Ilots, groupes et cocotiers ou le pédagogique sous les tropiques

groupe

Je n’y croyais pas. Je m’imaginais cocotiers, cocktails et vahinés. Pendus et morpions à tous les étages. Amusettes, pipelettes et castagnettes.

Je rejoignais le groupe des sceptiques qui voient dans le travail en groupe un évitement du cours frontal. Le fameux cours où brille l’enseignant charismatique, chevronné et qui emporte dans la vague déferlante de ses connaissances passionnantes des élèves conquis.

Ceux qu’on se représente dans l’univers cathodique et filmique, Sam prof version trash, Sophie Marceau à la Sorbonne, version chic.

Mais on fait quoi dans les classes hétérogènes trop chargées où le seul intérêt des élèves c’est de savoir s’ils vont pouvoir snapchatter ou périscoper sans se faire choper allongés sur leurs tables, le bras ou carrément la tête dans le sac à main/cartable qui leur sert d’abri téléphonique ? On fait quoi quand on a le charisme dans les chaussettes un lundi matin devant nos petits 5e, Rabelais ?

Hé ben, on met les élèves en groupes. Mais il y a groupes et groupes. Passons en revue quelques idées pour mettre les élèves en travail sans en avoir l’air.

Comment placer les tables ?

Petit truc. Les mettre de côté. Ne pas tourner le dos au tableau. Ca vaut pour les westerns, ça vaut pour la classe. Un simple mouvement de la tête de profil suffira pour voir ce qui se passe du côté du tableau. On change la disposition des tables pour les obliger à s’adapter. La surprise qui laisse les élèves sans voix, c’est bon à prendre. « Si si, Basile is the King in your group ».

Les îlots ludifiés version allégée ou jouer cartes sur table

Une partie de ce fonctionnement concerne le jeu. On donne des rôles à chacun. Un peu dans la lignée de nos anciens jeux de Donjons et Dragons mais en version light. Il y a une version digitale d’ailleurs basées sur les habilités et les différents profils : classcraft. C’est extrêmement complexe mais impressionnant.

On comprend que pour rendre le jeu crédible, il faut une scénarisation solide. Il faut écrire toutes les étapes, imaginer tout le scénario et cela peut prendre du temps. Je ne me sens pas d’attaque et je ne saurai pas forcément m’engager dans la durée et dans tous les cours.  On ne peut pas le faire seul. Mais d’autres n’ont pas eu froid aux yeux : voici un exemple du travail remarquable de deux collègues qui sont passés de l’autre côté du miroir pour créer leurs villes, Flanders Lane et Leonard District et ont scénarisé toutes leurs séquences, chapeau bas.

Je n’ai pas encore trouvé le scénario qui conviendrait donc je vais me contenter de donner une mission par cours avec objectif la tâche complexe, virgule radiophonique, article, discours, débat… Au détour d’une formation en ligne, je vois ces professeurs de musique et de SVT s’organiser autour des compétences. Voici un padlet qui peut vous donner une idée. J’ai trouvé un site pour faire des cartes en mode Donjons et Dragons et un matin je me suis lancée.

Bird

 

J’ai surpris mes élèves en début d’année : tables par quatre, carte sur leurs tables, un rôle défini par élève. Il faut bien les connaître et choisir de mettre en valeur leurs qualités ou remédier à leurs difficultés tout en leur donnant confiance.

Un élève, en général peu attiré par les cours d’Anglais, m’a dit « Hmmm intéressant ». Une heure, une fonction, un objectif. Stable, sûr, rassurant. On se souvient de certaines de nos heures de cours, les élèves le nez au vent, incapables de se souvenir de ce qu’ils doivent faire et nous, en mode perroquet, à redonner les consignes. Mais ça, c’était avant. A.I (avant îlots)

 

 Les avantages

On guide et on encadre le travail des élèves qui se dégagent ainsi des tracas de la journée et des disputes de la cour de recré. Pendant une heure, l’élève peut oublier et se concentrer sur ce qu’il doit faire. On constate aussi une régulation des comportements dans le groupe et une prise en main par un ou plusieurs membres de l’équipe. J’évite d’ailleurs de donner le rôle de King au meilleur du groupe. Après les élèves disent que vous avez des chouchous.

Je fais en sorte qu’il y ait toujours un voleur ou un espion. Un petit espiègle, un petit qui ne tient pas en place, souvent les garçons, les mêmes qui ont The trousse avec zéro stylo en état de marche,  la très connue « t’as ton TAAN’s ? », la trousse après attaque nucléaire qui a le droit de bouger et d’aller voler les infos dans les autres groupes. Mais, qu’on s’entende bien, le voleur a un cœur et doit donner une info pour en voler une.

Voilà la souplesse de cette méthode : on peut affiner, changer selon les besoins. On retire aussi les attaques frontales. Je n’appelle plus Louise, Corto ou Alex, mais un roi, une reine, un magicien, un scribe, un détective, et ça marche.

Tout sauf au lycée ?

Je pensais que ces techniques étaient à bannir passé un certain âge, mais j’avais tort. En fait, avec ces groupes, on prend la main sur la gestion de la classe. On ajuste les groupes car on choisira ou non les groupes fixes ou changeants selon les profils des élèves. J’impose l’usage de l’anglais dans les échanges sinon les élèves perdent des points de vie (un exemple ici). Je n’interromps pas leurs échanges. Je leur retire un point d’engagement en face de leur nom ou je mets un moins sur le post-it du groupe collé sur la table en circulant. On peut corser les choses en mettant des MP3 espions qui se transformeront en vos oreilles. J’en prends un au hasard pour vérification.

