Vous pouvez raccrocher s’il vous plaît ?

Pas de téléphones en classe !!!

mobile en classe

« Non mais là ça ne va pas se passer comme ça ! ». Apostrophe intérieure. Pas un mot ne sort de ma bouche. Coincé, étouffé dans la rame du métro ligne 1 entre ce jeune homme écoutant son MP3, et qui visiblement ressent le besoin impérieux de me faire partager ses goûts, et cette femme, me dévisageant de haut en bas. Elle replonge ensuite son regard et lit avec application sa dose de littérature quotidienne. Le 20 minutes. Entre décibels et désintérêts je suis plongé dès sept heures du matin dans ce qui va être ma journée. Et bien non, pas aujourd’hui.

Car hier soir, j’ai passé et repassé en revue chaque heure passée avec mes élèves, et il en a surgit brusquement l’incarnation du Mal, La peste buboéducative, ma Némésis. Judas.

Grima langue de serpent me regarde, et il se prénomme Samsung, Wiko ou Nokia. La pomme ici est celle de Blanche Neige. Croquée et pourrissante. Tous me susurrent les lettres G…….S………M.

 

… Le téléphone mobile portatif est le résultat de différentes technologies qui existaient déjà, pour la plupart, dans les années 1940. Son invention est attribuée au docteur Martin Cooper, directeur de la recherche et du développement chez Motorola qui en a fait la démonstration dans les rues de New-York le 3 avril 1973

Non mais sérieux Martin, pourquoi tu as fait ça ? Tu pouvais pas te balader dans les rues, ou aller donner à manger à des putains d’écureuils à Central Park ! Non fallait que tu emmerdes toute une génération d’enseignants ! Je me mets à pousser un juron. La femme me toise en maugréant. Le jeune homme, lui, vient d’éructer. Je descends du métro. Le téléphone portable était devenu peu à peu une plaie pour moi. Une plaie sur la langue vous voyez ? Très difficile à cicatriser. Ne vous moquez pas ; vous pensez que j’exagère ? Voilà quelques exemples… Armageddon.

 

Le portable est un appareil qui permet de communiquer avec notre entourage. En début d’année on disait aux élèves qu’il DEVAIT être éteint dès l’entrée en classe et que les parents avaient de toute manière le numéro du lycée en cas événements importants ou graves. Ça c’était les bases. De septembre. La réalité, c’est que ce portable n’est éteint que lorsqu’un élève arrive, fiévreux et exsangue, et vous demande l’autorisation de le brancher car il n’a plus de batterie. Il est 10 heures du matin. Vous, vous lui répondez que vous êtes là pour lui apporter des savoir faire, des savoirs être et que vous voulez continuer votre séance sur les femmes à la Belle Epoque. Et quand vous vous retournez pour écrire au tableau vous êtes propulsés chez Darty, avec une file de portables alignés sur votre bureau. Un élève a même mené une multiprise. Astucieux. Le même qui a oublié son classeur et son stylo.

«  Monsieur, vous pourrez me dire si je reçois un message de mon copain au moins ? »

Mais Salima, je ne suis pas là pour être ta secrétaire ! Et sais-tu au moins que tout cela, ton rapport avec lui, il aurait été bien différent si tu avais vécu en 1930 ? (numéro du prof équilibriste qui veut exagérément tout relier à son cours).

Pendant ce temps, les téléphones vibrent à tour de rôle, dont celui de Salima environ toutes les 30 secondes. Je me croirais sur la faille de San Andréa. Son compagnon doit vraiment être très épris d’elle. Touchant. Et puis quelques minutes plus tard, je menace un élève d’exclusion s’il ne raccroche pas immédiatement son téléphone. Il me répond qu’il fait au plus vite.

« Non maman, tu me fais un steak à cheval, mais avec des frites, n’oublies surtout pas LES FRITES ».

En cas d’évènements graves donc.

Même les parents étaient complices de mes supplices.

