acceptant comme un père, car lui aussi va avoir un enfant.

– « Ouh là, t’imagine pas la pression des autres parents…

Ils ne voudront pas de sa présence au collège… »

Incompréhensible.

On a pourtant une déclaration des droits de l’enfance, qui date de 1989, qui dit que les États s’engagent à respecter le droit des enfants « indépendamment de toute considération de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou autre de l’enfant ou de ses parents ou représentants légaux, de leur origine nationale, ethnique ou sociale, de leur situation de fortune, de leur incapacité, de leur naissance ou de toute autre situation ».

On a pourtant une mission portée par notre ministre de l’Éducation contre les discriminations – parce que c’est bien d’une discrimination qu’il s’agit : une inégalité de traitement fondée sur un critère prohibé par la loi. Ces critères sont au nombre de 20, et la grossesse est le dixième d’entre eux.

On a même une nouvelle matière au collège depuis la rentrée intitulée « Éducation à la morale et la citoyenneté » (EMC) « pour aider l’enfant, l’adolescent, l’élève, le jeune à construire progressivement sa citoyenneté » !

On a une charte de l’établissement, notre établissement, qui vante « la reconnaissance de nos différences, dans le respect de l’autre, comme un premier pas vers la tolérance, une condition indispensable pour que notre communauté fonctionne ».

On a un axe 3 du projet d’établissement, construit par toute la communauté scolaire, PARENTS INCLUS, intitulé « Élève et citoyen » (…où est la citoyenne ?) qui prône « un établissement ouvert et pluriel, un espace de respect » et qui se veut d’« affirmer les valeurs d’égalité et de dignité de tous ».

Je rêve ou tout ce qu’on fait vivre à cette adolescente va dans le sens contraire ? Je ne peux pas m´empêcher de penser à cet-te enfant dont on exclut la mère et dont on ignore le père, et qui pourtant sera bientôt parmi nous, et je voudrais pouvoir lui dire qu’on est peut-être loin de la société idéale, mais qu’on aura agi pour lui offrir un peu plus d’égalité, qu’on n’en est pas resté aux théories, mais qu’on les a mises en pratique.

Jeune fille, si je connaissais ton prénom, j’irais me faire un tee-shirt avec « Je suis TOI » comme pour Charlie Hebdo, ou comme pour Malala, et je te demande pardon, au nom de toute notre communauté, pour ne pas t’avoir dit plus tôt qu’évidemment ta place est ici. Ou il n’est peut-être pas trop tard… ?

Une chronique de Perrine

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2 Comments

  1. Valérie 24 mars 2016
  2. GREULICH 24 mars 2016

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Vous n'êtes pas un bot hein ? *