J’ai testé… Le world Café ou le Café découverte

Par groupes de 3 ou 4, l’objectif est de constituer une partie du cours sur l’histoire d’Ellis Island. Un expert guide le travail et à l’heure suivante, il restera pour faire une transition et transmettra les consignes pour le travail qui reste à effectuer. En classe de seconde, cela oblige à la collaboration, à l’échange et au suivi du travail qui s’avèrent des compétences structurantes pour les élèves et pour la classe. En fait, je l’ai appelé l’îlot vagabond mais le résultat est identique. Je n’ai pas entièrement repris toute la méthode, mais l’ai adaptée à mes élèves.

J’ai testé… le placemat

On commence par une question écrite au tableau en lien au travail demandé à la maison ou l’exercice et on demande aux élèves de réfléchir silencieusement à une réponse en notant dans leur cahier. On donne un placemat aux élèves séparés en 4 sections en notant au milieu un des mots de la question. Exemple « Is fast food bad for your health? » sur une feuille A3 prise dans le bac de la photocopieuse (il faut savoir vivre dangereusement). Ce placemat pourra ou non faire partie de l’évaluation finale. Je leur laisse la consulter quand on fait le contrôle, il s’agit de leurs notes et de leur travail. On laisse aussi du temps aux élèves pour faire tourner les placemats et d’ajouter leurs idées.

On passe à l’écriture et ensuite à l’échange. L’activité se poursuit par une mise en commun et une prise de notes collective, fruit du travail des élèves. L’avantage central de cette activité est la mise au travail en silence pendant 5 minutes, c’est qui permet de réguler le comportement dans les classes fil à retordre.

J’ai testé les stations d’apprentissages

Séparer les élèves en deux groupes. Un en approfondissement, l’autre en remise à niveau. Un point de grammaire à revoir. Une vidéo explicative et un expert reste avec le groupe. Dans l’autre qui va plus loin, un document plus difficile. Les deux groupes se retrouvent et chacun rend compte en faisant faire leurs activités à chacun d’entre eux. Résultats des courses, chaque groupe a appris, transmis et a fait le bilan de ce qu’il a appris, comme dans cet exemple de réflexion. Les lycéens ne sont pas assez libres dans leurs mouvements pendant le cours. Il faut absolument leur en donner la possibilité.

Où stocker leurs réponses ?

D’abord, on peut ne ramasser qu’un cahier. Celui du voleur, du détective, du roi ou du magicien. On peut leur demander de partager le fruit de leurs recherches.

Quand on a la padletophobie, on peut essayer Trello. Un exemple sous forme de projet sur New York ici.

Et quand ils ne sont pas en groupes ?

J’ai tenté de laisser les tables en rangs d’oignon après que d’autres collègues aient occupé la salle. Quelques minutes après, ils demandaient à se rapprocher. Ils ont commencé leurs apprentissages comme ça en école primaire : en passant par stations, lecture, manipulation, … Après, au collège, on les visse sur leurs chaises en leur demandant de rester calmes. Forcément, à un moment, ça coince.

Quid du bruit pédagogique ?

On ne fait pas de pédagogie d’îlots sans casser les oreilles. Mais on régule en disant qu’on fait de la notation silencieuse et que le volume sonore doit être adapté. On peut appeler le numérique à la rescousse aussi avec des apps qui permettent de visualiser le niveau sonore de la classe ou le générateur de groupe au hasard. En ce qui concerne ce dernier, il faut jouer si on est sûr de gagner. Certains élèves, comme l’eau et l’huile, ne se mélangent pas, même si vous les secouez, rien à faire.

Sinon on peut en inventer ?

Allez, défi relevé. Le groupe des élus. Mettre 6 tables au milieu, planète mère des tables des groupes satellites. Placer les autres autour en îlots de 4. Donner 4 missions différentes mais liées à la même thématique. Le premier à se placer sur les tables du milieu va obtenir un message supplémentaire lui permettant de passer à l’exercice n°2 dans son groupe. Obligation pour l’ambassadeur de partager avant de lire l’indice. Un moyen pour ritualiser la prise de parole. Bien sûr, il faudra 4 activités différentes. Finir par un vote qui évalue les meilleures prestations.

Les îlots de la discorde : faire se réconcilier des élèves qui ne sont pas d’accords sur  un sujet sensible pour lancer l’idée des débats.

Les îlots toupies : au signal, les élèves quittent leur îlots, abandonnent livres, cahiers et trousses et continuent de travailler à partir des notes des autres. Avantage : les élèves vont voir ce que produisent les autres, vont pouvoir comparer, évaluer et apprendre sans que vous ne mettiez un élève en avant. C’est très efficace. Je ne le fais pas avec des élèves qui ne s’entendent pas et attends d’être au mois de février par exemple, quand les amitiés sont installées.

Des références pour creuser ?

Un excellent ouvrage, trouvé au Canopé de Lille qui s’intitule 52 méthodes, pratiques pour enseigner fait l’inventaire des méthodes en analysant les processus d’apprentissages.

Beaucoup d’idées, beaucoup d’inspiration et l’envie folle de bouger toutes les chaises, toutes les tables pour qu’un cours ne ressemble plus à un autre tout en s’inscrivant dans la régularité. Il y aussi cette publication, une mine de renseignements et d’idées à creuser et à adapter.

Et quand cette mécanique bien huilée se met en place, je respire, souriante, à l’écart, le parfum du monoï dans mes îles d’apprentissage du Nord froid et brumeux, et c’est le paradis.

Une chronique d’Amélie Silvert

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  6. Damien 24 mai 2016
  7. Diane licoppe 18 mai 2016
    • amelie silvert 18 mai 2016

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