 

Mais si les communications verbales et non verbales étaient une des causes de mes suées journalières et de ma voix Farinellienne que j’épuisais peu à peu ; il y avait aussi dans cet objet Antichristique sa propension à s’ouvrir sur le monde. Mondialisation et Ouverture sur le monde au bout de leurs doigts fragiles et boudinés. Ce qui donnait en substance :

«  Monsieur, vous avez vu la vidéo ou Dragika, elle pète un câble contre Romain. Ouais le batard d’ange anonyme il a pas fait la vaisselle il a tout laissé en chien du coup elle lui balance du ketchup dans sa gueule. Ils sont à Sao Paulo…c’est en Espagne c’est ça ? »

«  Monsieur Lapraz, vous voulez voir ce que Fehrat il m’a envoyé de lui hier soir, il a trop cru que j’étais une crasseuse sérieux vais lui casser les dents quand il va arriver il fait trop TB…. »

«  Monsieur le 11 Septembre c’est un complot des Illuminati, vous voyez là on voit bien les triangles sur les tours avant les avions ils s’écrasent. »

Et je vous passerai la fois où, lors d’une épreuve de Bac Blanc, j’ai dû corriger la correction type, trouvée sur le net et recopiée par l’élève dans son intégralité, y compris le barème des questions et les notes destinées au jury. L’enseignant qui corrige l’enseignant. La méta pédagogie in fine. J’arrive au lycée en mode déter.

 

Pour finir, impossible de traiter de ce petit bijoux numérique sans en explorer ses facettes d’ APN ( Appareil Photo Nuisible). En effet sa caméra et ses prises de vues permettront de saisir et d’immortaliser des moments de grâce, comme lorsque vous tentez de descendre l’écran de projection du vidéoprojecteur avec un pantalon taille basse (le prof il a serré il met des freeguns ?) ou lorsque vous avez accepté de donner un coup de main à la prof d’Anglais en chantant dans la chorale du lycée, ce qui donne quasi instantanément : « Lapraz qui chante Goldman, trop mort le mec, #looseur, #pov’type, #lesmisérables. Partagez urgent ».

Et je vous passe sous silence l’application PERISCOPE, qui permet d’être humilié de partout dans le monde. Oui, Sergei de Russie a aussi vu VOTRE freegun.

 

Et là, j’ai une pensée émue pour ces enseignants du début du siècle, qui sans doute eux aussi devaient avoir leur problème face aux nouvelles technologies, confisquant les bouliers, les ardoises et la touche de leurs élèves ou encore leur nouveau buvard. Soupir. Je monte les escaliers, le vent souffle dans mes cheveux. 8 heures. Comment m’y prendre avec cette addiction ?

Le combat était-il perdu d’avance ? Pouvions-nous vraiment lutter contre l’Avenir ? N’était-ce pas ça AUSSI, la société et l’école du 21ème siècle ?

J’ai en image ma salle de classe plongée dans la pénombre lorsque je passe à mes élèves le film 1984 d’après le roman de Georges Orwell. Et pendant que le héros se débat pour se libérer d’une société dictatoriale et castratrice, je ne vois que les écrans rétina, les millions de pixels qui illuminent leurs visages J’entends chaque vibration quand ils entrent dans leur monde tactile mais trop souvent cloisonné.

(DE)CONNECTING PEOPLE.

Ainsi, entre une démarche digne de BIG BROTHER, c’est à dire une confiscation massive de leur objet de culte et une permissivité qui les éloigne peu à peu de moi j’ai choisi…

 

Silence.

Rires gênés.

Murmures d’incompréhension…

 

FIN de ma chronique.

 

Je n’ai pas décollé les yeux de ma tablette depuis leur entrée en classe, et tous me regardent me détacher de leur monde.

 

Si tous n’ont pas compris, certains, eux. Me regardent avec attention.

 

Une chronique de Frédéric Lapraz

 

 

 

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