Ouvrir des malles

« Maudit soit le bec cornu de notaire »

Malle

Au début, j’ai vraiment cru que je commettais une grosse erreur !

C’est vrai quoi, vingt-cinq gamins de 6e, lâchés comme des petits fauves dans l’immense salle de spectacle du collège avec une seule consigne : « choisissez votre scène, appropriez-vous la et amusez vous »… Ça a donné vingt minutes de surexcitation et de petits cris de souris, surtout lorsqu’ils ont découvert la malle aux déguisements remplie de robes, perruques, masques en carton, bâtons, gilets, moustaches, monocles, chemises à jabots et autres dentelles… Puis encore quinze bonnes minutes d’essayage, de travestissements étonnants, sans réelle réflexion, juste pour le plaisir de changer d’allure, de modifier sur soi le regard des autres, de l’attirer peut-être même… Les garçons en filles et les filles en garçons…

J’ai repensé à mes années de colo en me disant que finalement, je n’avais pas évolué et que je ne risquais pas de devenir une VRAIE prof si je ne dépassais pas le cap de la simple activité ludique ! Il fallait à tout prix que j’amène mes élèves à rencontrer le théâtre, le vrai, le sérieux, celui qu’on doit apprendre par cœur et réciter devant la classe comme lorsque j’étais moi-même gamine en 6e, celui de Molière avec sa langue si difficile, son lexique classique et désuet, ses « maudit soit le bec cornu de notaire »* et ses « je venons vous prier de nous dire ce qu’il faut que je fassions »* si étonnants… Celui qui, finalement, ne faisait rire personne parce qu’on devait l’avaler et le restituer dans la douleur, quasiment comme un accouchement. Celui qui nous valait de mauvaises notes parce qu’on n’arrivait pas à dire « j’aimerais mieux, bailler à ma fille, eun bon mari qui li fût agriable, que toutes les rentes de la Biausse »*.

Et puis, le miracle s’est produit…

Autour de moi, cela n’a plus été que répliques, rires, faux coups de bâtons sur le dos de Sganarelle… En petits groupes, répandus dans la salle, ils venaient de faire une merveilleuse rencontre : Molière. Et la langue du XVIe, soit disant si compliquée, ne rencontrait soudain plus aucun obstacle, elle sautillait dans les bouches de mes petits sans qu’ils ne s’en étonnent, ils se l’appropriaient comme ils s’appropriaient la pièce morcelée en bouts de scènes, imaginaient avec leur corps et les expressions de leur visage des didascalies nouvelles…

Dans un coin de la pièce, j’observais ce petit miracle du jour, fascinée. Ils m’avaient tout simplement oubliée, n’avaient plus besoin de moi car au fond il avaient tout : Molière, le médecin malgré lui, notre belle langue française qu’ils comprennent mieux qu’on ne le pense et la joie d’être ensemble.

À la fin de la séance, lorsque chaque groupe est monté sur scène pour présenter son travail et que j’ai pu constater à quel point que je n’avais commis aucune grosse erreur, je me suis dit qu’aujourd’hui j’avais appris une chose essentielle : être prof, c’est avant tout ouvrir des malles, des portes, des salles de spectacle, allumer des lumières et faire confiance…

 

Une chronique de Sophie Richer

* Le médecin malgré lui, Molière

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